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Le sacré

Couv ok pPar Gérard CASTAGNE – Extrait de son beau livre Méditations maçonniques   

Trouvez ici tous les articles sur le sacré de spiritualites.fr

Nous fonctionnons par résonnances et affinités. Ainsi, la thématique du sacré a ouvert pour moi un champ de réflexion et de résonnances qui pourrait constituer une sorte d’introduction à une étude plus approfondie du thème.
Elle vise, pour l’essentiel, à appréhender et circonscrire la notion de sacré, en soi, et par opposition à celle de profane ; à en saisir l’essence plutôt qu’en recenser les manifestations, à en explorer le périmètre sémantique – de sa définition à son dépassement – et à en définir le temps, les lieux, la fonction et le sens.
Le Sacré
« Nous ne sommes plus dans le monde profane, nous avons laissé nos métaux à la porte du Temple ». Cette phrase du rituel d’ouverture de nos travaux de loges, atteste, de façon symbolique, du caractère sacré de nos tenues ; elles transfigurent le lieu, modifient le temps et tendent vers l’égrégore.
La notion de sacré se définit communément par opposition à celle de profane, et réciproquement. Ce qui conduit chacune d’entre elles à se définir par ce qu’elle n’est pas. Pour autant, si la réalité de l’une sous-entend l’existence de l’autre, il importe d’aller au-delà de cette dualité première, afin d’appréhender le sacré pour ce qu’il est, au travers des initiations successives qui en autorisent l’accès. En tout état de cause, la notion de sacré renvoie à celles de séparation et d’interdit. Ainsi, du Temple, en tant qu’espace séparé du monde, et de la Loi, qui fixe les limites de sa transgression.
Au sens premier du terme, le sacré exprime et défini la relation de l’homme avec le divin. C’est, dans cette perspective, notamment, que la démarche monastique prend son sens et sa dimension spirituelle ; d’assurer ce lien et de le faire perdurer. A l’opposé, la sacralisation de l’idéologie nazie, nourri de mythologie raciale, va permettre la création d’un univers mental, absurde et manichéen, visant à l’élimination du peuple élu, aux fins de s’y substituer ; c’est là le sens des lois sacrales de Nuremberg qui fondent l’Holocauste.
Dans les langues sémitiques ou indo-européennes, le sacré est désigné par les termes de : « qadosh » en hébreu, « hieros » en grec et « sacer » en latin, qui déterminent deux possibilités de sens : d’une part, la manifestation du divin en soi, à travers des signes surnaturels réservés aux seuls dieux (les hiérophanies ou le sacré institué par la divinité), d’autre part, l’institution humaine de lieux ou d’objets sacrés, par un acte de séparation (le sacré, séparé du profane par l’homme). La présence de signes surnaturels ou d’un acte de séparation impliquant une médiation, le sacré est toujours une représentation symbolique du religieux (au sens étymologique du terme) ou du divin. Ce caractère symbolique constitue l’essence du sacré, mais aussi sa profonde ambivalence.
Il faut noter par ailleurs, que le droit romain archaïque déclarait « sacer » le hors-la-loi dont les biens étaient confisqués, et dont l’intégrité physique n’était plus garantie ; chacun pouvant le tuer impunément. Paradoxe sémantique qui fait nommer le proscrit par un terme qui désigne ordinairement le sacré, et atteste de son ambiguïté structurelle.
Ainsi, au-delà de sa définition, la notion de sacré recouvre un large champ sémantique qui intègre et déborde le religieux, et dans lequel alternent la ferveur et la crainte, la soumission et la peur, la fascination et l’effroi.
Pour les adeptes de la Kabbale le mot est symbole et doit être interprété suivant quatre niveaux de lecture pour accéder à l’enseignement de la sagesse. Par analogie, les mots du langage ont des sens différents suivant les plans où ils se situent. Ainsi, du sacré qui, au sens commun, évoque le respect de l’autre ou le droit à la vie, exprime le transcendant, lorsqu’il accède au divin. De même, s’agissant de la foi ; croyance, au sens commun, révélation, au sens religieux, rencontre, au sens spirituel.
Pour autant, le langage des mots est structurellement dialectique, ce qui en fixe simultanément la capacité d’expression et la limite. D’où, l’importance du symbole dans l’approche du sacré, et de celle de l’art en général – de la musique en particulier – dans ses représentations. En effet, par leur essence symbolique et leur finalité médiatrice, ceux-ci en permettent une compréhension intuitive et immédiate.
S’il atteste du divin, le sacré se rapporte à la condition humaine dans ce qu’elle a d’inévitable et de coercitif, d’aléatoire et d’imprévisible. A l’origine, le sacré se fonde sur l’ignorance et la peur ; il vise à donner un sens au monde, une explication à ses phénomènes, une cohérence à son organisation. L’homme a peur de ce qu’il ne connait pas, de ce qu’il ne peut maîtriser. La nature qui l’entoure, et dont il participe, tout à la fois le menace et le nourrit, le rassure et l’effraie.
Ainsi, au plan anthropologique, le sacré s’apparente à la superstition, dont les rites, constitués pour l’essentiel, d’astreintes et de tabous, d’obligations et d’interdits, tendent à protéger l’espèce naissante des forces de la nature, d’en domestiquer les manifestations et d’en apprivoiser les mystères. Tout en lui conciliant la nature, la définition du sacré lui permet de surmonter la mort, d’éviter sa contagion et d’en circonscrire le champ ; d’où la permanence et l’universalité des rites funéraires.
En définissant comme sacré ce qu’il subit sans pouvoir ni l’empêcher, ni le comprendre, l’homme primitif exprime sa volonté de maîtriser ce qui lui échappe, de lui donner sens, de prendre possession du monde, de participer à son organisation. L’institution du sacré, c’est l’affirmation d’un ordre du monde connu, sinon maîtrisé, nommé et, par-là, circonscrit ; c’est, pour l’homme, la garantie de ne pas être jeté dans un espace incohérent et un temps illimité ; c’est, en ce sens, l’expression ultime et désespérée de sa nécessaire liberté.
Pour autant, lorsque le champ de la connaissance s’élargit, celui du sacré se retreint. L’homme s’affranchi peu à peu de ses superstitions, à mesure que se développe sa compréhension du monde. A travers la science, l’organisation du monde appartient désormais au profane ; seul, le sens nous échappe encore. Ainsi, le sacré prend racine dans les ténèbres de l’ignorance et, dans notre cheminement initiatique, nous conduit aux portes de la transcendance.
Du « templum » romain qui signifiait le secteur de ciel que l’augure délimitait avec son bâton, au « naus » dorien, qui signifie vaisseau ou nef et renvoie au chœur des cathédrales chrétiennes et au creuset des alchimistes, du « temenos » grec qui signifiait l’endroit réservé aux Dieux, au Temple de Jérusalem qui atteste de la présence réelle de la divinité, le Temple, en devenant maçonnique, symbolise le chemin de l’occident à l’orient, des ténèbres de l’esprit à la connaissance, de l’ombre à la lumière, et confirme sa vocation à la transcendance. Le Temple est le lieu symbolique de passage entre deux mondes : entre la terre et le ciel, entre l’humain et le divin, entre le profane et le sacré, entre le temps et l’éternité ; d’où, sa forme octogonale parfois.
Au-delà des mythes sur lesquels il se fonde, des dogmes sur lesquels il s’appui et des rites dans lesquels il s’incarne, la fonction du sacré est de tisser des liens entre les individus et de structurer les sociétés humaines ; de regrouper les membres d’une communauté autour d’une reconnaissance commune du sacré.

La suite du texte, dans le livre

Réflexion sur la croyance et la Grâce selon Pascal

PascalTrois catégories d’individus

Ce qui est étonnant à la lecture des Pensées c’est le fait que Pascal distingue en réalité trois catégories d’individus. Il y a schématiquement les libertins, nécessairement malheureux puisque éloignés de Dieu ; ceux qui ont été élevés dans les préceptes de la religion mais sans avoir rencontré Dieu et se trouvent de ce fait dans certain état d’attente de survenue de la grâce, donc forcément malheureux également ; et enfin les individus qui ont reçu Dieu. Aux yeux de Pascal il apparaît que seule cette dernière catégorie d’individus connaît la sérénité consécutive à la survenue de la grâce divine.

Rien ne peut justifier la croyance consécutive à la grâce et c’est dans cette mesure que la foi demeure un mystère. Pourtant le fait de chercher à convaincre le libertin sous-tend une certaine forme de prosélytisme contraire au principe même de la foi, don de Dieu, puisque « l’authentique foi est celle du cœur et non de la raison ».

Un pari ?

Mais toutefois si la grâce est un don de dieu non compatible avec la démonstration, alors à quoi sert le pari ? Il est évident pari n’en est pas un. Il n’est que moyen, ayant pour seule valeur une prise de conscience qui implique la nécessité d’une action.

En effet, si la conversion du libertin ne peut être basée sur le raisonnement on peut alors imaginer que le sens de cette prise de conscience va dans celui d’une réduction de l’ego, écran le plus sûr pour empêcher l’accession de l’être à la grâce divine. Un détail nous a semblé capital, c’est le fait que l’incroyance est aussi irrationnelle que la croyance.

Le raisonnement de Pascal se tient dans la mesure où le libertin, qui appartient à la première catégorie d’individus, peut évoluer vers la catégorie des pratiquants n’ayant pas connu la grâce, par le biais du désir du cœur qui rend disponible à Dieu et aboutit à une contrainte du corps ; ce corps étant rendu docile à la religion par l’entremise du rituel, préalable utile (bien que non indispensable pourtant) à l’amélioration de l’être, et qui le prédispose de cette manière à une éventuelle survenue de la grâce.

La Grâce : un parcours individuel et non prosélyte

Le raisonnement se tient certes, mais ne peut-on pas imaginer que l’idée même d’une certaine forme de prosélytisme est fondamentalement contraire à la notion de grâce divine en tant que don de Dieu ? Autrement dit l’accession à la grâce prieren’est-elle pas un parcours strictement individuel, qu’on ait ou non été élevé dans la croyance entretenue par le rituel ? En d’autres termes, quel est le sens de la religion en dehors de cet échange de pureté que constitue l’acte de prière, la compénétration de deux absolus, la rencontre de deux âmes ?

Le don de Dieu

oeil de dieuDès lors que le savoir vient du cœur et ne peut être atteint par la raison, cela signifie qu’il correspond à une connaissance de l’existence de Dieu, sans qu’on puisse pour autant en connaître la nature, puisque la croyance consécutive à la grâce est passion. C’est à mon avis cet aspect de son raisonnement, au cœur des Pensées, qui classe de fait Pascal parmi les mystiques. Or, qu’est-ce qu’un mystique ? Que dit Pascal de la survenue de la grâce divine et de la raison de cette survenue ?

Il me semble que la survenue de la grâce divine ne peut être liée qu’à une expérience intime extrêmement profonde, c’est-à-dire à une expérience mystique, ou une série d’expériences mystiques, au sens propre du terme. Il est probable que la survenue de l’état de grâce est lié à une perception intime, une générosité, un amour préalable qui prédispose à la spiritualité et fait que le don reçu constitue également un don de soi, un don de l’Etre tout entier libéré des entraves de l’ego.

Le don de Dieu est également don à Dieu.

 

 

 

 

Satan, Lucifer et le prince de ce monde par Jean-Pierre Bonnerot

Satan, Lucifer et le prince de ce monde, dans la Tradition par Jean-Pierre Bonnerot – Interview sur Baglis TV

La présence de Satan est l’occasion de manifester la Gloire de Dieu. Et le triomphe de Dieu en la deuxième personne de la Très Sainte Trinité, Jésus Christ, va nous renseigner sur la Chute, qui sera évitée grâce à sa résurrection.

J’évoquais tout-à-l’heure Lucifer. Lucifer, soit par amour, soit par orgueil, soit par envie en quelque sorte d’être comme Dieu, va chuter. Il va se trouver devenir, effectivement, le prince de ce monde. Alors bien sûr Lucifer c’est ce qui précède en quelque sorte les conséquences de la Chute. Et après les conséquences de la Chute, il devient, puisque le monde a chuté, le prince de ce monde. Et avec le prince de ce monde venant dans le monde, il y a le retrait de l’Esprit Saint.

A propos de la troisième tentative de tentation du Christ au Désert, le prince de monde est reconnu par le Christ comme étant Lucifer et comme étant, le prince de ce monde. Le monde lui appartient. Le Christ ne lui dit pas « non, ce royaume n’est pas à toi ». Il lui dit « Retire toi de moi Satan ». De même que, en Jean 14.v30, le Christ précise effectivement que le prince de ce monde vient, ajoutant, « mais il n’a aucun pouvoir sur moi ».

Les choses vont souvent par trois d’ailleurs, et c’est amusant, dans le cadre de la méthode exégétique. Et la troisième fois où cette notion de prince de ce monde va se manifester, dans le cadre du Nouveau Testament, ce sera lorsque le Christ dira lors de cette fausse, méchante et exécrable tentative de procès qui lui sera faite, « Mon royaume n’est pas de ce monde ».

Donc il n’y aucune contestation sur le fait que, il existe, effectivement, temporairement. Et ce sera la grande lutte, en fin de compte dans le cadre de l’histoire de la rédemption, sur laquelle les théologiens et les pères vont beaucoup écrire : comment est-ce que le prince de ce monde a cherché à duper le Christ, mais sans y parvenir et comment le Christ à chaque fois parvient à exorciser toujours les situations qui ne sont pas des situations de tentation, mais qui sont des tentatives, de la part du prince de ce monde, disons d’empêcher la rédemption de s’accomplir ?

Le prince de ce monde existe toujours. Il n’a pas disparu. Nous ne sommes pas dans l’apocalypse, même si l’apocalypse n’a pas à être lue d’une façon historique systématiquement, avec une chronologie du temps. Nous ne sommes pas encore dans cette situation, mais il est vrai que le prince de ce monde demeure. Il aura toujours le même pouvoir, tant que l’homme, à titre personnel, n’aura pas choisi.

 

La nuée sur le sanctuaire

Vous trouverez sur cette page un article que nous a fait parvenir Denis Labouré . Il s’agit d’un extrait de son livre Le Christianisme Secret, qu’il nous a autorisés à publier, ce dont nous le remercions.

Inédit en ligne – Extrait du livre Le Christianisme secret, Denis Labouré, Le Mercure Dauphinois, Grenoble, 2009


Le conseiller Karl von Eckhartshausen (1752-1803) s’est exprimé de la façon la plus explicite sur les rapports entre « l’état de maladie de l’humanité » et le sang, et sur le rôle essentiel du sang dans la régé nération de l’homme. Sauf indication contraire, les citations sont extraite s de Karl von Eckhartshausen, La Nuée sur le sanctuaire, Paris, 1948. Pour rédiger cette brève synthèse, j’ai emprunté plusieurs commentaires à l’ouvrage d’Antoine Faivre, Eckartshausen et la théosophie chrétienne, Paris, 1969.

 

L’homme est un malade héréditaire

L’homme aujourd’hui considéré comme normal est un malade héréditaire. Si nous le comparons à l’équilibre adamique, son état est pathologique. Cet équilibre fut rompu à la suite de l’empoisonnement illustré par la manducation du fruit défendu :

« L’état de maladie des hommes est un véritable empoisonnement ; l’homme a mangé du fruit de l’arbre dans lequel le principe corruptible et matériel prédominait, et s’est empoisonné par cette jouissance. Le premier effet de ce poison fut que le principe incorruptible, qu’on pourrait appeler le corps de vie, comme la matière du péché est le corps de mort, dont l’expansion formait la perfection d’Adam, se concentra dans l’intérieur et abandonna l’extérieur au gouvernement des éléments. C’est ainsi qu’une matière mortelle couvrit bientôt l’essence immortelle, et les suites naturelles de la perte de la lumière furent l’ignorance, les passions, la douleur, la misère, et la mort. »

La cause de cette maladie est à rechercher dans la matière destructible dont l’homme est composé depuis son empoisonnement. Celui-ci fit apparaître dans son sang un ferment de corruption endogène de l’âme et du corps, héréditairement transmissible. Ce ferment est:

« une matière gluante (appelée « gluten ») cachée, qui a une parenté plus proche avec l’animalité qu’avec l’esprit ».

D’une part, elle obnubile nos fonctions mentales et spirituelles en intoxiquant chroniquement notre cerveau. D’autre part, elle est la cause principale de la corruptibilité de la chair, les agents exogènes de destruction ne venant qu’après elle.

Que faire ?

« L’homme est malheureux, parce qu’il est malade de corps et d’âme, et qu’il ne possède aucune vraie médecine, ni pour son corps, ni pour son âme. »

Pourtant, la possibilité de recouvrer notre corps lumineux réside toujours en nous comme une graine prête à germer. Ce germe, bien réel, annonce l’ange futur. Comment le faire croître ?

« La Régénération n’est autre chose qu’une dissolution et qu’un dégagement de cette matière impure et corruptible, qui tient lié notre être immortel et tient plongée en un sommeil de mort la vie des forces actives opprimées. »

Par la volonté et l’ascèse, l’homme peut parvenir à dominer ce ferment de corruption qui est en lui, mais il n’est pas en son pouvoir de l’anéantir. La cause de la corruption physique et morale se trouvant dans notre nature substantielle, le remède ne peut pas être uniquement moral :

« On moralise depuis des siècles, et le monde est toujours le même. Le malade ne deviendra pas convalescent si le médecin ne fait que moraliser à son chevet. »

Comment nous débarrasser de ce ferment de corruption ?

« Ainsi il doit y avoir nécessairement un moyen réel pour chasser ce ferment vénéneux qui occasionne en nous le malheur, et pour délivrer les forces emprisonnées. »

Dans quelle direction chercher le remède ?

« La guérison de l’humanité n’est possible que par la destruction en nous de ce ferment du péché ; de là, nous avons besoin d’un médecin et d’un remède. »

Quel remède rétablira notre état de gloire ? Certainement pas un médicament emprunté aux règnes minéral, animal ou végétal qui sont aussi périssables que nous. Une fois rappelée cette évidence, force est de constater que

« … seul l’Indestructible peut rendre le destructible indestructible ; seul ce qui est vivant peut animer ce qui est mort. De là, on ne doit pas chercher le médecin et le moyen de la guérison dans la nature destructible, où tout est mort et corruption. On doit chercher le Médecin et le remède dans une nature supérieure, où tout est perfection et vie ».

Seul un intermédiaire à la fois divin et humain, une énergie lumineuse exprimée et provenant du Père peut nous secourir. Chaque mot que je prononce est le réceptacle de mes pensées. Chaque pensée me contient. De même le Christ est le réceptacle de toutes les facultés divines exprimées à travers Lui. Dieu exprime un soleil spirituel qui relie le fini à l’infini. Ceux qui le reçoivent en eux peuvent devenir enfants de lumière.

L’antidote

Soyons plus concret. Voici comment Karl von Eckhartshausen assimile le médicament universel à un contrepoison :

« Lorsque l’homme, par la jouissance d’un fruit corruptible et qui portait en lui le ferment de la mort, fut empoisonné de telle sorte que tout ce qui était autour de lui devint mortel et destructible, la miséricorde divine devait nécessairement établir un contrepoison qui pût, de même, être absorbé, et qui contînt en lui la substance qui renferme et vivifie tout, afin que, par la jouissance de cette nourriture immortelle, l’homme empoisonné et assujetti à la mort pût être guéri et délivré de sa misère. »

De même que l’homme est devenu mortel en goûtant à un fruit mortel, de même il recouvrera son immortalité en goûtant à un fruit immortel. Aussi, le remède ne doit point être cherché dans la nature, mais dans la corporéité divine qui irrigue tout. Il fallait qu’un homme ayant échappé à l’empoisonnement général héréditaire, tout en étant revêtu de matière corruptible comme les autres, se donne à connaître comme étant

« la substance pure de laquelle tout a été fait ».

Puis qu’il consente à répandre hors de son enveloppe charnelle son sang qui contenait la substance incorruptible perdue par les autres et seule capable de les régénérer en opérant lentement une dissolution du poison corrupteur :

« …il était nécessaire aussi que cette forme divine-humaine fût tuée, afin que la substance divine et incorruptible contenue dans son sang puisse pénétrer dans le plus intérieur de la terre et opérer une dissolution progressive de la matière corruptible… »

Cet antidote, Eckhartshausen le localise dans le sang de Jésus-Christ, indemne de tout empoisonnement, et même dans ce qu’il nomme la « force tinctoriale » de ce sang.

D’où l’antidote tire-t-il sa puissance ? La Parole de Dieu n’est pas un concept abstrait. C’est une substance vivante, réelle, à laquelle l’Écriture attribue le nom grec Sophia. D’une certaine façon, les sept Esprits qui entourent le trône de Dieu sont sept bâtisseurs qui font de cette substance le fondement de la création. Le corps glorieux de Jésus-Christ, et a fortiori son sang, est composé de cette substance. Il est possible à l’homme de boire ce sang, ce sel, cette essence de Lumière.

La participation nécessaire de l’homme

Cette régénération peut être entendue comme l’intégration des hommes dans le corps mystique du Christ. Mais aussi, du point de vue de la biologie, comme une synthèse, dans chaque homme vivant, des substances chimiques liées aux vertus du corps et du sang de Jésus-Christ. Cette synthèse est obtenue par la prière, par l’eucharistie et par une imitation assidue et intelligente pour demander, permettre et favoriser l’action de la grâce jusque sur le plan somatique. Cette participation volontaire des hommes à la vie de leur modèle, ainsi que la communication que ce modèle leur donne de sa substance et de sa puissance permettent à tout homme qui s’y efforce de réaliser en lui-même, en son propre sang, l’antidote régénérateur. Dans quelques cas, cette régénération peut s’étendre dès ici-bas au plan corporel :

« Beaucoup d’hommes pieux, et qui cherchaient Dieu, ont été régénérés dans l’intelligence et la volonté ; mais peu ont connu la renaissance corporelle. Cette dernière fut aussi donnée à peu d’hommes, et ceux auxquels elle fut donnée ne le fut qu’afin qu’ils pussent opérer comme agents de Dieu, d’après de hauts desseins, et rapprocher l’humanité de sa félicité. »

L’alchimie interne

L’homme est semblable à un feu concentré et enfermé dans une enveloppe grossière. Il est séparé du feu primordial auquel il aspire à s’unir. Le secret de la régénération repose sur la disparition de l’écorce qui maintient prisonnier le cœur divin, l’étincelle au plus profond de l’homme, l’image de Dieu, le royaume des cieux perdu depuis la chute. Pour cela, il faut brûler l’enveloppe qui nous recouvre, faire en sorte que ce feu interne ne se réduise pas à une toute petite étincelle. Il consumera ce qui est impur, modifiera le corps, le rendra réceptif à Dieu. Ce travail d’alchimiste incombe au prêtre :

« Un prêtre est un séparateur de la nature pure d’avec la nature impure ; un séparateur de la substance qui contient tout, d’avec la matière destructible qui occasionne la douleur et la misère. Le sacrifice, ou ce qui a été séparé, consiste dans le pain et le vin. Pain veut dire littéralement la substance qui contient tout, et vin la substance qui vivifie tout. Ainsi, un prêtre selon l’ordre de Melchisédeq est celui qui sait séparer la substance qui contient tout et vivifie tout, de la matière impure ; et qui la sait employer comme un vrai moyen de réconciliation et de réunion pour l’humanité tombée, afin de lui communiquer la vraie dignité royale ou la puissance sur la nature, et la dignité sacerdotale ou le pouvoir de s’unir par la Grâce aux mondes supérieurs. Dans ce peu de mots est contenu tout le mystère du sacerdoce de Dieu, la suprême vocation du prêtre. »

Quand toutes choses auront été consumées et transformées par l’agent divin qui trie le minerai, l’homme retrouvera ce corps clarifié. L’objectif à atteindre est la divinisation des fils d’Adam, conférant au corps la perfection astrale, à l’âme la perfection céleste, à l’esprit la perfection angélique. C’est cela que l’on nomme la construction du Temple dans lequel Dieu, la nature et l’homme seront unis à jamais.

La transfiguration du monde

La nature actuelle, tout comme l’homme, est une préparation à un nouveau ciel et une nouvelle terre. Par sa mort, le Christ a teint la terre. La force tinctoriale de son sang pénétra cette terre, ressuscita les morts, brisa les rochers, fut la cause d’une éclipse totale du soleil au moment où elle repoussa les parties ténébreuses du centre de la terre vers la circonférence. La lumière pénétra dans ce centre, fondant la glorification future du monde :

« La force tinctoriale, qui découla de Son Sang répandu, pénétra le plus intérieur de la terre, ressuscita les morts, brisa les rochers et occasionna l’éclipse totale du soleil, lorsqu’elle repoussa, du centre de la terre dans lequel la lumière pénétra, toutes les parties des ténèbres vers la circonférence, et posa la base de la glorification future du monde. »

Depuis cet instant, la force divine descendue dans le centre de la terre travaille à s’extérioriser. L’essence lumineuse œuvre inlassablement dans la nature à ramener toute chose à sa plus haute perfection. Lorsque l’harmonie sera rétablie entre les mondes sensible et invisible, la nature aura été portée à un tel degré d’inaltérabilité que toute corruption deviendra impossible :

« Depuis l’époque de la mort de Jésus, la force divine, instillée dans le centre de la terre par son sang répandu, travaille toujours pour s’extérioriser et rendre toutes les substances graduellement capables du grand bouleversement qui est réservé au monde. »

En conclusion

Pour notre étude sur la déification de l’homme, Karl von Eckhartshausen propose deux clefs sur lesquelles il insiste à la fin de sa cinquième lettre. La première clef nous rappelle que

« dans la claire compréhension de la Chair et du Sang de Jésus-Christ réside la vraie et pure connaissance de la régénération effective de l’homme ».

La seconde clef affirme :

« Le mystère de l’union avec Jésus-Christ, non seulement spirituellement, mais aussi corporellement, est le mystère suprême de l’Église Intérieure. »

Cette dernière phrase contient trois mots cernant le fond du problème : « mais aussi corporellement ». La communauté de chrétiens qui saisira cette question à bras le corps assumera vraiment les conséquences de l’Incarnation.

 

Pour poursuivre votre étude…

Le livre Le C hristianisme secret peut être commandé sur www.boutique-astrologique.com/catalogueesoteri/index.html , ou sur des sites tels qu’amazon.fr, ou par votre libraire habituel. Le texte intégral de La nuée sur le sanctuaire est disponible aux éditions Arqa (http://www.editions-arqa.com/editions-arqa/spip.php?article17).

La place du Martinisme dans l’histoire et dans la tradition

Cet article sur le Martinisme, courant encore très vivant de l’Illuminisme Chrétien, nous a été transmis par Yves-Fred Boisset, rédacteur en chef de la revue trimestrielle l’Initiation. La revue l’Initiation, créée en octobre 1888 par Papus (Dr Gérard Encausse) a cessé de paraître en 1914 pour réapparaître en 1953 grâce à son fils, Philippe Encausse dont Yves Fred Boisset a poursuivi l’oeuvre et assuré la continuité.

Le site de la revue l’Initiation peut être visité à l’adresse suivante : www.martinisme.eu


Contrairement à ce que pourrait laisser croire un examen trop superficiel de la question, le martinisme n’est pas un phénomène surgi du néant mais, bien au contraire, il plonge ses racines aux sources mêmes de ce que j’appellerais volontiers le noyau ardent de la tradition occidentale chrétienne. Le christianisme éclairé auquel le martinisme se rattache est issu de la rencontre entre l’hellénisme platonicien et pythagoricien et le judaïsme initiatique.

La gnose néo-platonicienne des premiers siècles de l’ère chrétienne a produit une masse d’enseignements ésotériques qui valurent moultes ennuis à leurs auteurs (souvent soupçonnés d’hérésie) mais qui nous ont légué un ensemble de réflexions propres à construire le merveilleux édifice de la connaissance mystique la plus pure et la plus approfondie.

Sur ce tronc commun sont venus se greffer les grands courants de la pensée ésotérique qui jalonnent l’histoire du christianisme : hermétisme du Moyen Âge, rosicrucianisme de la Renaissance, illuminisme du XVIIIe siècle, sans oublier les voies parallèles de l’alchimie et de la kabbale, les uns et les autres s’enrichissant mutuellement de leurs travaux et de leurs découvertes.

On sait qu’à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles, le rosicrucianisme, né en Allemagne autour des années 1610 et 1620, fut introduit dans la franc-maçonnerie naissante sous sa forme philosophique. Cette opération se déroula en Angleterre sous l’influence de quelques héritiers du rosicrucianisme : Bacon, Fludd, Ashmole… De cette fusion naquirent, au fil des temps et au gré des réformes, apports et autres péripéties, les rites complexes et un tantinet fourre-tout qui font des hauts-grades de la maçonnerie dite spéculative, mais que, personnellement, je préfère appeler philosophique, une sorte de kaléidoscope certes brillant mais parfois teinté de ridicule en raison des titres ronflants que se donnent ceux qui les détiennent.

Au début du XVIIe siècle le rosicrucianisme, fondé sur la légende de Christian Rozenkreutz, sur ses « Noces chymiques » et sur les allégations religieuses et morales exposées dans la « Fama fraternitatis » et la « Confessio », s’il n’eut jamais de structures formelles, fit de nombreux adeptes principalement dans l’Europe du Nord et, par voie de conséquence, dans son prolongement qu’est l’Amérique anglo-saxonne. Ce rosicrucianisme pourrait être comparé à un laboratoire vers lequel ont convergé les différents courants de la pensée traditionnelle et duquel ont, après filtrage, jailli divers mouvements initiatiques telle que la franc-maçonnerie philosophique, comme nous l’avons vu plus haut, l’illuminisme du XVIIIe siècle, et, dans un autre ordre d’idées, le romantisme.

C’est sur le terrain de l’illuminisme que germera, à travers toute une série d’événements que je vais évoquer à présent, le martinisme potentiel.

 

L’origine du martinisme

Si je parle de martinisme potentiel, c’est parce que, avant toute autre considération, je désire établir la distinction fondamentale qui existe historiquement entre le martinisme du XVIIIe siècle et de ses pionniers que je vais présenter à présent et celui fondé par Papus en 1891.

Trois hommes sont à l’origine du martinisme : Martinez de Pasqually, Louis-Claude de Saint-Martin et Jean-Baptiste Willermoz.

 

Martinez de Pasqually

Le premier des trois fut un homme des plus mystérieux. On ne sait de lui que peu de choses et toutes sortes de légendes ont couru quant à ses origines, à sa naissance, à sa religion, à sa carrière. Même les diverses orthographes de son nom patronymique et de son prénom sont de nature à brouiller les pistes quant à sa véritable nationalité. Il apparaît en la ville de Bordeaux en 1767 ; il a auparavant accompli un grand périple qui l’a emmené de Paris à Bordeaux en passant par Amboise, Blois, Tours, Poitiers, La Rochelle, Rochefort, Saintes et Blaye. Il avait fondé l’Ordre des Chevaliers Maçons Élus Cohen de l’Univers et la vocation de cet Ordre était double : la mise en pratique d’opérations théurgiques et la remise dans le droit chemin initiatique de la franc-maçonnerie française qui, perdant de vue ses racines traditionnelles, s’engluait déjà dans des marécages politiciens où elle n’avait rien à faire. Il s’agissait vraisemblablement dans l’esprit de Martinès de créer un système de hauts-grades maçonniques souché sur des loges dites bleues, c’est-à-dire limitées aux trois premiers grades. Martinez mourut le 20 septembre 1774 à Port-au-Prince où il était venu deux ans plus tôt dans le but, dit-on, d’y récupérer un héritage. Il ne laissera qu’un ouvrage : « Traité sur la Réintégration des Êtres dans leur première propriété, vertu et puissance spirituelle divine ». Avec le « Tableau naturel des rapports qui existent entre Dieu, l’homme et l’univers » de Louis-Claude de Saint-Martin, cet ouvrage de Martinez de Pasqually constitue l’un des deux piliers de la tradition martiniste.

Louis-Claude de Saint-Martin

Louis-Claude de Saint-Martin

Louis-Claude de Saint-Martin (surnommé le « Philosophe Inconnu ») se fit d’abord connaître comme secrétaire de Martinez de Pasqually qui n’avait, paraît-il, qu’une idée très approximtive des nuances de la langue française. Titulaire d’un titre de noblesse et ancien officier d’un régiment basé à Foix (Ariège), sa rencontre avec Martinez le poussa à quitter l’armée pour se consacrer à sa mission, c’est-à-dire à l’élaboration de la doctrine martiniste sous l’éclairage de la tradition occidentale chrétienne. Il s’éloignera peu à peu de Martinez et de ses opérations pour se tourner vers ce que Papus appellera plus tard la voie cardiaque. Outre l’ouvrage doctrinal cité plus haut, il laissera une importante bibliographie qui fait encore autorité de nos jours. Malgré ses origines nobiliaires, il échappa à la guillotine révolutionnaire et mourut en 1803, âgé de soixante ans.

 

Jean-Baptiste Willermoz

 

Le troisième personnage de ce triptyque, c’est Jean-Baptiste Willermoz. Ce commerçant lyonnais devint franc-maçon très jeune et consacra à l’Ordre maçonnique le meilleur de sa vie et de son activité. Déçu par le manque d’intérêt que ses frères de loge manifestaient à l’égard de la tradition, il œuvra inlassablement dans le but de redonner à l’ordre les couleurs initiatiques dont il n’aurait jamais dû se départir. Il réussit ce tour de force de réunir des traditions chevaleresques germaniques et les enseignements de Martinez de Pasqually et de Saint-Martin en un régime maçonnique qu’il fonda et dont il établit les règles, les rituels et les usages à partir de 1778 au cours de deux convents où il parvint à imposer ses idées et ses idéaux. Retiré de ses diverses activités pour cause de révolution, il mourra en 1824 à l’âge de… quatre-vingt quatorze ans.

 

Joseph de Maistre

À ces trois personnages déterminants dans l’histoire du martinisme, il y a lieu de mentionner une quatrième personnalité qui fut, en quelque sorte, l’ambassadeur de la pensée saint-martinienne et maçonnique traditionnelle auprès de la Cour de Russie où il voyagea plusieurs fois et devint un familier de la Grande Catherine. J’ai nommé l’écrivain Joseph de Maistre.

 

Gérard Encausse (Papus)  

Bien qu’il ne fondât jamais d’école ni de société ou d’ordre initiatique, la pensée et l’enseignement de Louis-Claude de Saint-Martin eurent des disciples et, ainsi, se propagea discrètement jusqu’à l’arrivée de Papus. Celui-ci, tout en poursuivant des études de médecine, se passionna très tôt pour toutes les choses de la tradition. Bien qu’il eût exploré toutes les pistes de l’ésotérisme et tenté d’en faire la synthèse dans ses premiers ouvrages, il accorda une priorité à l’œuvre et à l’enseignement de Martinez de Pasqually et de Louis-Claude de Saint-Martin. C’est ainsi qu’en 1888, à l’âge de vingt-trois ans, il créa «l’Initiation», revue mensuelle d’ésotérisme, et en 1891, à l’âge de vingt-six ans, il fonda l’Ordre martiniste dont la vocation était essentiellement de propager la pensée saint-martinienne enrichie des autres recherches traditionnelles. Autour de Papus, on retrouvait quelques noms prestigieux, tels que ceux de Paul Adam, de Stanislas de Guaita, de Joséphin Péladan, de Sédir, de Marc Haven et de Maurice Barrès qui démissionnera peu de temps après la fondation de l’Ordre pour mieux se consacrer à sa carrière littéraire et politique.

Sous l’impulsion dynamique de Papus qui ne se reposait jamais – il déclarera un jour que « l’on se repose d’un travail en en faisant un autre » et je crois qu’il avait bien raison – , le martinisme, désormais structuré et organisé, connut une grande et rapide expansion. Des groupes de travail s’ouvrirent en France comme dans les autres pays et on peut affirmer que, si Martinez de Pasqually et, plus sûrement encore, Saint-Martin lui donnèrent une âme, c’est à Papus qu’il revint de lui donner un corps sans lequel aucune âme ne peut se manifester.

Papus mourut le 25 octobre 1916 des suites d’une pneumonie contractée à la guerre où il avait été mobilisé en qualité de médecin. Avec ce départ prématuré (il n’était âgé que de cinquante et un ans), s’arrêta la parution de «l’Initiation» et l’Ordre martiniste subit quelques scissions. Les successeurs directs de Papus furent d’abord Teder (Charles Détré) qui ne devait lui survivre que deux ans, puis Jean Bricaud qui décédera en 1934, Constant Chevillon (auteur du « Vrai visage de la franc-maçonnerie ») qui sera assassiné à Lyon dans des circonstances pour le moins mystérieuses et pas éclaircies à ce jour en 1944, Charles-Henri Dupont qui nous quittera en 1960. À cette époque, l’Ordre martiniste n’avait qu’une activité quasi confidentielle ; c’est au fils de Papus qu’il appartiendra de lui donner un nouvel essor.

 

Philippe Encausse

Papus avait un fils, Philippe (filleul de Monsieur Philippe de Lyon). Ce fils n’avait que dix ans à la mort de son père et ce fut Marc Haven (le docteur Lalande), gendre de Monsieur Philippe, qui assura son éducation et le suivi de ses études jusqu’au doctorat de médecine. En 1953, Philippe Encausse, alors âgé de trente-sept ans, réveilla la revue «l’Initiation» qui, depuis, paraît trimestriellement sans interruption. Sa rencontre précédente avec Robert Ambelain, Grand-Maître des Élus-Cohen, l’avait conduit à réveiller l’Ordre martiniste selon les vues de son père Papus. En 1960, il devint Président de l’Ordre martiniste, succédant ainsi à Charles-Henri Dupont qui le reconnut et lui transmit rituellement et administrativement sa succession. Plus tard (en1971), il sera remplacé pour un court laps de temps par Irénée Séguret, puis par Emilio Lorenzo qui exerce toujours cette présidence.

Philippe nous a quittés le 22 juillet 1984. Son souvenir est immortel, tous ceux qui l’on approché ont gardé de lui la mémoire d’un homme décidé, volontaire (et pas velléitaire, importante nuance !), généreux et fidèle en amitié. C’est en hommage permanent à Papus et à Philippe que je m’efforce de maintenir la revue «l’Initiation», remplissant cette tâche avec la foi et la discrétion qui sont les qualités premières de tout martiniste.

 

Ordres et désordres (scissions)

J’ai dit plus haut que Pasqually et Saint-Martin avaient donné une âme au martinisme et que Papus l’avait doté d’un corps. Or, s’il est vrai que les âmes, par leur privilège d’immortalité, échappent au tourment des dissensions, des jalousies, des ambitions, il n’en est jamais ainsi des corps qui ne sont que passagers. Aussi, au fil des temps et selon l’humeur des uns et des autres, l’unité se défit et des branches poussèrent sur le tronc commun. Dès 1922, Victor Blanchard fonda l’Ordre Martiniste Synarchique (O.M.S.), dirigé plus tard par Louis Bentin, ressortissant français vivant en Angleterre. En 1975, une patente fut délivrée à S«r Affectator, martiniste français. En 1931, Augustin Chaboseau fonda l’Ordre Martiniste Traditionnel (O.M.T.) et, en 1948, Jules Boucher créa l’Ordre Martiniste Rectifié. En 1968, sous l’impulsion de Robert Ambelain, fut créé l’Ordre Martiniste Initiatique (O.M.I.), souché sur la maçonnerie de Memphis-Misraïm. On pourrait également évoquer des scissions plus récentes du tronc commun qu’est l’Ordre martiniste, présidé, comme nous l’avons vu, par Emilio Lorenzo, successeur de Philippe Encausse : l’Ordre Martiniste Libéral (O.M.L.) qui lui même a connu une scission qui déboucha sur l’Ordre Martiniste des Supérieurs Inconnus (O.M.S.I.).

 

Initiateur libre

En dehors et à-côté de ces multiples organisations, il existe le statut d’initiateur libre. Ceux qui possèdent cette qualité transmettent l’initiation en leur âme et conscience aux postulants qui leur semblent dignes de la recevoir ; ils n’ont de compte à rendre à aucune autorité.

Je ne sais, en vérité, si l’on doit déplorer cette balkanisation du martinisme ou s’en réjouir selon que l’on veut y voir une source d’appauvrissement ou une source d’enrichissement. Quoi qu’il en soit, le martinisme est UN en cela qu’il véhicule une forme de mysticisme particulier qui est commun à toutes les formes qu’il revêt actuellement.

 

Ce que n’est pas le martinisme

Parvenu à ce point de mon propos, il me semble indispensable de faire quelques mises au point afin que ne subsiste aucune ambiguïté.

 

Le martinisme n’est pas une secte

En premier lieu, il faut déclarer haut et fort que le martinisme n’est pas une secte pour la simple raison que l’on ne demande pas d’argent aux adhérents (hormis une participation raisonnable aux frais de fonctionnement, celle-ci étant fixée collégialement), que l’on n’y impose pas une doctrine et une pensée unique, qu’on y laisse libre les membres de poursuivre leur vie privée (conjugale, familiale et professionnelle) en toute liberté, étant bien entendu que ce sont précisément ces méthodes financières, intellectuelles et morales ci-dessus dénoncées qui caractérisent les sectes et les font reconnaître par les gens libres et avertis. Aucune des enquêtes officielles qui ont été menées en France (par l’Assemblée nationale, entre autres) sur les sectes n’a classé le martinisme au nombre de celles-ci.

 

Le martinisme n’est pas une forme de franc-maçonnerie

En second lieu, il y a lieu de corriger une confusion fréquente qui voudrait assimiler le martinisme à une forme de franc-maçonnerie. Le martinisme n’est pas une obédience maçonnique et il est absolument indépendant de toute organisation maçonnique, même s’il entretient généralement d’excellentes relations avec les obédiences qui pratiquent une maçonnerie initiatique, c’est-à-dire empreinte de la pensée traditionnelle telle que je l’ai définie au début de cet article. Il y a incontestablement convergence de vues entre les maçons respectueux de la tradition mystique et les martinistes, sachant que la double appartenance est fréquente. De plus, et j’ajoute ceci pour répondre à certaines accusations qui ont traîné et traînent encore de ci, de là, le martinisme n’est en aucun cas une copie de la franc-maçonnerie, même si, dans ses structures et son système hiérarchique, il semble s’en rapprocher.

Le martinisme entretient des relations privilégiées avec le Régime Écossais Rectifié pour les raisons précédemment exposées et qui ont voulu que Saint-Martin et Willermoz fissent un bout de chemin ensemble ; la pensée martiniste survit également dans de nombreuses loges de cette maçonnerie particulière pratiquée presque exclusivement en France et en Suisse. De nos jours, la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra et, plus particulièrement, la loge « la France », sont animées par un esprit martiniste sans pour autant renier leur appartenance à l’Ordre des francs-maçons. De même, certaines loges de la Grande Loge de Memphis-Misraïm, dont Robert Ambelain fut le réveilleur et le Grand-maître, est très proche de l’Ordre Martiniste Initiatique, fondé en 1968 à l’initiative de frères maçons de cette obédience.

 

Le martinisme n’est pas une église

En troisième lieu, le martinisme, s’il proclame son attachement au Christ et sa fidélité au christianisme non confessionnel, ne saurait être assimilé à une Église. Tous les membres de l’Ordre demeurent libres de pratiquer la religion chrétienne de leur choix ou de n’en pratiquer aucune. Le fait que le martinisme ait toujours entretenu d’étroites relations avec l’Église Gnostique Universelle (fondée par l’abbé Julio et au sein de laquelle certains membres éminents du martinisme exercèrent des fonctions sacerdotales) ne met nullement en cause l’indépendance réciproque de ces deux organisations.

 

Organisation : Les 5 grades martinistes

L’Ordre martiniste, tel que l’a conçu Papus, se partage en plusieurs grades, chacun d’entre eux donnant lieu à une cérémonie rituelle au cours de laquelle est dispensée une initiation. On y est d’abord reçu au premier grade en qualité d’Associé, qualité indispensable pour assister aux réunions rituelles. Puis, si le nouveau martiniste persiste dans son intérêt pour l’Ordre et s’il en est jugé digne, on lui confère le deuxième grade d’Associé-Initié. Enfin, il peut atteindre le troisième grade de Supérieur Inconnu qui lui donne la plénitude de l’initiation martiniste. Un quatrième grade, dit de Supérieur Inconnu Initiateur, est délivré à ceux qui seront appelés à diriger un groupe ou un chapitre – La terminologie varie selon les ordres – et à recevoir à leur tour des impétrants. Au-delà, il existe des Grands Initiateurs ou des Philosophes Inconnus (les deux expressions sont équivalentes) appelés à des fonctions plus importantes.

Chaque grade donne accès à un enseignement qui lui est propre et la décoration du local où l’on se réunit comme celle des membres change à chaque grade, demeurant cependant toujours bien plus sobre que celle des loges maçonniques et des frères qui y siègent.

Chaque groupe ou chapitre est dirigé par un membre ayant la qualité de Supérieur Inconnu Initiateur ; il est assisté par un collège d’officiers qui l’aident particulièrement dans les cérémonies de réception. Cependant, il ne faut jamais perdre de vue que l’initiation martiniste ne se fait que d’initiateur à récipiendaire et qu’elle peut être aussi valablement transmise en l’absence de tout témoin.

L’ordre est mixte et ouvert à tous ceux qui en manifestent la volonté sous réserve de l’opinion que les Supérieurs Inconnus du groupe ou du chapitre peuvent se faire du candidat au cours d’entretiens préalables. Il fut cependant une époque où la qualité de maître maçon était requise mais cette règle ne subsiste plus que dans quelques organisations. Ni le niveau d’études, ni la position sociale, ni tout autre critère extérieur à la vie initiatique ne peut être pris en considération pour l’acceptation ou le refus d’un nouveau membre. Seul, le DÉSIR dans l’acception saint-martinienne de ce mot (que je vais tenter de définir dans la dernière partie de cet article) peut faire d’un profane un martiniste et c’est devant sa conscience et sa conscience seule qu’il doit en répondre.

 

Le DÉSIR et l’Homme de désir

Le DÉSIR, voilà le maître mot du martinisme. Le martiniste est un Homme de désir. L’Homme de Désir s’oppose à l’Homme du Torrent. Entre les deux, il y a la chute et le lent processus de la réintégration. L’homme s’étant séparé de Dieu, de la Lumière et du Verbe est tombé dans la ténèbre ; c’est notre état présent. Par l’exercice de la théurgie (selon Martinez de Pasqually, voie opérative) ou de la prière (selon Louis-Claude de Saint-Martin, voie cardiaque), l’homme peut s’évader de la ténèbre et commencer la reconquête de son état primitif, autrement dit revenir auprès de Dieu. Retrouver la Lumière et le Verbe, voilà quels sont les buts de toutes les initiations dont les variantes rituelles ne sont que secondaires et sans réelle importance.

Les gnostiques, en leur temps, commentaient la Genèse par la rébellion luciférienne qui conduisit cet ange déchu à s’éloigner de Dieu et à créer l’univers en ses différents plans jusqu’à la cristallisation matérielle. Ils voulaient voir en Jésus-Christ le premier réintégré et celui qui nous ouvrait la voie vers la réintégration par l’amour, la rémission du péché originel qui est justement cette rébellion (les scribes de l’Ancien Testament ont tout mélangé…) et par le désir, le vrai désir, de la connaissance des rouages de la spiritualité. Le prologue de l’Evangile de Jean comme son Apocalypse témoignent de cette démarche spirituelle et initiatique et ce n’est pas un hasard si les gnostiques se référaient à saint Jean comme le feront plus tard les bâtisseurs de cathédrales, les francs-maçons et, d’une manière plus étendue, tous les initiés, cependant que saint Jacques deviendrait le patron des Adeptes. Dans ce plan, on laissa à Pierre et à Paul le soin d’évangéliser les foules et d’opérer les conversions des Gentils et des païens.

Le martinisme se rattache à ce que j’appelle ce christianisme éclairé qui, en dépit de l’hostilité des corps constitués (Église catholique, en particulier), a cheminé au long des siècles sous des formes différentes et adaptées à leur temps. La franc-maçonnerie et le martinisme sont les derniers avatars de cette merveilleuse épopée ; ils sont les héritiers de cette tradition deux fois millénaire qui a pour nom Amour et qui se fonde sur l’étude et la compréhension des textes fondamentaux des Écritures.

Les martinistes ne sont pas des mystiques passifs, buvant les bonnes paroles et attendant on ne sait quelle grâce divine. Ce sont des travailleurs, des cherchants, des éternels étudiants. Fondant leurs plans d’études sur les textes fondamentaux de Martinez de Pasqually et de Louis-Claude de Saint-Martin, ils savent élargir leur champ de vision à tous les enseignements ésotériques qu’ils examinent et analysent avec la plus grande tolérance. Ils désirent toujours œuvrer pour une plus grande fraternité humaine, pour le progrès, car s’ils sont traditionalistes, ils ne sont ni conservateurs ni passéistes. Ils sont toujours à l’écoute des autres et restent disponibles envers les souffrances de leurs semblables.

 

Des erreurs et de la vérité – Louis Claude de Saint Martin

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En texte intégral l’ouvrage de Louis Claude de Saint Martin : Des erreurs et de la vérité

 

Des Erreurs et de la Vérité, Louis-Claude de Saint-Martin

ou Les Hommes rappelés au Principe universel de la Science

Ouvrage dans lequel, en faisant remarquer aux observateurs l’incertitude de leurs recherches, et leurs méprises continuelles, on leur indique la route qu’ils auraient dû suivre, pour acquérir l’évidence physique sur l’origine du bien et du mal, sur l’homme, sur la nature matérielle, la nature immatérielle,  et la nature sacrée,  sur la base des gouvernements politiques, sur l’autorité des souverains, sur la justice civile et criminelle, sur les sciences, les langues, et les arts.

Par un Phil… Inc…

A EDIMBOURG

1775

L’ouvrage que j’offre aux hommes n’est point un recueil de conjectures, ce n’est point un système que je leur présente, je crois leur faire un don plus utile. Ce n’est pas néanmoins la science même que je viens leur apporter : je sais trop que ce n’est pas de l’homme que l’homme doit l’attendre : c’est seulement un rayon de leur propre flambeau que je ranime devant eux, afin qu’il les éclaire sur les idées fausses qu’on leur a données de la Vérité, de même que sur les armes faibles et dangereuses que des mains mal sûres ont employées pour la défendre.

J’ai été vivement affecté, je l’avoue, en jetant les yeux sur l’état actuel de la Science ; j’ai vu combien les méprises l’ont défigurée, j’ai vu le voile hideux dont on l’a couverte, et pour l’intérêt de mes semblables j’ai cru qu’il était de mon devoir de l’arracher.

Sans doute que pour une telle entreprise, il me faut plus que des ressources ordinaires : mais, sans m’expliquer sur celles que j’emploie, il suffira de dire qu’elles tiennent à la nature même des hommes, qu’elles ont toujours été connues de quelques-uns d’entre eux depuis l’origine des choses, et qu’elles ne seront jamais retirées totalement de dessus la Terre, tant qu’il y aura des Etres pensants.

C’est là où j’ai puisé l’évidence et la conviction des vérités dont la recherche occupe tout l’Univers.

Après cet aveu, si l’on m’accusait encore d’enseigner une doctrine inconnue on ne pourrait pas au moins me soupçonner d’en être l’inventeur, puisque si elle tient à la nature des hommes, non seulement elle ne vient pas de moi, mais même il m’eût été impossible d’en établir solidement aucune autre.

Et vraiment, si le lecteur ne prononce pas sur l’ouvrage, avant d’en avoir aperçu l’ensemble et la liaison, s’il se donne le temps de sentir le poids et l’enchaînement des principes que je lui expose : il conviendra qu’ils sont la vraie clef de toutes les Allégories et des Fables mystérieuses de tous les peuples, la source première de toutes les espèces d’institutions, le modèle même des lois qui dirigent l’Univers et qui constituent tous les Etres ; c’est-à-dire qu’ils servent de base à tout ce qui existe et à tout ce qui s’opère, soit dans l’homme et par la main de l’homme, soit hors de l’homme et indépendamment de sa volonté ; et que par conséquent, hors de ces principes, il ne peut y avoir de véritable Science.

De là, il connaîtra plus facilement encore, pourquoi l’on voit parmi les hommes une variété universelle de Dogmes et de systèmes ; pourquoi l’on aperçoit [4] cette multitude innombrable de sectes philosophiques, politiques et religieuses, dont chacune est aussi peu d’accord avec elle-même qu’avec toutes les autres sectes ; pourquoi malgré les efforts que les chefs de ces différentes sectes font tous les jours pour se former une doctrine stable sur les points les plus importants, et pour concilier les opinions particulières, ils ne peuvent jamais y parvenir ; pourquoi, n’offrant rien de fixe à leurs Disciples, non seulement ils ne les persuadent pas, mais ils les exposent même à se défier de toute science, pour n’en avoir connu que d’imaginaires ou de vicieuses ; pourquoi enfin les Instituteurs et les observateurs montrent sans cesse à découvert qu’ils n’ont ni la règle, ni la preuve du vrai ; le lecteur conclura, dis-je, que si les principes dont je traite, sont le seul fondement de toute vérité, c’est pour les avoir oubliés, que toutes ces erreurs dévorent la Terre, et qu’ainsi il faut qu’on les y ait presque généralement méconnus, puisque l’ignorance et l’incertitude y sont comme universelles.

Tels sont les objets sur lesquels l’homme qui cherche à connaître, pourra trouver ici à se former des idées plus saines et plus conformes à la nature du germe qu’il porte en lui-même.

Cependant, quoique la Lumière soit faite pour tous les yeux, il est encore plus certain que tous les yeux ne sont pas faits pour la voir dans son éclat. C’est pour cela que le petit nombre des hommes dépositaires des vérités que j’annonce, est voué à la prudence et à la discrétion par les engagements les plus formels.

Aussi me suis-je promis d’user de beaucoup de réserve dans cet écrit, et de m’y envelopper souvent d’un voile que les yeux les moins ordinaires ne pourront pas toujours percer, d’autant que j’y parle quelquefois de toute autre chose que de ce dont je parais traiter.

Par la même raison, quoique je réunisse sous le même point de vue un nombre considérable de sujets différents, à peine ai-je montré l’esquisse du vaste tableau que je pouvais offrir ; néanmoins, j’en dis assez pour donner à penser au plus grand nombre, sans en excepter ceux qui en fait de science, jouissent de la plus haute célébrité.

Mais n’ayant pour but que le bien de l’homme en général, et surtout ne voulant point faire naître la discorde parmi les individus, je n’attaque directement, ni aucun des Dogmes reçus, ni aucune des Institutions politiques établies ; et même dans mes remarques sur les sciences et sur les différents systèmes, je me suis interdit tout ce qui pourrait avoir le moindre rapport avec des objets trop particuliers.

De plus, j’ai cru ne devoir employer aucune citation, parce que premièrement, je fréquente peu les Bibliothèques, et que les livres que je consulte ne s’y [5] trouvent pas ; en second lieu, parce que des vérités qui ne reposeraient que sur des témoignages, ne seraient plus des vérités.

Il est à propos, je pense, d’exposer ici l’ordre et le plan de cet ouvrage. On y verra d’abord quelques observations sur le bien et le mal, pourquoi les systèmes modernes ont confondu l’un et l’autre, et ont été forcés par là d’en nier les différences. Un coup d’œil jeté rapidement sur l’homme, éclaircira pleinement cette difficulté, et apprendra pourquoi il se trouve encore dans la plus profonde ignorance, non seulement sur ce qui l’environne, mais encore sur sa véritable nature. Les distinctions qui se trouvent entre ses facultés, se confirmeront par celles que nous ferons remarquer même entre les facultés des Etres inférieurs ; par là nous démontrerons l’universalité d’une double loi dans tout ce qui est soumis au temps. La nécessité d’une troisième loi temporelle, sera encore bien plus clairement prouvée en faisant voir que la double loi est absolument dans sa dépendance.

Les méprises qui ont été faites sur tous ces objets, dévoileront clairement la cause de l’obscurité, de la variété et de l’incertitude qui se montrent dans tous les ouvrages des hommes, de même que dans toutes les Institutions, tant civiles que sacrées, auxquelles ils sont enchaînés ; ce qui apprendra quelle doit être la vraie source de la Puissance souveraine parmi eux, et celle de tous les droits qui constituent leurs différents établissements. Nous ferons les mêmes applications sur les principes reçus dans les hautes sciences, et principalement dans les mathématiques où l’origine et la véritable cause des erreurs paraîtront avec évidence.

Enfin, nous rappellerons à l’homme celui de ses attributs naturels qui le distingue le mieux des autres Etres, et qui est le plus propre à le rapprocher de toutes les connaissances qui conviennent à sa nature. Tous ces objets sont renfermés dans sept divisions, lesquelles quoique reposant toutes sur la même base, offrent cependant chacune un sujet différent.

Si quelques-uns avaient peine à admettre les principes que je viens rappeler aux hommes, comme leur embarras ne viendrait que de ce qu’ils auraient suivi leur propre sens et non celui de l’ouvrage, ils ne doivent pas attendre de moi d’autres explications, d’autant que pour eux, elles ne seraient pas plus claires que l’ouvrage même.

On s’apercevra facilement, en lisant ces réflexions, que je me suis peu attaché à la forme, et que j’ai négligé les avantages de la diction ; mais si le lecteur est de bonne foi, il conviendra que je m’en suis encore trop occupé, car mon sujet n’en avait pas besoin.


De la cause des erreurs

C’EST un spectacle bien affligeant, lorsqu’on veut contempler l’homme, de le voir à la fois tourmenté du désir de connaître, n’apercevant les raisons de rien, et cependant ayant l’audace et la témérité de vouloir en donner à tout. Au lieu de considérer les ténèbres qui l’entourent, et de commencer par en sonder la profondeur ; il s’avance, non seulement comme s’il était sûr de les dissiper, mais encore comme s’il n’y avait point d’obstacles entre la Science et lui : bientôt même s’efforçant de créer une Vérité, il ose la mettre à la place de celle qu’il devrait respecter en silence, et sur laquelle il n’a presque aujourd’hui d’autre droit, que de la désirer et de l’attendre.

Et en effet, s’il est absolument séparé de la Lumière, comment pourra-t-il seul allumer le flambeau qui doit lui servir de guide ? Comment pourra-t-il, par ses propres facultés, produire une Science qui lève tous ses doutes ? Ces lueurs et ces apparences de réalité qu’il croit découvrir dans les prestiges de son imagination, ne s’évanouissent-elles pas au plus simple examen ? et après avoir enfanté des fantômes sans vie et sans consistance, ne se voit-il pas forcé de les remplacer par de nouvelles illusions, qui bientôt après ont le même sort, et le laissent plongé dans les plus affreuses incertitudes ?

Heureux, néanmoins, si sa faiblesse était l’unique cause de ses méprises ! sa situation en serait beaucoup moins déplorable, car ne pouvant, par sa nature, trouver de repos que dans la vérité, plus les épreuves seraient douloureuses, plus elles serviraient à le ramener au seul but qui soit fait pour lui.

Mais ses erreurs prennent encore leur source dans sa volonté déréglée ; on voit que loin d’employer à son avantage le peu de forces qui lui restent, il les dirige presque toujours contre la Loi de son Etre : on voit, dis-je, que loin d’être retenu par cette obscurité qui l’environne, c’est de sa propre main qu’il se met le bandeau sur les yeux. Alors, n’entrevoyant plus la moindre clarté, le désespoir ou la frayeur l’entraînent, et il se jette lui-même dans des sentiers, dangereux qui l’éloignent à jamais de sa véritable route.

C’est donc par ce mélange de faiblesses et d’imprudences que se perpétue l’ignorance de l’homme ; telle est la source de ses inconséquences continuelles ; en sorte que, consumant ses jours dans des efforts inutiles et vains, on doit peu s’étonner que ses travaux ne produisent aucuns fruits, ou ne laissent après eux que de l’amertume.

[8] Toutefois lorsque je rappelle ici les écarts et la marche inconsidérée de mes semblables, je suis bien éloigné de vouloir les avilir à leurs propres yeux ; le plus ardent de mes vœux, au contraire, serait qu’ils ne perdissent jamais de vue la grandeur dont ils sont susceptibles. Puissé-je au moins y contribuer en essayant de faire évanouir devant eux les difficultés qui les arrêtent, en excitant leur courage, et en leur montrant la voie qui mène au but de leurs désirs !

Au premier coup d’œil que l’homme voudra jeter sur lui-même, il n’aura pas de peine à sentir, et à avouer qu’il doit y avoir pour lui une Science ou une Loi évidente, puisqu’il y en a une pour tous les Etres, quoiqu’elle ne soit pas universellement dans tous les Etres, et puisque même, au milieu de nos faiblesses, de notre ignorance et de nos méprises, nous ne nous occupons qu’à chercher la paix et la lumière.

Alors, quoique les efforts que l’homme fait journellement pour atteindre au but de ses recherches, aient si rarement des succès, on ne doit pas croire pour cela que ce but soit imaginaire, mais seulement que l’homme se trompe sur la route qui y conduit, et qu’il est, par conséquent, dans la plus grande des privations, puisqu’il ne connaît pas même le chemin par lequel il doit marcher.

De la vérité

On peut donc convenir dès à présent que le malheur actuel de l’homme n’est pas d’ignorer qu’il y a une vérité, mais de se méprendre sur la nature de cette vérité ; car ceux mêmes qui ont prétendu la nier et la détruire, n’ont jamais cru pouvoir y réussir sans avoir une autre vérité à lui substituer. Et en effet, ils ont revêtu leurs opinions chimériques, de la force, de l’immutabilité, de l’universalité, en un mot, de toutes les propriétés d’un Etre réel et existant par soi ; tant ils sentaient qu’une Vérité ne saurait être telle sans exister essentiellement, sans être invariable et absolument indépendante, comme ne tenant que d’elle-même la source de son existence ; puisque, si elle l’avait reçue d’un autre Principe, celui-ci pourrait la replonger dans le néant ou l’inaction dont il l’aurait tirée.

Ainsi, ceux qui ont combattu la vérité, ont prouvé par leurs propres systèmes qu’ils avaient l’idée indestructible d’une Vérité. Répétons-le donc, ce qui tourmente ici-bas la plupart des hommes, c’est moins de savoir s’il y a une Vérité, que de savoir quelle est cette Vérité.

Du bien et du mal

Mais ce qui trouble ce sentiment dans l’homme, et obscurcit si souvent en lui les rayons les plus vifs de cette lumière, c’est le mélange continuel de bien et de mal, de clartés et de ténèbres, d’harmonie et de désordres qu’il aperçoit dans l’Univers et dans lui-même. Ce contraste universel l’inquiète, et répand dans ses idées une confusion qu’il a peine à démêler. Affligé, autant que surpris, d’un si étrange assemblage, s’il veut l’expliquer, il s’abandonne aux opinions les plus funestes, en sorte que cessant bientôt de sentir cette même Vérité, il perd toute [9] la confiance qu’il avait en elle. Le plus grand service qu’on pût lui rendre dans la pénible situation où il se trouve, serait donc de le persuader qu’il peut connaître la source et l’origine de ce désordre qui l’étonne, et surtout de l’empêcher d’en rien conclure contre cette Vérité qu’il avoue, qu’il aime, et dont il ne peut se passer.

Du bon et du mauvais principe

Il est certain qu’en considérant les révolutions et les contrariétés qu’éprouvent tous les Etres de la Nature, les hommes ont dû avouer qu’elle était sujette aux influences du bien et du mal, ce qui les amenait nécessairement à reconnaître l’existence de deux Principes opposés. Rien, en effet, de plus sage que cette observation, et rien de plus juste que la conséquence qu’ils en ont tirée. Pourquoi n’ont-ils pas été aussi heureux lorsqu’ils ont tenté d’expliquer la nature de ces deux Principes ? Pourquoi ont-ils donné à leur science une base trop étroite qui les force de détruire eux-mêmes à tout instant, les systèmes qu’ils y veulent appuyer ?

C’est qu’après avoir négligé les vrais moyens qu’ils avaient de s’instruire, ils ont été assez inconsidérés pour prononcer d’eux-mêmes sur cet objet sacré, comme si, loin du séjour de la lumière, l’homme pouvait être assuré de ses jugements. Aussi, après avoir admis les deux Principes, ils n’ont pas su en reconnaître la différence.

Tantôt ils leur ont accordé une égalité de force et d’ancienneté qui les rendait rivaux l’un de l’autre, en les plaçant au même rang de puissance et de grandeur.

Tantôt, à la vérité, ils ont annoncé le mal comme étant inférieur au bien en tout genre ; mais ils se sont contredits eux-mêmes lorsqu’ils ont voulu s’étendre sur la nature de ce mal et sur son origine. Tantôt ils n’ont pas craint de placer le mal et le bien dans un seul et même Principe, croyant honorer ce Principe en lui attribuant une puissance exclusive qui le rend auteur de toutes choses sans exception, c’est-à-dire, que par-là ce Principe se trouve à la fois père et tyran, détruisant à mesure qu’il élève, méchant, injuste à force de grandeur, et devant par conséquent se punir lui-même pour le maintien de sa propre justice.

A la fin, las de flotter dans ces incertitudes, sans pouvoir trouver une idée solide, quelques-uns ont pris le parti de nier l’un et l’autre Principe ; ils se sont efforcés de croire que tout marchait sans ordre et sans loi, et ne pouvant expliquer ce que c’était que le bien et le mal, ils ont dit qu’il n’y avait ni bien ni mal.

Quand, sur cette assertion, on leur a demandé quelle était donc l’origine de tous ces préceptes universellement répandus sur la terre, de cette voix intérieure et uniforme qui force, pour ainsi dire, tous les peuples à les adopter, et qui même, au milieu de ses égarements, fait sentir à l’homme qu’il a une destination bien supérieure aux objets dont il s’occupe ; alors ces observateurs continuant [10] à s’aveugler, ont traité d’habitudes, les sentiments les plus naturels ; ils ont attribué à l’organisation et à des lois mécaniques, la pensée et toutes les facultés de l’homme; de-là ils ont prétendu, qu’en raison de sa faiblesse, les grands événements physiques avaient dans tous les temps produit en lui la crainte et l’effroi ; qu’éprouvant sans cesse sur son débile individu la supériorité des éléments et des Etres dont il est entouré, il avait imaginé qu’une certaine puissance indéfinissable gouvernait et bouleversait, à son gré, la Nature ; d’où il s’était fait une suite de principes chimériques de subordination et d’ordre, de punitions et de récompenses, que l’éducation et l’exemple avaient perpétués, mais avec des différences considérables, relatives aux circonstances et aux climats.

Fausse doctrine sur les deux principes

Prenant ensuite pour preuve la variété continuelle des usages et des coutumes arbitraires des peuples, la mauvaise foi et la rivalité des Instituteurs, ainsi que le combat des opinions humaines, fruit du doute et de l’ignorance, il leur a été facile de démontrer que l’homme ne trouvait, en effet, autour de lui, qu’incertitudes et contradictions, d’où ils se sont crus autorisés à affirmer de nouveau qu’il n’y a rien de vrai, ce qui est dire que rien n’existe essentiellement ; puisque, selon ce qui a déjà été exposé, l’existence et la vérité ne sont qu’une même chose.

Voilà cependant les moyens que ces Maîtres imprudents ont employés pour annoncer leur doctrine et pour la justifier ; voilà les sources empoisonnées d’où sont découlés sur la terre, tous les fléaux qui affligent l’homme, et qui le tourmentent plus encore que ses misères naturelles.

Combien nous auraient ils donc épargné d’erreurs et de souffrances, si, loin de chercher la vérité dans les apparences de la nature matérielle, ils se fussent déterminés à descendre en eux-mêmes ; qu’ils eussent voulu expliquer les choses par l’homme, et non l’homme par les choses, et qu’armés de courage et de patience, ils eussent poursuivi, dans le calme de leur imagination, la découverte de cette lumière que nous désirons tous avec tant d’ardeur. Peut-être n’eut-il pas été en leur pouvoir de la fixer du premier coup d’œil ; mais frappés de l’éclat qui l’environne, et employant toutes leurs facultés à la contempler, ils n’eussent pas songé à prononcer d’avance sur sa nature, ni à vouloir la faire connaître à leurs semblables, avant d’avoir pris ses rayons pour guides.

Lorsque l’homme, après avoir résisté courageusement, parvient à surmonter tout ce qui répugne à son être, il se trouve en paix avec lui-même, et dès lors il l’est avec toute la nature. Mais si, par négligence, ou lassé de combattre, il laisse entrer en lui la plus légère étincelle d’un feu étranger à sa propre essence, il souffre et languit jusqu’à ce qu’il en soit entièrement délivré.

C’est ainsi que l’homme a reconnu d’une manière encore plus intime, qu’il y avait deux Principes différents, et comme il trouve avec l’un le bonheur et la [11] paix, et que l’autre est toujours accompagné de fatigues et de tourments, il les a distingués sous les noms de Principe bon, et de Principe mauvais.

De la différence des deux principes

Dès lors, s’il eût voulu faire la même observation sur tous les Etres de l’univers, il lui aurait été facile de fixer ses idées sur la nature du bien et du mal, et de découvrir par ce moyen quel est leur véritable origine. Disons donc que le bien est, pour chaque être, l’accomplissement de sa propre loi, et le mal, ce qui s’y oppose. Disons que chacun des Etres, n’ayant qu’une seule loi, comme tenant tous à une Loi première qui est une, le bien, ou l’accomplissement de cette loi, doit être unique aussi, c’est-à-dire, être seul et exclusivement vrai, quoiqu’il embrasse l’infinité des Etres.

Au contraire, le mal ne peut avoir aucune convenance avec cette loi des Etres, puisqu’il la combat ; dès lors il ne peut plus être compris dans l’unité, puisqu’il tend à la dégrader, en voulant former une autre unité. En un mot, il est faux, puisqu’il ne peut pas exister seul ; que malgré lui la Loi des Etres existe en même temps que lui, et qu’il ne peut jamais la détruire, lors même qu’il en gêne ou qu’il en dérange l’accomplissement.

J’ai dit, qu’en s’approchant du bon Principe, l’homme était, en effet, comblé de délices, et par conséquent, au-dessus de tous les maux ; c’est qu’alors il est entier à sa jouissance, qu’il ne peut avoir ni le sentiment, ni l’idée d’aucun autre Etre ; et qu’ainsi, rien de ce qui vient du mauvais Principe ne peut se mêler à sa joie, ce qui prouve que l’homme est là dans son élément, et que sa loi d’unité s’accomplit.

Mais s’il cherche un autre appui que celui de cette loi qui lui est propre, sa joie est d’abord inquiète et timide ; il ne jouit qu’en se reprochant sa jouissance, et se partageant un moment entre le mal qui l’entraîne et le bien qu’il a quitté, il éprouve sensiblement l’effet de deux lois opposées, et il apprend par le mal-être qui en résulte, qu’il n’y a point alors d’unité pour lui, parce qu’il s’est écarté de sa loi. Bientôt, il est vrai, cette jouissance incertaine se fortifie, et même le domine entièrement ; mais loin d’en être plus une et plus vraie, elle produit dans les facultés de l’homme un désordre d’autant plus déplorable, que l’action du mal étant stérile et bornée, les transports de celui qui s’y livre, ne font que l’amener plus promptement à un vide et à un abattement inévitable.

Voici donc la différence infinie qui se trouve entre les deux Principes ; le bien tient de lui-même toute sa puissance et toute sa valeur ; le mal n’est rien, quand le bien règne. Le bien fait disparaître, par sa présence, jusqu’à l’idée et aux moindres traces du mal ; le mal, dans ses plus grands succès, est toujours combattu et importuné par la présence du bien. Le mal n’a par lui-même aucune force, ni [12] aucuns pouvoirs ; le bien en a d’universels qui sont indépendants, et qui s’étendent jusque sur le mal même.

Ainsi, il est évident qu’on ne peut admettre aucune égalité de puissance, ni d’ancienneté entre ces deux Principes ; car un Etre ne peut en égaler un autre en puissance, qu’il ne l’égale aussi en ancienneté, puisque ce serait toujours une marque de faiblesse et d’infériorité dans l’un des deux Etres de n’avoir pu exister aussitôt que l’autre. Or, si antérieurement, et dans tous les temps, le bien avait coexisté avec le mal, ils n’auraient jamais pu acquérir aucune supériorité puisque, dans cette supposition, le mauvais Principe étant indépendant du bon, et ayant par conséquent le même pouvoir, ou ils n’auraient eu aucune action l’un sur l’autre, ou ils se seraient mutuellement balancés et contenus : ainsi, de cette égalité de puissance, il serait résulté une inaction et une stérilité absolue dans ces deux Etres, parce que leurs forces réciproques se trouvant sans cesse égales et opposées, il leur eut été impossible à l’un et à l’autre de rien produire.

On ne dira pas que pour faire cesser cette inaction, un Principe supérieur à tous les deux aura augmenté les forces du bon Principe, comme étant plus analogue à sa nature ; car alors ce Principe supérieur serait lui-même le Principe bon dont nous parlons. On sera donc forcé, par une évidence frappante, de reconnaître dans le Principe bon, une supériorité sans mesure, une unité, une indivisibilité, avec lesquelles il a existé nécessairement avant tout ; ce qui suffit pour démontrer pleinement que le mal ne peut être venu qu’après le bien. Fixer ainsi l’infériorité du mauvais principe, et faire voir son opposition au Principe bon, c’est prouver qu’il n’y a jamais eu, et qu’il n’y aura jamais entre eux la moindre alliance, ni la moindre affinité ; car pourrait-il entrer dans la pensée, que le mal eût jamais été compris dans l’essence et dans les facultés du bien, auquel il est si diamétralement opposé ?

Mais cette conclusion nous conduit nécessairement à une autre, tout aussi importante, qui est de nous faire sentir que ce bien, quelque puissant qu’il soit, ne peut coopérer en rien à la naissance et aux effets du mal ; puisqu’il faudrait, ou qu’avant l’origine du mal, il y eût eu dans le Principe bon quelque germe, ou faculté mauvaise ; et avancer cette opinion, ce serait renouveler la confusion que les jugements et les imprudences des hommes ont répandue sur ces matières ; ou il faudrait que depuis la naissance du mal, le bien eût pu avoir avec lui quelque commerce et quelque rapport, ce qui est impossible et contradictoire. Quelle est donc l’inconséquence de ceux qui, craignant de borner les facultés du bon Principe, s’obstinent à enseigner une doctrine, si contraire à sa nature, que de lui attribuer généralement tout ce qui existe, même le mal et le désordre ?

Le mal, résultat de la liberté

Il n’en faut pas davantage pour faire sentir la distance incommensurable qui [13] se trouve entre les deux Principes, et pour connaître celui auquel nous devons donner notre confiance. Puisque les idées que je viens d’exposer, ne font que rappeler les hommes à des sentiments naturels, et à une science qui doit se trouver au fond de leur cœur ; c’est, en même temps, faire naître en eux l’espérance de découvrir de nouvelles lumières sur l’objet qui nous occupe ; car l’homme étant le miroir de la vérité ; il en doit voir réfléchir, dans lui-même, tous les rayons ; et en effet, si nous n’avions rien de plus à attendre que ce que nous promettent les systèmes des hommes, je n’aurais pas pris la plume pour les combattre.

Mais reconnaître l’existence de ce mauvais Principe, considérer les effets de son pouvoir dans l’Univers et dans l’homme, ainsi que les fausses conséquences que les observateurs en ont tirées, ce n’est pas dévoiler son origine. Le mal existe, nous voyons tout autour de nous ses traces hideuses, quels que soient les efforts qu’on a faits pour nier sa difformité. Or, si ce mal ne vient point du bon Principe, comment donc a-t-il pu naître ?

Certes, c’est bien là pour l’homme la question la plus importante et celle sur laquelle je désirerais convaincre tous mes Lecteurs. Mais je ne me suis point abusé sur le succès, et toutes certaines que soient les vérités que je vais annoncer, je ne serai point surpris de les voir rejetées ou mal entendues par le plus grand nombre.

Origine du mal

Quand l’homme, s’étant élevé vers le bien, contracte l’habitude de s’y tenir invariablement attaché, il n’a pas même l’idée du mal ; c’est une vérité que nous avons établie, et que nul Etre intelligent ne pourra raisonnablement contester. S’il avait constamment le courage et la volonté de ne pas descendre de cette élévation pour laquelle il est né, le mal ne serait donc jamais rien pour lui ; et en effet, il n’en ressent les dangereuses influences, qu’à proportion qu’il s’éloigne du bon Principe ; en sorte qu’on doit conclure de cette punition, qu’il fait alors une action libre ; car s’il est impossible qu’un Etre non libre s’écarte par lui-même de la Loi qui lui est imposée, il est aussi impossible qu’il se rende coupable et qu’il soit puni ; ce que nous ferons concevoir dans la suite en parlant des souffrances des bêtes.

Enfin, la puissance et toutes les vertus, formant l’essence du bon Principe, il est évident que la sagesse et la justice en sont la règle et la loi, et dès lors c’est reconnaître que si l’homme souffre, il doit avoir eu le pouvoir de ne pas souffrir.

Oui, si le Principe bon est essentiellement juste et puissant, nos peines sont une preuve évidente de nos torts, et par conséquent de notre liberté ; lors donc que nous voyons l’homme soumis à l’action du mal, nous pouvons assurer que c’est librement qu’il s’y est exposé, et qu’il ne tenait qu’à lui de s’en défendre et de s’en tenir éloigné ; ainsi ne cherchons pas d’autre cause à ses malheurs que celle [14] de s’être écarté volontairement du bon Principe, avec lequel il aurait sans cesse goûté la paix et le bonheur.

Appliquons le même raisonnement au mauvais Principe ; s’il s’oppose évidemment à l’accomplissement de la loi d’unité des Etres, soit dans le sensible, soit dans l’intellectuel, il faut qu’il soit lui-même dans une situation désordonnée. S’il n’entraîne après lui que l’amertume et la confusion, il en est sans doute à la fois, et l’objet et l’instrument ; ce qui nous fait dire qu’il doit être livré sans relâche, au tourment et à l’horreur qu’il répand autour de lui.

Le mal, résultat de la liberté

Or, il ne souffre que parce qu’il est éloigné du bon Principe ; car ce n’est que dès l’instant qu’ils en sont séparés, que les Etres sont malheureux. Les souffrances du mauvais Principe ne peuvent donc être qu’une punition, parce que la justice, étant universelle, doit agir sur lui, comme elle agit sur l’homme ; mais, s’il subit une punition, c’est donc librement qu’il s’est écarté de la Loi qui devait perpétuer son bonheur ; c’est donc volontairement qu’il s’est rendu mauvais. C’est ce qui nous engage à dire, que si l’Auteur du mal eût fait un usage légitime de sa liberté, il ne se serait jamais séparé du bon Principe, et le mal serait encore à naître ; par la même raison, si aujourd’hui il pouvait employer sa volonté à son avantage, et la diriger vers le bon Principe, il cesserait d’être mauvais, et le mal n’existerait plus.

Ce ne sera jamais que par l’enchaînement simple et naturel de toutes ces observations, que l’homme pourra parvenir à fixer ses idées sur l’origine du mal ; car, si c’est en laissant dégénérer sa volonté, que l’Etre intelligent et libre acquiert la connaissance et le sentiment du mal, on doit être assuré que le mal n’a pas d’autre principe, ni d’autre existence que la volonté même de cet Etre libre ; que c’est par cette volonté seule, que le Principe, devenu mauvais, a donné originairement la naissance au mal, et qu’il y persévère encore aujourd’hui : en un mot, que c’est par cette même volonté que l’homme a acquis et acquiert tous les jours cette Science funeste du mal, par laquelle il s’enfonce dans les ténèbres, tandis qu’il n’était né que pour le bien et pour la lumière.

De la liberté et de la volonté

Si on a agité en vain tant de questions sur la Liberté, et qu’on les ait si souvent terminées par décider vaguement que l’homme n’en est pas susceptible, c’est qu’on n’a pas observé la dépendance et les rapports de cette faculté de l’homme avec sa volonté, et qu’on n’a pas su voir que cette volonté était le seul agent qui pût conserver ou détruire la liberté ; c’est-à-dire, qu’on cherche dans la liberté une faculté stable, invariable, qui se manifeste en nous universellement sans cesse, et de la même manière, qui ne puisse ni diminuer ni croître, et que nous retrouvions toujours à nos ordres, quel que soit l’usage que nous en avions fait. Mais comment concevoir une faculté qui tienne à l’homme, et qui soit cependant in-[15] dépendante de sa volonté, tandis que cette volonté constitue son essence fondamentale ?

Et ne conviendra-t-on pas qu’il faut nécessairement, ou que la liberté n’appartienne pas à l’homme, ou qu’il puisse influer sur elle, par l’usage bon ou mauvais qu’il en fait, en réglant plus ou moins bien sa volonté ?

Et en effet, lorsque les Observateurs veulent étudier la liberté, ils nous font bien voir qu’elle doit appartenir à l’homme, puisque c’est toujours dans l’homme, qu’ils sont obligés d’en suivre les traces et les caractères : mais s’ils continuent à la considérer, sans avoir égard à sa volonté, n’est-ce pas exactement comme s’ils voulaient lui trouver une faculté qui fût en lui, mais qui lui fût étrangère ; qui fût à lui, mais sur laquelle il n’eût aucune influence, ni aucun pouvoir ? Est-il rien de plus absurde et de plus contradictoire ? Est-il étonnant qu’on ne trouve rien en observant de cette manière, et sera-ce jamais d’après des recherches aussi peu solides, qu’on pourra prononcer sur notre propre nature ?

Si la jouissance de la Liberté ne dépendait en rien de l’usage de la volonté ; si l’homme ne pouvait jamais l’altérer par ses faiblesses et ses habitudes déréglées, je conviens qu’alors tous les actes en seraient fixes et uniformes, et qu’ainsi il n’y aurait point, comme il n’y aurait jamais eu, de liberté pour lui.

Mais si cette faculté ne peut être telle que les observateurs la conçoivent et voudraient l’exiger, si sa force peut varier à tout instant, si elle peut devenir nulle par l’inaction, de même que par un exercice soutenu et par une pratique trop constante des mêmes actes, alors on ne peut nier qu’elle ne soit à nous et dans nous, et que nous n’ayons, par conséquent, le pouvoir de la fortifier ou de l’affaiblir ; et cela, par les seuls droits de notre Etre et par le privilège de notre volonté, c’est-à-dire, selon l’emploi bon ou mauvais que nous faisons volontairement des lois qui nous sont imposées par notre nature.

Une autre erreur qui a fait proscrire la liberté par ces observateurs, c’est qu’ils auraient voulu se la prouver par l’action même qui en provient ; en sorte qu’il faudrait, pour les satisfaire, qu’un acte pût à la fois, être et n’être pas, ce qui étant évidemment impossible, ils en ont conclu que tout ce qui arrive a dû nécessairement arriver, et par conséquent, qu’il n’y avait point de liberté. Mais ils auraient dû remarquer que l’acte, et la volonté qui l’a conçu, ne peuvent qu’être conformes et non pas opposés ; qu’une puissance qui a produit son acte ne peut en arrêter l’effet ; qu’enfin, la liberté, prise même dans l’acception vulgaire, ne consiste pas à pouvoir faire le pour et le contre à la fois, mais à pouvoir faire l’un et l’autre alternativement : or, quand ce ne serait que dans ce sens, l’homme prouverait assez ce qu’on appelle communément sa liberté, puisqu’il fait visiblement le pour et le contre dans ses différentes actions successives, et qu’il est le seul Etre de la nature qui puisse ne pas marcher toujours par la même route.

Mais ce serait s’égarer étrangement que de ne pas concevoir une autre idée de la liberté ; car cette contradiction dans les actions d’un Etre, prouve, il est vrai, qu’il y a du dérangement et de la confusion dans ses facultés, mais ne prouve point du tout qu’il soit libre, puisqu’il reste toujours à savoir, s’il se livre librement ou non, tant au mal qu’au bien ; et c’est en partie pour avoir mal défini la liberté, que ce point est encore couvert des plus épaisses ténèbres pour le commun des hommes.

Je dirai donc que la véritable faculté d’un Etre libre, est de pouvoir par lui-même, se maintenir dans la loi qui lui est prescrite, et de conserver sa force et son indépendance, en résistant volontairement aux obstacles et aux objets qui tendent à l’empêcher d’agir conformément à cette Loi ; ce qui entraîne nécessairement la faculté d’y succomber, car il ne faut pour cela que cesser de vouloir s’y opposer. Alors on doit juger si, dans l’obscurité où nous sommes, nous pouvons nous flatter de toujours parvenir au but avec la même facilité ; si nous ne sentons pas, au contraire, que la moindre de nos négligences augmente infiniment cette tâche, en épaississant le voile qui nous couvre : ensuite portant la vue pour un moment sur l’homme en général, nous découvrirons que si l’homme peut dégrader et affaiblir sa liberté à tous les instants, de même l’espèce humaine est moins libre actuellement qu’elle ne l’était dans ses premiers jours, et à plus forte raison qu’elle ne l’était avant de naître.

Ce n’est donc plus dans l’état actuel de l’homme, ni dans ses actes journaliers, que nous devons prendre des lumières pour décider de sa vraie liberté, puisque rien n’est plus rare que d’en voir aujourd’hui des effets purs et entièrement indépendants des causes qui lui sont étrangères ; mais ce serait être plus qu’insensé d’en conclure qu’elle ne fut jamais au nombre de nos droits. Les chaînes d’un esclave prouvent, je le sais, qu’il ne peut plus agir selon toute l’étendue de ses forces naturelles, mais non pas qu’il ne l’a jamais pu ; au contraire, elles annoncent qu’il le pourrait encore, s’il n’eût pas mérité d’être dans la servitude ; car, s’il ne lui était pas possible de jamais recouvrer l’usage de ses forces, sa chaîne ne serait pour lui, ni une punition, ni une honte.

En même temps, de ce que l’homme est si difficilement, si obscurément et si rarement libre aujourd’hui, on ne serait pas plus raisonnable d’en inférer que ses actions soient indifférentes, et qu’il ne soit pas obligé de remplir la mesure de bien qui lui est imposée même dans cet état de servitude ; car la privation de sa liberté consiste en effet à ne pouvoir, par ses propres forces, obtenir la jouissance entière des avantages renfermés dans le bien pour lequel il a été fait, mais non à pouvoir s’approcher du mal sans se rendre encore plus coupable ; puisque l’on verra que son corps matériel ne lui a été prêté que pour faire continuellement  la comparaison du faux avec le vrai, et que jamais l’insensibilité où le conduit chaque jour sa négligence sur ce point, ne pourra détruire son essence ; ainsi, il suffit qu’il se soit éloigné une fois de la lumière à laquelle il devait s’attacher, pour rendre la suite de ses écarts inexcusable, et pour qu’il n’ait aucun droit de murmurer de ses souffrances.

Mais, faut-il le dire, si les observateurs ont tant balbutié sur la liberté de l’homme, c’est qu’ils n’ont pas encore pris la première notion de ce qu’est sa volonté : rien ne le prouve mieux que leurs recherches continuelles pour savoir comment elle agit : ne pouvant soupçonner que son principe dût être en elle-même, ils l’ont cherché dans des causes étrangères, et voyant, en effet, qu’elle était ici-bas si souvent entraînée par des motifs apparents ou réels, ils ont conclu qu’elle n’agissait point par elle-même, et qu’elle avait toujours besoin d’une raison pour se déterminer. Mais si cela était, pourrions-nous dire avoir une volonté, puisque, loin d’être à nous, elle serait toujours subordonnée aux différentes causes qui agissent sans cesse sur elle ? N’est-ce pas alors tourner dans le même cercle, et renouveler la même erreur que nous avons dissipée relativement à la liberté ? En un mot, dire qu’il n’y a point de volonté sans motifs, c’est dire que la liberté n’est plus une faculté qui dépende de nous, et que nous n’avons jamais été maîtres de la conserver. Or, raisonner ainsi, c’est ignorer ce que c’est que la volonté qui annonce précisément un Etre agissant par lui-même, et sans le secours d’aucun autre Etre.

Par conséquent, cette multitude d’objets et de motifs étrangers qui nous séduisent et nous déterminent si souvent aujourd’hui, ne prouve pas que nous ne puissions vouloir sans eux, et que nous ne soyons pas susceptibles de liberté, mais seulement qu’ils peuvent prendre empire sur notre volonté, et l’entraîner quand nous ne nous y opposons pas. Car, avec de la bonne foi, on conviendra que ces causes extérieures nous gênent et nous tyrannisent ; or, comment pourrions-nous le sentir et l’apercevoir, si nous n’étions pas essentiellement faits pour agir par nous-mêmes, et non par l’attrait de ces illusions ?

Quant à la manière dont la volonté peut se déterminer indépendamment des motifs et des objets qui nous sont étrangers, autant cette vérité paraîtra certaine à quiconque voudra oublier tout ce qui l’entoure, et regarder en soi, autant l’explication en est-elle un abîme impénétrable pour l’homme et pour quel que Etre que ce soit, puisqu’il faudrait pour la donner, corporiser l’incorporel ; ce serait de toutes les recherches la plus nuisible à l’homme, et la plus propre à le plonger dans l’ignorance et dans l’abrutissement, parce qu’elle porte à faux, et qu’elle use en vain toutes les facultés qui sont en lui. Aussi, le peu de succès qu’ont eu les observateurs sur cette matière, n’a servi qu’à jeter dans le découragement ceux qui ont eu l’imprudence de les suivre, et qui ont voulu chercher auprès d’eux des [18] lumières que leur fausse marche avait éloignées. Le Sage s’occupe à chercher la cause des choses qui en ont une, mais il est trop prudent et trop éclairé pour en chercher à celles qui n’en ont point, et la volonté naturelle à l’homme est de ce nombre, car elle est cause elle-même.

Par cette raison, dés qu’il lui reste toujours une volonté, et qu’elle ne peut se corrompre que par le mauvais usage qu’il en fait, je continuerai à le regarder comme libre, quoique étant presque toujours asservi.

Ce n’est point pour l’homme aveugle, frivole et sans désir, que j’expose de pareilles idées ; comme il n’a que ses yeux pour guides, il juge les choses sur ce qu’elles sont, et non sur ce qu’elles ont été ; ce serait donc inutilement que je lui présenterais des vérités de cette nature, puisqu’en les comparant avec ses idées ténébreuses, et avec les jugements de ses sens, il n’y trouverait que des contradictions choquantes, qui lui feraient nier également ce qu’il aurait déjà conçu, et ce qu’on lui ferait concevoir de nouveau, pour se livrer ensuite au désordre de ses affections, et suivre la loi morte et obscure de l’animal sans intelligence.

Mais l’homme, qui se sera assez estimé pour chercher à se connaître, qui aura veillé sur ses habitudes, et qui ayant déjà donné ses soins à écarter le voile épais qui l’enveloppe, pourrait tirer quelques fruits de ces réflexions ; celui là, dis-je, peut ouvrir ce livre, je le lui confie de bon cœur, dans la vue de fortifier l’amour qu’il a déjà pour le bien.

Cependant, quels que soient ceux entre les mains de qui cet écrit pourra tomber, je les exhorte à ne pas chercher l’origine du mal ailleurs que dans cette source que j’ai indiquée, c’est-à-dire, dans la dépravation de la volonté de l’Etre ou du Principe devenu mauvais. Je ne craindrai point d’affirmer qu’en vain ils feraient des efforts pour trouver au mal une autre cause ; car, s’il avait une base plus fixe et plus solide, il serait éternel et invincible, comme le bien ; si cet Etre dégradé pouvait produire autre chose que des actes de volonté, s’il pouvait former des Etres réels et existants, il aurait la même puissance que le Principe bon ; c’est donc le néant de ses œuvres qui nous fait sentir sa faiblesse, et qui interdit absolument toute comparaison entre lui et le bon Principe dont il s’est séparé.

Ancien état du mauvais principe

Ce serait être encore bien plus insensé, de chercher l’origine du bien ailleurs que dans le bien même ; car après tout ce qu’on vient de voir, si des Etres dégradés, comme le mauvais Principe et l’homme, ont encore le droit d’être la propre cause de leurs actions, comment pourrait-on refuser cette propriété au bien, qui, comme tel, est la source infinie de toutes les propriétés, le germe même et l’agent essentiel de tout ce qui est parfait ? Il faudrait donc n’avoir pas le sens juste, pour aller chercher la cause et l’origine du bien hors de lui, si elles ne sont et ne peuvent être que dans lui.

J’en ai dit assez pour faire concevoir l’origine du mal ; cependant l’exposé que j’en ai fait, m’oblige, premièrement, à donner quelques notions sur la nature et l’état du mauvais Principe avant sa corruption ; secondement, à prévenir une difficulté qui pourrait arrêter ceux mêmes qui passent pour les plus instruits sur ces objets ; savoir, pourquoi l’Auteur du mal ne fait aucun acte de liberté, pour se réconcilier avec le bon Principe ; mais je ne m’arrêterai qu’un instant sur ces deux objets, pour ne pas interrompre ma marche, et pour ne pas trop m’écarter des bornes qui me sont prescrites.

En annonçant que le Principe du mal s’était rendu mauvais par le seul acte de sa volonté, j’ai donné à entendre qu’il était bon avant d’enfanter cet acte. Or était-il alors égal à ce Principe supérieur que nous avons reconnu précédemment ? Non, sans doute ; il était bon, sans être son égal ; il lui était inférieur, sans être mauvais ; il était provenu de ce même Principe supérieur, et dès lors il ne pouvait l’égaler ni en force, ni en puissance ; mais il était bon, parce que l’Etre qui l’avait produit, était la bonté et l’excellence même ; enfin, il lui était encore inférieur, parce que ne tenant pas sa loi de lui-même, il avait la faculté de faire ou de ne pas faire ce qui lui était imposé par son origine ; et par-là, il était exposé à s’écarter de cette loi et à devenir mauvais, tandis que le Principe supérieur, portant en lui-même sa propre loi, est dans la nécessité de rester dans le bien qui le constitue, sans pouvoir jamais tendre à une autre fin.

Quant au second objet, j’ai donné à connaître que si l’Auteur du mal usait de sa liberté pour se rapprocher du bon principe, il cesserait d’être mauvais et de souffrir, et que dès lors il n’y aurait plus de mal ; mais on voit tous les jours par ses œuvres qu’il est comme enchaîné à sa volonté criminelle, en sorte qu’il n’en produit pas un seul acte qui n’ait pour but de perpétuer la confusion et le désordre.

Etat actuel du mauvais principe

C’est sur ce point que les fatalistes ont cru triompher, prétendant que le mal porte en soi la raison et la nécessité de son existence ; ils jettent ainsi les hommes dans le découragement et le désespoir, puisque, si le mal est nécessaire, il est impossible, à jamais, d’éviter ses coups, et de conserver aucune espérance de cette paix et de cette lumière qui fait l’objet de tous nos désirs et de toutes nos recherches ; mais gardons-nous d’adopter ces erreurs, et détruisons les conséquences dangereuses qui en sont les suites, en exposant la véritable cause de la durée du mal.

En descendant en nous-mêmes, il nous sera aisé de sentir que c’est une des premières lois de la Justice universelle, qu’il y ait toujours un rapport exact entre la nature de la peine et celle du crime, ce qui ne se peut qu’en assujettissant le prévaricateur à des actes impuissants, semblables à ceux qu’il a criminellement [20] produits, et par conséquent opposés à la loi dont il s’est écarté. Voilà pourquoi l’Auteur du mal, s’étant corrompu par le coupable usage de sa liberté, persévère dans sa volonté mauvaise, de la même manière qu’il l’a conçue, c’est-à-dire, qu’il ne cesse de s’opposer aux actes et à la volonté du Principe bon, et que, dans ces vains efforts, il éprouve une continuité des mêmes souffrances, afin que, selon les lois de la justice, ce soit dans l’exercice même de son crime qu’il rencontre sa punition.

Incompatibilité du bien et du mal

Mais ajoutons encore quelques réflexions sur un sujet aussi important.

Si le bon Principe est l’unité essentielle, s’il est la bonté, la pureté et la perfection même, il ne peut souffrir en lui ni division, ni contradiction, ni souillure ; il est donc évident que l’Auteur du mal dût en être entièrement séparé et rejeté par le seul acte d’opposition de sa volonté à la volonté du bon Principe ; en sorte que dès lors il ne pût lui rester qu’une puissance et une volonté mauvaise, sans communication ni participation du bien. Ennemi volontaire du bon Principe, et de la règle unique, éternelle et invariable, quel bien, quelle loi pouvait-il y avoir en lui hors de cette règle, puisqu’il est impossible qu’un seul et même Etre soit à la fois bon et mauvais, qu’il produise en même temps l’ordre et le désordre, le pur et l’impur ? Il est donc aisé de se convaincre, que sa séparation entière d’avec le bon Principe, l’ayant nécessairement éloigné de tout bien, il ne fut plus en état de connaître et de produire rien de bon, et que désormais il ne put sortir de sa volonté que des actes sans règle et sans ordre, et une opposition absolue au bien et à la vérité.

Des deux états de l’homme

C’est ainsi qu’abîmé dans ses propres ténèbres, il n’est susceptible d’aucune lumière et d’aucun retour au bon Principe ; car, pour qu’il pût diriger ses désirs vers cette vraie lumière, il faudrait auparavant que la connaissance lui en fût rendue, il faudrait qu’il puisse concevoir une bonne pensée ; et comment trouverait-elle accès en lui, si sa volonté et toutes ses facultés sont tout à fait impures et corrompues ? En un mot, dès qu’il n’a par lui-même aucune correspondance avec le bien, et qu’il n’est en son pouvoir, ni de le connaître, ni de le sentir, la faculté et la liberté d’y revenir sont toujours sans effet pour lui, c’est ce qui rend si horrible la privation à laquelle il se trouve condamné.

La loi de la Justice s’exécute également sur l’homme, quoique par des moyens différents ; ainsi, elle nous fournira de même, des lumières qui nous guideront dans les recherches que nous aurons à faire sur lui.

Il n’y a personne de bonne foi, et dont la raison ne soit pas obscurcie ou prévenue, qui ne convienne que la vie corporelle de l’homme est une privation et une souffrance presque continuelles. Ainsi, d’après les idées que nous avons prises de la Justice, ce ne sera pas sans raison que nous regarderons la durée de cette vie corporelle comme un temps de châtiment et d’expiation ; mais nous ne pouvons [21] la regarder comme telle, sans penser aussitôt qu’il doit y avoir eu pour l’homme un état antérieur et préférable à celui où il se trouve à présent, et nous pouvons dire, qu’autant son état actuel est borné, pénible, et semé de dégoûts, autant l’autre doit avoir été illimité et rempli de délices. Chacune de ses souffrances est un indice du bonheur qui lui manque ; chacune de ses privations prouve qu’il était fait pour la jouissance ; chacun de ses assujettissements lui annonce une ancienne autorité ; en un mot, sentir aujourd’hui qu’il n’a rien, c’est une preuve secrète qu’autrefois il avait tout.

Par le sentiment douloureux de l’affreuse situation où nous le voyons aujourd’hui, nous pouvons donc nous former l’idée de l’état heureux où il a été précédemment. Il n’est pas à présent le maître de ses pensées, et c’est un tourment pour lui que d’avoir à attendre celles qu’il désire, et à repousser celles qu’il craint ; de-là nous sentons qu’il était fait pour disposer de ces mêmes pensées, et qu’il pouvait les produire à son gré, d’où il est aisé de présumer les avantages inappréciables, attachés à un pareil pouvoir. Il n’obtient actuellement quelque paix et quelque tranquillité que par des efforts infinis et des sacrifices pénibles, de-là nous concluons qu’il était fait pour jouir perpétuellement et sans travail, d’un état calme et heureux, et que le séjour de la paix a été sa véritable demeure. Ayant la faculté de tout voir et de tour connaître, il rampe néanmoins dans les ténèbres, mais c’est en frémissant de son ignorance et de son aveuglement ; n’est-ce pas une preuve certaine que la lumière est son élément ? Enfin, son corps est sujet à la destruction, et cette mort, dont il est le seul Etre qui ait l’idée dans la nature, est le pas le plus terrible de sa carrière corporelle, l’acte le plus humiliant pour lui, et celui qu’il a le plus en horreur ; pourquoi cette loi, si sévère et si affreuse pour l’homme, ne nous ferait-elle pas concevoir que son corps en avait reçu une infiniment plus glorieuse, et devoir jouir de tous les droits de l’immortalité ?

Or, d’où pouvait provenir cet état sublime qui rendait l’homme si grand et si heureux, si ce n’est de la connaissance intime et de la présence continuelle du bon Principe, puisque c’est en lui seul que se trouve la source de toute puissance et de toute félicité ? Et pourquoi cet homme languit-il à présent dans l’ignorance, dans la faiblesse et dans la misère, si ce n’est parce qu’il est séparé de ce même Principe, qui est la seule lumière et l’unique appui de tous les Etres ?

C’est ici qu’en rappelant ce que j’ai dit plus haut de la justice du premier Principe, et de la liberté des Etres provenus de lui, nous sentirons parfaitement que si par une suite de son crime, le Principe du mal subit encore les pâtiments attachés à sa volonté rebelle, de même les souffrances actuelles de l’homme ne sont que des suites naturelles d’un premier égarement ; de même aussi cet égarement n’a [22] pu provenir que de la liberté de l’homme, qui ayant conçu une pensée contre la Loi suprême, y aura adhéré par sa volonté.

D’après la connaissance des rapports, qui se trouvent entre le crime et les souffrances du mauvais Principe, je pourrais, en suivant leur analogie, faire présumer quelle est la nature du crime de l’homme originel, par la nature de sa peine. Je pourrais même, par ce moyen, apaiser les murmures qui ne cessent de s’élever, sur ce que nous sommes condamnés à participer à son châtiment, quoique nous n’avions point participé à son crime. Mais ces vérités seraient méprisées par la multitude, et goûtées d’un si petit nombre, que je croirais faire une faute en les exposant au grand jour. Je me contenterai donc de mettre les lecteurs sur la voie, par un tableau figuratif de l’état de l’homme dans sa gloire, et des peines auxquelles il s’est exposé, depuis qu’il en est dépouillé.

Etat primitif de l’homme

Il n’y a point d’origine qui surpasse la sienne, car il est plus ancien qu’aucun Etre de Nature, il existait avant la naissance du moindre des germes, et cependant il n’est venu au monde qu’après eux Mais ce qui l’élevait bien au-dessus de tous ces Etres, c’est qu’ils étaient soumis à naître d’un père et d’une mère, au lieu que l’homme n’avait point de mère. D’ailleurs, leur fonction était tout à fait inférieure à la sienne ; celle de l’homme était de toujours combattre pour faire cesser le désordre et ramener tout à l’Unité ; celle de ces Etres était d’obéir à l’homme. Mais comme les combats que l’homme avait à faire, pouvaient être très dangereux pour lui, il était revêtu d’une armure impénétrable, dont il variait l’usage à son gré, et dont il devait même former des copies égales et absolument conformes à leur modèle.

En outre, il était muni d’une lance composée de quatre métaux si bien amalgamés, que depuis l’existence du monde, on n’a jamais pu les séparer. Cette lance avait la propriété de brûler comme le feu même ; de plus elle était si aiguë que rien pour elle n’était impénétrable, et si active qu’elle frappait toujours en deux endroits à la fois. Tous ces avantages joints à une infinité d’autres dons que l’homme avait reçus en même temps, le rendaient vraiment fort et redoutable.

Le Pays où cet homme devait combattre était couvert d’une forêt formée de sept arbres, qui avaient chacun seize racines et quatre cent quatre-vingt-dix branches. Leurs fruits se renouvelant sans cesse, fournissaient à l’homme la plus excellente nourriture, et ces arbres eux-mêmes lui servaient de retranchement, et rendaient son poste comme inaccessible.

Dégradation de l’homme

C’est dans ce lieu de délices, le séjour du bonheur de l’homme, et le trône de sa gloire, qu’il aurait été à jamais heureux et invincible ; parce qu’ayant reçu ordre d’en occuper le centre, il pouvait de là observer sans peine tout ce qui se passait autour de lui, et avait ainsi l’avantage d’apercevoir toutes les ruses et toutes les  marches de ses adversaires, sans jamais en être aperçu ; aussi, pendant tout le temps qu’il garda ce poste, il conserva sa supériorité naturelle, il jouit d’une paix et goûta une félicité qui ne peuvent s’exprimer aux hommes d’à présent ; mais dès qu’il s’en fut éloigné, il cessa d’en être le maître, et un autre agent fut envoyé pour prendre sa place ; alors l’homme après avoir été honteusement dépouillé de tous ses droits, fut précipité dans la région des pères et des mères, où il reste depuis ce temps, dans la peine et l’affliction de se voir mêlé et confondu avec tous les autres Etres de la Nature.

Peine de l’homme

Il n’est pas possible de concevoir un état plus triste et plus déplorable que celui de ce malheureux homme au moment de sa chute ; car non seulement il perdit aussitôt cette lance formidable à laquelle nul obstacle ne résistait, mais l’armure même dont il avait été revêtu, disparut pour lui, et elle fut remplacée, pour un temps, par une autre armure qui, n’étant point impénétrable comme la première, devint pour lui une source de dangers continuels, en sorte qu’ayant toujours le même combat à soutenir, il fut infiniment plus exposé.

Cependant, en le punissant ainsi, son père ne voulut pas lui ôter tout espoir et l’abandonner entièrement à la rage de ses ennemis ; touché de son repentir et de sa honte, il lui promit qu’il pourrait, par ses efforts, recouvrer son premier état ; mais que ce ne serait qu’après avoir obtenu d’être remis en possession de cette lance qu’il avait perdue, et qui avait été confiée à l’agent par lequel l’homme était remplacé, dans le centre même qu’il venait d’abandonner.

C’est donc à la recherche de cette arme incomparable, que les hommes ont dû s’occuper depuis, et qu’ils doivent s’occuper tous les jours, puisque c’est par elle seule qu’ils peuvent rentrer dans leurs droits, et obtenir toutes les faveurs qui leur furent destinées.

Il ne faut pas non plus être étonné des ressources qui restèrent à l’homme après son crime ; c’était la main d’un père qui le punissait, et c’était aussi la tendresse d’un père qui veillait sur lui, lors même que sa Justice l’éloignait de sa présence. Car le lieu dont l’homme est sorti, est disposé avec tant de sagesse, qu’en retournant sur ses pas, par les mêmes routes qui l’ont égaré, cet homme doit être sûr de regagner le point central de la forêt dans lequel seul il peut jouir de quelque force et de quelque repos.

Voie de sa réhabilitation

En effet, il s’est égaré en allant de quatre à neuf, et jamais il ne pourra se retrouver qu’en allant de neuf à quatre. Au reste, il aurait tort de se plaindre de cet assujettissement ; telle est la Loi imposée à tous les Etres qui habitent la région des pères et des mères ; et puisque l’homme y est descendu volontairement, il faut bien qu’il en ressente toute la peine. Cette loi est terrible, je le sais, mais elle n’est rien comparée à la Loi du nombre cinquante-six, loi effrayante, épouvantable [24] pour ceux qui s’y exposent, car ils ne pourront arriver à soixante-quatre, qu’après l’avoir subie dans toute sa rigueur.

Telle est l’histoire allégorique de ce qu’était l’homme dans son origine, et de ce qu’il est devenu en s’écartant de sa première Loi ; j’ai tâché par ce tableau, de le conduire jusqu’à la source de tous ses maux, et de lui indiquer, mystérieusement il est vrai, les moyens d’y remédier. Je dois ajouter que, quoique son crime et celui du mauvais Principe soient également le fruit de leur volonté mauvaise, il faut remarquer néanmoins que l’un et l’autre de ces crimes sont de nature très différente, et que par conséquent, ils ne peuvent être assujettis à une égale punition, ni avoir les mêmes suites ; parce que d’ailleurs la Justice évalue jusqu’à la différence des lieux où leurs crimes se sont commis. L’homme et le Principe du mal ont donc continuellement leur faute devant les yeux, mais tous deux n’ont pas les mêmes secours, ni les mêmes consolations.

J’ai donné à entendre précédemment que le Principe du mal ne peut par lui-même que persévérer dans sa volonté rebelle, jusqu’à ce que la communication avec le bien lui soit rendue. Mais l’homme, malgré sa condamnation, peut apaiser la Justice même, se réconcilier avec la vérité, et en goûter de temps en temps les douceurs, comme si en quelque sorte, il n’en était pas séparé.

Secours accordés à l’homme

Il est vrai de dire néanmoins que le crime de l’un et de l’autre, ne se punit que par la privation, et qu’il n’y a de différence, que dans la mesure de ce châtiment. Il est bien plus certain encore que cette privation est la peine la plus terrible, et la seule qui puisse réellement subjuguer l’homme. Car, on a eu grand tort de prétendre nous mener à la Sagesse, par le tableau effrayant des peines corporelles dans une vie à venir ; ce tableau n’est rien, quand on ne les sent pas. Or, ces aveugles Maîtres ne pouvant nous faire connaître qu’en idée les tourments qu’ils imaginent, doivent nécessairement faire peu d’effet sur nous.

Si au moins ils eussent pris soin de peindre à l’homme les remords qu’il doit éprouver, quand il est méchant, il leur eût été plus facile de le toucher, parce qu’il nous est possible d’avoir ici-bas le sentiment de cette douleur. Mais combien nous eussent-ils rendus plus heureux, et nous eussent-ils donné une idée plus digne de notre Principe, s’ils eussent été assez sublimes pour dire aux hommes, que ce Principe étant amour, ne punit les hommes que par l’amour, mais en même temps que n’étant qu’amour, lorsqu’il leur ôte l’amour, il ne leur laisse plus rien.

C’est par-là qu’ils auraient éclairé et soutenu les hommes, en leur faisant sentir que rien ne devrait plus les effrayer que de cesser d’avoir l’amour de ce Principe, puisque dès lors ils sont dans le néant ; et certes ce néant que l’homme peut éprouver à tout instant, si on le lui peignait dans toute son horreur, serait pour [25] lui, une idée plus efficace et plus salutaire que celle de ces éternelles tortures, auxquelles malgré la Doctrine de ces Ministres de sang, l’homme voit toujours une fin, et jamais de commencement.

Les secours accordés à l’homme pour sa réhabilitation, quelque précieux qu’ils soient, tiennent cependant à des conditions très rigoureuses. Et vraiment plus les droits qu’il a perdu sont glorieux, plus il doit avoir à souffrir pour les recouvrer ; enfin étant assujetti par son crime à la loi du temps, il ne peut éviter d’en subir les pénibles effets, parce que s’étant opposé lui-même tous les obstacles que le temps renferme, la loi veut qu’il ne puisse rien obtenir qu’à mesure qu’il les éprouve, et qu’il les surmonte.

C’est au moment de sa naissance corporelle, qu’on voit commencer les peines qui l’attendent. C’est alors qu’il montre toutes les marques de la plus honteuse réprobation ; il naît comme un vil insecte dans la corruption et dans la fange ; il naît au milieu des souffrances et des cris de sa mère, comme si c’était pour elle un opprobre de lui donner le jour ; or quelle leçon n’est-ce pas pour lui, de voir que de toutes les mères, la femme est celle dont l’enfantement est le plus pénible et le plus dangereux ! Mais à peine commence-t-il lui-même à respirer, qu’il est couvert de larmes et tourmenté par les maux les plus aigus. Les premiers pas qu’il fait dans la vie, annoncent donc qu’il n’y vient que pour souffrir, et qu’il est vraiment le fils du crime et de la douleur.

Travaux de l’homme

Si l’homme, au contraire, n’eût point été coupable, sa naissance aurait été le premier sentiment du bonheur et de la paix. En voyant la lumière, il en aurait célébré la splendeur par de vifs transports, et par des tributs de louanges envers le Principe de sa félicité. Sans trouble sur la légitimité de son origine, sans inquiétude sur la stabilité de son sort, il en eût goûté tous les délices, parce qu’il en aurait connu sensiblement les avantages. O homme, verse des larmes amères sur l’énormité de ton crime, qui a si horriblement changé ta condition ; frémis sur le funeste arrêt qui condamne ta postérité à naître dans les tourments et dans l’humiliation, tandis qu’elle ne devait connaître que la gloire, et un bonheur inaltérable.

Dès les premières années de son cours élémentaire, la situation de l’homme devient beaucoup plus effrayante, parce qu’il n’a encore souffert que dans son corps, au lieu qu’il va souffrir dans sa pensée. De même que son enveloppe corporelle a été jusque là en butte à la fougue des éléments, avant d’avoir acquis la moindre des forces nécessaires pour se défendre ; de même sa pensée va être poursuivie dans un âge où n’ayant pas encore exercé sa volonté, l’erreur peut le séduire plus aisément, porter par mille sentiers ses attaques jusqu’au germe, et corrompre l’arbre dans sa racine.

[26] Il est certain que l’homme commence alors une carrière si pénible et si périlleuse, que si les secours ne suivaient pour lui la même progression, il succomberait infailliblement ; mais la même main qui lui a donné l’être, ne néglige rien pour sa conservation ; à mesure qu’il avance en âge, que les obstacles se multiplient et s’opposent à l’exercice de ses facultés, à mesure aussi son enveloppe corporelle acquière de la consistance ; c’est-à-dire, que sa nouvelle armure se fortifie et devient plus puissante contre les attaques de ses ennemis, jusqu’à ce qu’enfin le temple intellectuel de l’homme étant élevé, cette enveloppe devenue inutile, se détruise, laissant l’édifice à découvert et hors de toute atteinte.

Double effet du corps de l’homme

Il est donc évident que ce corps matériel que nous portons, est l’organe de toutes nos souffrances ; c’est donc lui qui formant des bornes épaisses à notre vue et à toutes nos facultés, nous tient en privation et en pâtiment ; je ne dois donc plus dissimuler que la jonction de l’homme à cette enveloppe grossière, est la peine même à laquelle son crime l’a assujetti temporellement, puisque nous voyons les horribles effets qu’il en ressent depuis le moment où il en est revêtu, jusqu’à celui où il en est dépouillé ; et que c’est par-là que commencent et se perpétuent les épreuves, sans lesquelles il ne peut rétablir les rapports qu’il avait autrefois avec la Lumière.

Mais malgré les ténèbres que ce corps matériel répand autour de nous, nous sommes obligés d’avouer aussi qu’il nous sert de rempart et de sauvegarde contre les dangers qui nous environnent, et que sans cette enveloppe, nous serions infiniment plus exposés.

Ce sont là, n’en doutons point, les idées que les Sages en ont eu dans tous les temps. Leur première occupation a été de se préserver sans cesse des illusions que ce corps leur présentait. Ils l’ont méprisé, parce qu’il est méprisable par sa nature ; ils l’ont redouté par les funestes suites des attaques auxquelles il les exposait, et ils ont tous parfaitement connu qu’il était pour eux la voie de l’erreur et du mensonge.

Mais l’expérience leur a appris aussi que c’est le canal par où arrivent, dans l’homme, les connaissances et les lumières de la Vérité ; ils ont senti, que puisqu’il nous sert d’enveloppe, et que nous n’avons pas même la pensée à nous, il faut bien que nos idées venant toutes du dehors, s’introduisent nécessairement par cette enveloppe, et que nos sens corporels en soient les premiers organes.

Origine du matérialisme

Or, c’est à ce sujet que l’homme par la promptitude et la légèreté de ses jugements, a commencé à se livrer à des erreurs funestes qui ont produit dans son imagination les idées les plus monstrueuses ; c’est delà, dis-je, que les Matérialistes ont tiré cet humiliant système des sensations qui ravale l’homme au-dessous de la bête, puisque celle-ci, ne recevant jamais à la fois qu’une seule sorte [27] d’impulsion, n’est pas susceptible de s’égarer, au lieu que l’homme étant placé au milieu des contradictoires, pourrait, selon cette opinion, se livrer en paix indifféremment à toutes les impressions dont il serait affecté.

Mais d’après les lumières de justice que nous avons déjà reconnues en lui, il ne se peut que nous adoptions ces opinions avilissantes. Nous avons démontré que l’homme, chargé de sa conduite, est comptable de toutes ses actions ; je me garderai bien à présent de lui laisser enlever un privilège aussi sublime, et qui l’élève si fort au-dessus de toutes les Créatures.

Système des sensations

Rien ne m’empêchera donc d’assurer à mes semblables, que cette erreur est la ruse la plus adroite et la plus dangereuse qui ait pu être employée pour les arrêter dans leur marche, et pour les égarer. Ce serait pour un voyageur une incertitude des plus désespérantes, de rencontrer deux routes opposées, sans connaître le lieu où l’une et l’autre aboutiraient. Cependant, en observant le chemin qu’il aurait déjà fait, se rappelant le point d’où il serait parti, et celui auquel il tend, il ferait peut-être assez de combinaisons pour se déterminer et pour choisir juste mais si quelqu’un se présentait à lui, et lui disait qu’il est très inutile de prendre tant de peines pour démêler la véritable route, que celles qui s’offrent à ses yeux mènent également au but, et qu’il peut suivre indifféremment l’une ou l’autre ; alors, la situation du voyageur deviendrait bien plus fâcheuse et plus embarrassante que lorsqu’il était réduit à prendre conseil de lui-même ; car enfin il lui serait impossible de se nier l’opposition qu’il verrait entre ces deux routes ; et le premier sentiment qui devrait alors naître en lui, serait de se défier des conseils qu’on lui donne, et de se persuader qu’on veut lui tendre un piège.

Voilà cependant quelle est la position actuelle de l’homme, relativement aux obscurités que les Auteurs du système des sensations ont répandues sur sa carrière. Lui annoncer qu’il n’a d’autres lois que celles de ses sens, et qu’il ne peut avoir d’autre guide, c’est lui dire qu’en vain chercherait-il à faire un choix parmi les choses qu’ils lui présentent, puisque ces sens eux-mêmes sont sujets à varier dans leur action, et qu’ainsi l’homme ne pouvant pas en diriger les mobiles, essayerait inutilement d’en diriger le cours et les effets.

Mais, ainsi que le voyageur, l’homme ne peut se refuser à sa propre conviction ; il voit bien que les sens amènent tout en lui, mais en même temps, il est forcé d’avouer que parmi les choses qu’ils lui amènent, il y en a qu’il sent être bonnes, comme il y en a qu’il sent être mauvaises.

Dangers de ce système

Quelle devrait donc être sa défiance contre ceux qui le voudraient détourner de faire un choix, en lui insinuant que toutes ces choses sont indifférences ou de même nature ? Ne devrait-il pas en ressentir la plus vive indignation, et se mettre en garde contre des maîtres aussi dangereux ?

C’est cependant là, je le répète, la plus commune tentative qui se soit faite contre la pensée de l’homme ; c’est en même temps la plus séduisante, et celle dont le Principe du mal tirerait le plus d’avantage ; parce que s’il pouvait nourrir l’homme dans la persuasion qu’il n’y a point de choix à faire parmi les choses qui l’environnent, il viendrait facilement à bout de faire passer jusqu’à lui, l’horrible incertitude et le désordre dans lequel il se trouve lui-même plongé par la privation où il est de toute loi.

Mais si la Justice veille toujours sur l’homme, il faut qu’il ait en lui les moyens de démêler les stratagèmes de son ennemi, et de déconcerter, quand il le voudra, toutes ses entreprises ; sans quoi il ne pourrait être puni de s’y laisser surprendre : ces moyens doivent être fondés sur sa propre nature, qui ne peut pas plus changer que la nature même du Principe dont il est provenu ainsi sa propre essence étant incompatible avec le mensonge, lui fait connaître tôt ou tard qu’on l’abuse, et le ramène naturellement à la Vérité.

J’emploierai donc ces mêmes moyens qui me sont communs avec tous les hommes, pour leur montrer le danger et l’absurdité de cette opinion ennemie de leur bonheur, et qui n’est propre qu’à les abîmer dans le crime et dans le désespoir. J’ai suffisamment prouvé par nos souffrances, que nous étions libres ; ainsi je m’adresserai aux Matérialistes, et je leur demanderai comment ils ont pu s’aveugler assez pour ne voir dans l’homme qu’une machine ? Je voudrais au moins qu’ils eussent eu la bonne foi d’y voir une machine active, et ayant en elle-même son Principe d’action, car si elle était purement passive, elle recevrait tout et ne rendrait rien.

Faculté innée dans l’homme

Alors, dès qu’elle manifeste quelque activité, il faut qu’elle ait au moins en elle le pouvoir de faire cette manifestation, et je ne crois pas que personne prétende que ce pouvoir-là nous vienne par les sensations. Je crois en même temps que sans ce pouvoir inné dans l’homme, il lui serait impossible d’acquérir ni de conserver la science d’aucune chose, ce qui s’observe sans aucun doute sur les Etres privés de discernement. Il est donc clair que l’homme porte en lui la semence de la lumière et des vérités dont il offre si souvent les témoignages. Et faudrait­il quelque chose de plus pour renverser ces principes téméraires par lesquels on a prétendu le dégrader ?

Je sais qu’à la première réflexion, on pourra m’opposer que non seulement les bêtes, mais même tous les Etres corporels, rendent aussi une action extérieure, d’où il faudra conclure que tous ces Etres ont aussi quelque chose en eux, et ne sont pas de simples machines. Alors, me demandera-t-on, quelle est la différence de leur Principe d’action d’avec celui qui est dans l’homme ? Cette différence sera facilement aperçue de ceux qui voudront l’observer avec attention, et mes [29] lecteurs la reconnaîtront avec moi, en fixant un moment leur vue sur la cause de cette méprise.

Il y a des Etres qui ne sont qu’intelligents, il y en a qui ne sont que sensibles ; l’homme est à la fois l’un et l’autre. Voilà le mot de l’énigme. Ces différentes classes d’Etres ont chacune un Principe d’action différent, l’homme seul les réunit tous les deux ; et quiconque voudra ne les pas confondre, sera sûr de trouver la solution de toutes les difficultés.

De l’ancienne enveloppe de l’homme

Par son origine, l’homme jouissait de tous les droits d’un Etre intelligent, quoique cependant il eut une enveloppe ; car, dans la région temporelle, il n’y a pas un seul être qui puisse s’en passer. Et ici, l’ayant déjà fait assez entrevoir, j’avouerai bien que l’armure impénétrable dont j’ai parlé précédemment, n’était autre chose que cette première enveloppe de l’homme. Mais pourquoi était-elle impénétrable ? C’est qu’étant une et simple, à cause de la supériorité de sa nature, elle ne pouvait nullement se décomposer, et que la loi des assemblages élémentaires n’avait absolument aucune prise sur elle.

De la nouvelle enveloppe de l’homme

Depuis sa chute, l’homme s’est trouvé revêtu d’une enveloppe corruptible, parce qu’étant composée, elle est sujette aux différentes actions du sensible, qui n’opèrent que successivement, et qui par conséquent se détruisent les unes et les autres. Mais, par cet assujettissement au sensible, il n’a point perdu sa qualité d’Etre intelligent ; en sorte qu’il est à la fois grand et petit, mortel et immortel, toujours libre dans l’intellectuel, mais lié dans le corporel par des lois indépendantes de sa volonté ; en un mot, étant un assemblage de deux Natures, diamétralement opposées, il en démontre alternativement les effets, d’une manière si distincte, qu’il est impossible de s’y tromper. Car, si l’homme actuel n’avait que des sens, ainsi que les systèmes humains le voudraient établir, on verrait toujours le même caractère dans toutes ses actions, et ce serait celui de ses sens ; c’est-à-dire, qu’à l’égal de la bête, toutes les fois qu’il serait excité par ses besoins corporels, il rendrait avec effort, à les satisfaire, sans jamais résister à aucunes de leurs impulsions, si ce n’est pour céder à une impulsion plus forte, mais qui dès lors doit se considérer comme agissant seule, et qui naissant toujours du sensible, dans les sens, et tient toujours aux sens.

Deux Etres dans l’homme

Pourquoi donc l’homme peut-il s’écarter de la loi des sens ? Pourquoi peut-il se refuser à ce qu’ils lui demandent ? Pourquoi, pressé par la faim, est-il néanmoins le maître de refuser les mets les plus exquis qu’on lui présente, de se laisser tourmenter, dévorer, anéantir même par le besoin, et cela à la vue de ce qui serait le plus propre à le calmer ? Pourquoi, dis-je, y a-t-il dans l’homme une volonté qu’il peut mettre en opposition avec ses sens, s’il n’y a pas en lui plus d’un Etre ? [30] Et deux actions si contraires, quoique se montrant ensemble, peuvent-elles tenir à la même source ?

En vain on m’objecterait, à présent, que quand sa volonté agit ainsi, c’est qu’elle est déterminée par quelque motif ; j’ai assez fait entendre, en parlant de la liberté, que la volonté de l’homme étant cause elle-même, devait avoir le privilège de se déterminer seule et sans motif, autrement elle ne devrait pas porter le nom de volonté. Mais en supposant que dans le cas dont il s’agit, sa volonté se déterminât en effet par un motif, l’existence des deux Natures de l’homme n’en serait pas moins évidente ; car il faudrait toujours chercher ce motif ailleurs que dans l’action de ses sens, puisque sa volonté la contrarie ; puisque, lors même que son corps cherche toujours à exister et à vivre. il peut vouloir le laisser souffrir, s’épuiser et s’éteindre. Cette double action de l’homme est donc une preuve convaincante qu’il y a en lui plus d’un principe.

Le sensible dans la bête

Au contraire, les Etres qui ne sont que sensibles, ne peuvent jamais donner des marques que de ce qu’ils sont. Il faut, il est vrai, qu’ils aient le pouvoir de rendre et de manifester ce que les sensations opèrent sur eux ; sans cela, tout ce qui leur serait communiqué, serait comme nul, et ne produirait aucun effet. Mais je ne crains point d’errer, en assurant que les plus belles affections des bêtes, leurs actions les mieux ordonnées, ne s’élèvent jamais au-dessus du sensible ; elles ont, comme tous les Etres de la Nature, un individu à conserver, et elles reçoivent avec la vie, tous les pouvoirs nécessaires à cet objet, en raison des dangers auxquels elles doivent être exposées, selon leur espèce, pendant le cours de leur durée, soit dans les moyens de se procurer la nourriture, soit dans les circonstances qui accompagnent leur reproduction, et dans tous les autres événements qui se multiplient et varient suivant les différentes classes de ces Etres, ainsi que pour chaque individu. Mais je demande si jamais on a aperçu dans les bêtes quelque action qui n’eût pour unique but leur bien-être corporel, et si elles ont jamais rien manifesté qui fût le véritable indice de l’intelligence.

Ce qui trompe la plus grande partie des hommes à cet égard, c’est de voir que parmi les bêtes, il y en a plusieurs qui sont susceptibles d’être formées à des actes qui ne leur sont point naturels ; elles apprennent, elles se ressouviennent, elles agissent même souvent en conséquence de ce qu’elles ont appris, et de ce que leur mémoire leur rappelle. Cette observation pourrait en effet nous arrêter, sans les principes que nous avons établis.

J’ai dit que dès que les bêtes manifestaient quelque chose au dehors, il fallait nécessairement qu’elles eussent un Principe intérieur et actif, sans lequel elles n’existeraient pas ; mais ce Principe, je l’ai annoncé comme n’ayant que le sensible pour guide, et la conservation du corporel pour objet. C’est par ces deux [31] moyens que l’homme parvient à dresser la bête ; il la frappe, ou il lui donne à manger, et par-là il dirige, à sa volonté, le Principe actif de l’animal, qui ne tendant qu’au maintien de son Etre, se porte avec effort à des actes qu’il n’aurait jamais pratiqués, s’il eût été laissé à sa propre Loi. L’homme, par la crainte, ou nourriture, le presse et l’oblige à étendre et à augmenter son action ; il est donc évident que ce Principe, étant actif et sensible, est susceptible de recevoir des impressions ; s’il peut recevoir des impressions, il peut aussi les conserver, car il suffit pour cela, que la même impression se prolonge et continue son action. Alors, recevoir des impressions et les conserver, c’est prouver, en effet, que l’animal est susceptible d’habitude.

De l’Etre actif dans la Bible

Nous pouvons donc, sans danger, reconnaître que le Principe actif des bêtes est capable d’acquérir l’habitude de différents actes par l’industrie de l’homme ; car soit dans les actes que la bête produit naturellement, soit dans ceux auxquels elle est dressée, on ne voit aucune marche, ni aucune combinaison dans lesquelles le sensible ne soit pour tout et le mobile de tout ; alors donc, quelques merveilles que la bête étale à mes yeux, je la trouverai certainement très admirable, mais mon admiration n’ira pas jusqu’à reconnaître en elle un Etre intelligent, pendant que je n’y vois qu’un Etre sensible ; car enfin le sensible n’est pas intelligent.

Des habitudes dans la bête

Pour mieux sentir la différence de l’Animal avec l’Etre intelligent, faut-il considérer les classes qui sont au-dessous de ce même Animal, tels que le végétal et le minéral ? Dès que ces classes inférieures opèrent des actes extérieurs, comme la croissance, la fructification, la génération et autres, nous ne pourrons douter qu’elles n’aient, aussi bien que l’Animal, un Principe actif, inné en elles, et d’où émanent toutes ces différentes actions.

Néanmoins, quoique nous apercevions en elles une loi vive, qui tend avec force à son accomplissement, nous ne leur avons jamais vu produire les moindres signes de douleur, de plaisir, de crainte, ni de désir, toutes affections qui sont propres à l’Animal ; de-là nous pouvons dire, que de même qu’entre l’Animal et les Etres inférieurs, il y a une différence considérable dans les Principes, quoiqu’ils aient les uns et les autres la faculté végétative, de même l’homme a de commun avec l’Animal un Principe actif, susceptible d’affections corporelles et sensibles, mais il en est essentiellement distingué par son Principe intellectuel, qui anéantit toute comparaison entre lui et la bête.

De l’intellectuel et du sensible

C’est donc uniquement pour avoir été séduit par cet enchaînement universel, dans lequel un Etre tient toujours à celui qui le suit, et à celui qui le précède, qu’on a confondu les différents anneaux qui composent l’homme actuel, et qu’on ne l’a pas cru différent de ce Principe inférieur et sensible, auquel il n’est attaché que pour un temps.

Quelle confiance pouvons-nous avoir alors aux systèmes que l’imagination de l’homme a enfantés sur ces matières, quand nous les voyons poser sur une base aussi évidemment fausse ? Et quelle plus forte preuve pouvons-nous désirer que celle du sentiment et de l’expérience ?

Manière de distinguer les trois règnes

A cette occasion, je vais entrer dans quelques détails sur la distinction et l’enchaînement des trois règnes de la nature, pour tâcher de nous confirmer dans les principes que nous venons d’établir sur la différence des Etres, malgré leur affinité. Je préviens néanmoins que ces discussions devraient être étrangères à l’homme, et que c’est un malheur pour lui, d’avoir besoin de ces preuves pour se connaître, et pour croire à sa propre nature ; car elle porte en elle-même des témoignages bien plus évidents que ceux qu’il peut trouver dans ses observations sur les objets sensibles et matériels.

Les sciences humaines ne fournissent aucune règle sûre pour classer régulièrement les trois Règnes ; on n’y pourra jamais parvenir qu’en suivant un ordre conforme à la Nature ; en ce cas, il faut premièrement mettre au rang des Animaux les Etres corporels qui portent en eux toute l’étendue du Principe de leur fructification, qui par conséquent n’en ayant qu’un, n’ont pas besoin d’être adhérents à la terre, pour le faire agir, mais prennent leur corporisation par la chaleur de la femelle de leur espèce, soit qu’ils l’acquièrent dans le sein de cette même femelle, ou par le feu extérieur qu’elle leur communique, comme il arrive pour la fructification des ovipares, soit qu’ils l’acquièrent par la chaleur du soleil, ou par celle de tout autre feu.

Secondement, il faut placer au rang des Végétaux tout Etre qui, ayant son matras dans la terre, fructifie ainsi par l’action de deux agents, et manifeste une production, soit au dehors, soit au-dedans de cette même terre.

Enfin, on doit regarder comme Minéraux tous les Etres, qui ont également leur matras dans la terre, et y prennent leur croissance et leur végétation, mais qui, provenant de l’action de trois agents, ne peuvent donner aucun signe de reproduction, parce qu’ils ne sont que passifs, et que les trois actions qui les constituent, ne leur appartiennent pas en propre.

Ces règles, une fois établies, pour savoir si un Etre est Végétal ou Animal, il faut voir s’il tire sa substance des sucs de la terre, ou s’il se nourrit de ses productions. S’il est attaché à la terre, de manière qu’il meure, lorsqu’il en est détaché, il n’est que Végétal. S’il n’est point lié à cette même terre, quoiqu’il se nourrisse de ses productions, il est Animal, quel qu’ait été le moyen de sa corporisation.

La différence, je le sais, est infiniment plus difficile à faire entre le Végétal et le Minéral, qu’entre le Végétal et l’Animal, parce qu’entre les Plantes et les [33] Minéraux, il y a une si grande affinité, et ils ont tant de facultés qui leur sont communes, qu’il n’est pas toujours aisé de les démêler.

Progression quaternaire universelle

Cette difficulté vient de ce que la différence des genres de tous les Etres corporels est toujours en proportion géométrique Quaternaire. Or dans l’ordre vrai des choses, plus le degré des puissances est élevé, plus la puissance est affaiblie, parce qu’alors elle est plus éloignée de la puissance première, d’où toutes les puissances subséquentes sont émanées. Ainsi, les premiers termes de la progression, étant plus voisins du terme radical, ont des propriétés plus actives, d’où résultent par conséquent des effets plus sensibles, et par-là plus faciles à distinguer : et cette force, dans les facultés, diminuant, à mesure que les termes de la progression se multiplient, il est clair que les résultats des derniers termes doivent n’avoir que des nuances en quelque sorte imperceptibles.

Voilà pourquoi le Minéral est plus difficile à distinguer du Végétal, que le Végétal de l’Animal ; car c’est dans le Minéral que se trouve le dernier terme de la progression des choses créées.

Il faut appliquer le même principe à tous les Etres qui semblent intermédiaires entre les différents règnes, et qui paraissent les lier, parce que la progression du nombre est continue, sans borne et sans aucune séparation ; mais, pour connaître parfaitement la puissance d’un terme quelconque de la progression dont il s’agit, il faudrait au moins connaître une des racines, et c’est une des choses que l’homme perdit, lorsqu’il fut privé de son premier état ; en effet, il ne connaît aujourd’hui la racine d’aucun nombre, puisqu’il ne connaît pas la première de toutes les racines, ce que l’on verra par la suite.

Il faut également appliquer le principe de la progression Quaternaire, aux Etres qui sont au-dessus de la Matière, parce qu’il s’y fait apercevoir avec la même exactitude, et d’une manière encore plus marquée, en ce qu’ils sont moins éloignés du premier terme de cette Progression ; mais peu de gens me comprendraient dans l’application que j’en pourrais faire à cette Classe, aussi mon dessein et mon devoir m’empêchent d’en parler ouvertement.

Si l’homme avait une Chymie, par laquelle il pût, sans décomposer les corps, connaître leurs vrais Principes, il verrait que le feu est le propre de l’Animal, l’eau le propre du Végétal, et la terre le propre du Minéral ; alors il aurait des signes encore plus certains pour reconnaître la véritable nature des Etres, et ne serait plus embarrassé, pour discerner leur Rang et leur classe.

Union des trois éléments

Je ne m’arrête pas à lui faire observer que ces trois Eléments, qui doivent servir de signes pour démêler les différents Règnes, ne peuvent pas exister chacun séparément et indépendamment des deux autres ; je présume que cette notion est assez commune pour ne devoir pas rappeler ici que dans l’Animal, quoique le feu y domine, l’eau et la terre y doivent exister nécessairement, et ainsi des deux autres Règnes, où le Principe dominant est de toute nécessité accompagné des deux autres Principes. Il n’y a pas, jusqu’au mercure même, sur qui cette observation ne s’applique avec la même justesse, quoique certains Alchimistes ne lui trouvent point de feu ; mais ils devraient faire attention que le mercure minéral n’a encore reçu que la seconde opération, et qu’ainsi, quoiqu’il ait en lui, comme tout Etre corporel, un feu élémentaire, cependant ce feu n’est pas sensible, jusqu’à ce qu’un feu supérieur vienne l’agiter, et c’est là la troisième opération que je démontrerai nécessaire pour compléter toute corporisation ; voilà pourquoi le mercure, quoique avec un feu élémentaire, est cependant le corps de la nature le plus froid.

C’est, je le répète, uniquement pour défendre la nature de l’homme, que je me suis laissé entraîner à tous ces détails. J’ai voulu montrer à ceux qui l’avilissent, en le confondant avec les bêtes, qu’ils tombent, à son sujet, dans une méprise qui n’est pas pardonnable, même sur les Etres purement élémentaires, puisque d’un Règne à l’autre, nous trouvons des différences infinies, quoique tous ces Règnes aient des parités et des similitudes fondamentales.

Supériorité de l’homme

Nous voyons que dans toutes les classes, l’inférieure n’a rien de ce qui se manifeste d’une manière particulière dans la supérieure. Ainsi, dès que dans les Etres corporels, au-dessous de l’homme, nous n’avons aperçu aucune des marques de l’intelligence, nous ne pouvons lui refuser qu’il ne soit ici-bas le seul favorisé de cet avantage sublime, quoique, par sa forme élémentaire, il se trouve assujetti au sensible, et à toutes les affections matérielles de la bête.

Ceux donc qui ont essayé de dépouiller l’homme de ses plus beaux droits, en se fondant sur son assujettissement et sa liaison à l’Etre corporel qui l’enveloppe, n’ont présenté, pour preuve, qu’une vérité que nous reconnaissons comme eux, puisque nous savons tous qu’il ne reçoit aucune lumière que par les sens. Mais, pour n’avoir pas porté plus loin leur observation, ils sont restés dans les ténèbres, et y ont entraîné la multitude. Dans la malheureuse condition de l’homme actuel, aucune idée ne peut en effet se faire sentir en lui, qu’elle ne soit entrée par les sens ; en sorte qu’il faut convenir encore, que ne pouvant pas toujours disposer des objets et des Etres qui actionnent ses sens, il ne peut, par cette raison, être responsable des idées qui naissent en lui ; de façon que reconnaissant, comme nous l’avons fait, un Principe bon et un Principe mauvais, et par conséquent un Principe de pensées bonnes et un Principe de pensées mauvaises, on ne doit pas être surpris que l’homme se trouve exposé aux unes et aux autres, sans pouvoir se dispenser de les sentir.

De la pensée de l’homme

C’est là ce qui a fait croire aux Observateurs que nos pensées et toutes nos [35] facultés intellectuelles n’avaient point d’autre origine que nos sens. Mais, premièrement, ayant confondu en un seul les deux Etres qui composent l’homme d’aujourd’hui, n’ayant pas aperçu en lui ces deux actions opposées, qui en manifestent si clairement les différents Principes, ils ne reconnaissent en lui qu’une seule sorte de sens, et font vaguement dériver tout, de sa faculté de sentir. Cependant, après tout ce que nous avons dit, il n’y aurait qu’à ouvrir les yeux, pour convenir que l’homme actuel ayant en lui deux Etres différents à gouverner, et que ne pouvant en effet connaître les besoins de l’un et de l’autre que par la sensibilité, il fallait bien que cette faculté fût double, puisqu’il était double lui-même ; aussi quel sera l’homme assez aveugle, pour ne pas trouver en lui une faculté sensible relative à l’intellectuel, et une faculté sensible relative au corporel ? Et ne faut-il pas convenir que cette distinction, prise dans la Nature même, aurait éclairci toutes les méprises ? Je dois dire néanmoins, que dans cet ouvrage, j’emploierai le plus souvent ces mots de sens et de sensible, dans l’acception corporelle, et que lorsque je parlerai du sensible intellectuel, ce sera de manière qu’on ne puisse pas confondre l’un avec l’autre.

Des sens de l’homme

Secondement, sous quelque point de vue que les Observateurs eussent considéré la faculté sensible de l’homme, s’ils avaient mieux pesé leur système, ils auraient vu que nos sens sont bien, à la vérité, l’organe de nos pensées, mais qu’ils n’en sont pas l’origine ; ce qui fait sans doute une trop grande différence pour qu’on soit excusable de ne l’avoir pas aperçue.

Oui, telle est notre peine, qu’aucune pensée ne puisse nous parvenir immédiatement, et sans le secours de nos sens qui en sont les organes nécessaires dans notre état actuel ; mais si nous avons reconnu dans l’homme un Principe actif et intelligent qui le distingue si parfaitement des autres Etres, ce Principe doit avoir en lui-même ses propres facultés ; or la seule, dont l’usage nous soit resté dans notre pénible situation, c’est cette volonté innée en nous, dont l’homme a joui pendant sa gloire et dont il jouit encore après sa chute. Comme c’est par elle qu’il s’est égaré, c’est par la force de cette volonté seule qu’il peut espérer d’être rétabli dans ses premiers droits ; c’est elle qui le préserve absolument des précipices où l’on veut le plonger, et de croire à ce néant auquel on voudrait réduire sa nature : c’est par elle, en un mot, que n’étant pas le maître d’empêcher que le bien et le mal se communiquent jusqu’à lui, il est cependant responsable de l’usage qu’il fait de cette volonté, par rapport à l’un et à l’autre. Il ne peut faire qu’on ne lui offre, mais il peut choisir, et choisir bien ; et je n’en donnerai pas, pour le moment, d’autres preuves, sinon qu’il souffre, et qu’il est puni quand il choisit mal.

Le lecteur intelligent, pour qui j’écris, ne peut pas ignorer que la peine et les [36] souffrances, dont je veux parler, sont d’une nature bien différente des maux passagers, corporels ou conventionnels, les seuls qui soient connus de la multitude.

Toutes les attaques, que l’on a portées contre la dignité de l’homme, ne sont donc plus d’aucune valeur pour nous, ou bien il faudrait renverser les premiers et les plus fermes fondements de la Justice que nous avons posés précédemment, ainsi que les notions invariables que nous savons être communes à tous les hommes, et qu’aucun Etre intelligent et raisonnable ne pourra jamais révoquer en doute.

Droits de l’homme sur sa pensée

Je ne m’arrête point à examiner si dans la conduite ordinaire de l’homme, sa volonté attend toujours une raison décisive pour se déterminer, ou si elle est dirigée par l’attrait seul du sentiment ; je la crois susceptible de l’un et de l’autre mobile ; et je dirai que pour la régularité de sa marche, l’homme ne doit exclure ni l’un ni l’autre de ces deux moyens, car autant la réflexion sans le sentiment le rendrait froid et immobile, autant le sentiment sans la réflexion serait sujet à l’égarer.

Mais, je le répète, ces questions sont étrangères à mon sujet, et je les crois abusives et infructueuses ; ainsi je laisse à la Métaphysique de l’Ecole à chercher comment la volonté se détermine et comment elle agit ; il suffit à l’homme de reconnaître que c’est toujours librement, et que cette liberté est un malheur de plus pour lui et la raison de toutes ses souffrances, quand il abandonne les Lois qui doivent la diriger. Revenons à notre sujet.

Quoique nous ayons reconnu que tous les Etres avaient nécessairement quelque chose en eux, sans quoi ils n’auraient ni vie, ni existence, ni action, nous n’admettrons pas pour cela qu’ils aient tous la même chose. Quoique cette Loi d’un Principe inné soit unique et universelle, nous nous garderons bien de dire que ces Principes soient égaux et agissent uniformément dans tous les Etres, puisque au contraire nos observations nous font connaître une différence essentielle entre   eux ; et surtout entre les Principes innés dans les trois Règnes matériels et le principe sacré dont l’homme est le seul favorisé parmi tous les Etres qui composent cet Univers.

Grandeur de l’homme

Car cette supériorité du Principe actif et intelligent de l’homme ne doit plus nous étonner, si nous nous rappelons la propriété de cette progression Quaternaire qui fixe le rang et les facultés des Etres, et qui ennoblit leur essence, en raison de ce qu’ils sont plus voisins du premier terme de la progression. L’homme est la seconde Puissance de ce premier terme générateur universel ; le Principe actif de la matière n’est que le troisième ; en faut-il davantage pour reconnaître que l’on ne peut absolument admettre entre eux aucune égalité.

Méprises sur l’homme

La source des systèmes injurieux à l’homme vient donc de ce que leurs Auteurs [37] n’ont pas distingué la nature de nos affections. D’un côté, ils ont attribué à notre Etre intellectuel, les mouvements de l’Etre sensible, et de l’autre ils ont confondu les actes de l’intelligence avec des impulsions matérielles, bornées dans leurs principes comme dans leurs effets. Il n’est pas étonnant qu’ayant ainsi défiguré l’homme, ils lui trouvent des ressemblances avec la bête, et qu’ils ne lui trouvent que cela ; il n’est pas étonnant, dis-je, que par ce moyen, étouffant dans lui toute notion, toute réflexion, loin de l’éclairer sur le bien et le mal, ils le tiennent sans cesse dans le doute et dans l’ignorance sur sa propre nature, puisqu’ils effacent à ses yeux les seules différences qui pourraient l’en instruire.

Moyens d’éviter ces méprises

Mais, après avoir enseigné, comme nous l’avons fait, que l’homme était à la fois intelligent et sensible, nous devons observer que ces deux facultés différentes doivent nécessairement s’annoncer en lui par des signes et des moyens différents, et que les affections qui leur sont particulières, n’étant nullement les mêmes, ne peuvent en aucune manière se présenter sous la même face ! Le principal objet de l’homme devrait donc être d’observer continuellement la différence infinie qui se trouve entre ces deux facultés et entre les affections qui leur sont propres ; et comme elles sont unies dans presque toutes ses actions, rien ne doit lui paraître plus important que de distinguer avec précision ce qui appartient à l’une ou à l’autre.

En effet, pendant le court intervalle de la vie corporelle de l’homme, la faculté intellectuelle se trouvant jointe à la faculté sensible, ne peut absolument rien recevoir que par le canal de cette faculté sensible ; et à son tour, la faculté inférieure et sensible doit toujours être dirigée par la justesse et la régularité de la faculté intelligente. On voit par conséquent que dans une union aussi intime, si l’homme cesse de veiller un instant, il ne démêlera plus ses deux natures, et dès lors il ne saura où trouver les témoignages de l’ordre et du vrai.

De plus, chacune de ces facultés étant susceptible de recevoir en son particulier des impressions bonnes et des impressions mauvaises, l’homme est exposé, à chaque instant, à confondre non seulement le sensible avec l’intellectuel, mais encore ce qui peut être avantageux ou nuisible à l’un ou à l’autre.

Universalité de ces méprises

J’examinerai les suites et les effets de ce danger attaché à la situation actuelle de l’homme ; je dévoilerai les méprises où sa négligence à discerner ses différentes facultés l’a entraîné, tant sur le Principe des choses, que sur les ouvrages de la Nature, et sur ceux qui sont sortis de ses propres mains et de son imagination ; Sciences divines, intellectuelles et physiques, Devoirs civils et naturels de l’homme, arts, Législations, établissements et Institutions quelconques, tout rentre dans l’objet dont je m’occupe. Je ne crains point même de dire que je regarde cet examen comme une obligation pour moi, parce que, si l’ignorance et l’obscurité [38] où nous sommes sur ces points importants, ne sont pas de l’essence de l’homme, mais l’effet naturel de ses premiers écarts et de tous ceux qui en sont provenus, il est de son devoir de chercher à retourner vers la lumière qu’il a abandonnée, et si ces connaissances étaient son apanage avant sa chute, elles ne se sont point absolument perdues pour lui, puisqu’elles découlent sans cesse de cette source inépuisable où il a pris naissance : en un mot, si malgré l’état d’obscurité où il languit, l’homme peut toujours espérer apercevoir la Vérité, et s’il ne lui faut pour cela que des efforts et du courage, ce serait la mépriser, que de ne pas faire tout ce qui est en nous pour nous rapprocher d’elle.

L’usage continuel que je fais dans cet ouvrage, des mots facultés, actions, causes, principes, agents, propriétés, Vertus, réveillera sans doute le mépris et le dédain de mon siècle pour les qualités occultes. Cependant il serait injuste de donner ce nom à cette doctrine, uniquement parce qu’elle n’offre rien aux sens. Ce qui est occulte pour les yeux du corps, c’est ce qu’ils ne voient point ; ce qui est occulte pour l’intelligence, c’est ce qu’elle ne conçoit point ; or, dans ce sens, je demande s’il est quelque chose de plus occulte pour les yeux et pour l’intelligence, que les notions généralement reçues sur tous les objets que je viens d’annoncer ? Elles expliquent la Matière par la Matière, elles expliquent l’homme par les sens, elles expliquent l’Auteur des choses par la Nature élémentaire. Ainsi les yeux du corps ne voyant que des assemblages cherchent en vain les Principes élémentaires qu’on leur annonce, et ne pouvant jamais les apercevoir, il est clair qu’on les a trompés.

L’homme voit dans ses sens le jeu de ses organes, mais il n’y reconnaît point son intelligence. Enfin la Nature visible présente aux yeux l’ouvrage d’un grand Artiste, mais n’offrant point à l’intelligence la raison des choses, elle laisse ignorer la Justice du Maître, la tendresse du Père et tous les conseils du Souverain ; de façon qu’on ne peut nier que ces explications ne soient absolument nulles et sans vérité, puisqu’elles ont toujours besoin d’être remplacées par de nouvelles explications.

Alors, si je ne m’attache qu’à éloigner de tous ces objets les enveloppes qui les obscurcissent, si je ne porte la pensée des hommes que sur le vrai Principe en chaque chose, ma marche est donc moins obscure que celle des Observateurs ; et en effet, s’ils ont vraiment de la répugnance pour les qualités occultes, ils devraient commencer par changer de route ; car très certainement il n’en est pas de plus occulte et de plus ténébreuse que celle dans laquelle ils voudraient nous entraîner.

 

Source universelle des erreurs

TOUT ce que j’ai dit de l’homme, considéré dans son origine et dans sa première splendeur, de sa volonté impure qui l’en a fait déchoir, et de l’affligeante situation où il s’est plongé, se trouve confirmé par les observations que nous allons faire sur sa conduite et sur les opinions qu’il enfante journellement.

On peut faire les mêmes Observations sur la pureté originelle, la dégradation et les tourments actuels du Principe qui s’est rendu mauvais ; la marche de tous ces écarts est uniforme ; les premières erreurs, celles qui les ont suivies et celles qui suivront ont eu et auront perpétuellement les mêmes causes ; en un mot, c’est toujours à la volonté mauvaise, qu’il faut attribuer les faux pas de l’homme et de tout autre Etre revêtu du privilège de la Liberté ; car, je l’ai déjà dit, pour démontrer que le principe d’une action quelconque est légitime, il en faut considérer les suites ; si l’Etre est malheureux, à coup sûr, il est coupable, parce qu’il ne peut être malheureux, s’il n’est libre.

Des souffrances de la bête

On aurait pu, sans doute, m’arrêter à cette proposition, en m’opposant les souffrances de la bête, mais l’objection ne m’a point échappé ; et comme je puis ici la résoudre sans interrompre mon sujet, j’y vais travailler avant d’entrer en matière.

Je sais qu’en qualité d’Etre sensible, la bête souffre, et qu’ainsi l’on peut en quelque sorte la regarder comme malheureuse ; mais je prie d’observer si le titre de malheureux n’appartiendrait pas avec plus de raison aux Etres, qui connaissant qu’ils devraient être heureux par leur nature, éprouvent intérieurement le désespoir de ne l’être pas. Dans ce sens, il ne pourrait convenir à la bête, qui est à sa place ici-bas, et qui n’est pas faite pour un autre bien-être que celui de ses sens ; lors donc que ce bien-être est dérangé, elle souffre, sans doute, comme Etre sensible, mais elle ne voit rien au-delà de ses souffrances ; elle les supporte, elle travaille même à les faire cesser, seulement par l’action de sa faculté sensible, et sans avoir pu juger qu’il y ait pour elle un autre état ; c’est-à-dire, qu’elle n’a point ce qui fait le malheur de l’homme, ce remords et cette nécessité de s’attribuer comme lui, ses souffrances. Eh ! comment le pourrait-elle ? Elle n’agit point, on la fait agir.

Cependant il reste toujours à savoir pourquoi elle souffre, et pourquoi elle est [40] privée si souvent de ce bien-être sensible qui la rendrait heureuse à sa manière. Je pourrais rendre raison de cette difficulté, s’il m’était permis de m’étendre sur la liaison des choses, et de faire voir jusqu’où le mal a gagné par les écarts de l’homme ; mais c’est un point que je ne ferai jamais qu’indiquer, et pour le présent, il suffira de dire que la Terre n’est plus vierge, ce qui l’expose, elle et ses fruits, à tous les maux qu’entraîne la perte de la Virginité.

Nous pouvons donc dire avec raison qu’il ne peut y avoir d’Etre vraiment malheureux que l’Etre libre, à quoi j’ajouterai que si c’est librement que l’homme s’est plongé dans les peines et dans les douleurs, cette même Liberté lui impose l’obligation continuelle de travailler à réparer son crime ; car plus il se négligera sur ce point, plus il se rendra coupable, et par conséquent plus il se rendra malheureux. Reprenons notre sujet.

Pour nous guider dans l’important examen que nous nous sommes proposés, et qui entre essentiellement aujourd’hui dans la tâche de l’homme, remarquons que la cause principale de toutes nos erreurs dans les Sciences, est de n’avoir pas observé une Loi de deux actions distinctes qui se montre universellement dans tous les Etres de la Création, et jette souvent l’homme dans l’incertitude.

De la double action

Nous ne devons cependant pas être étonnés de voir que chaque Etre ici-bas, soit assujetti à cette double action, puisque nous avons reconnu précédemment deux Natures très distinctes ou deux Principes opposés dont le pouvoir s’est manifesté dès le commencement des choses, et se fait sentir continuellement dans la Création entière.

Or, de ces deux principes, il ne peut y en avoir qu’un qui soit réel et vraiment nécessaire, attendu qu’après UN, nous ne connaissons plus rien. Ainsi, le second Principe, quoique nécessitant l’action du premier dans la création, ne peut certainement avoir ni poids, ni nombre, ni mesure, puisque ces Lois appartiennent à l’Essence même du premier Principe. L’un stable, permanent, possède la vie en lui-même, et par lui-même ; l’autre irrégulier et sans lois, n’a que des effets apparents et illusoires pour l’intelligence qui voudrait s’y laisser tromper.

Ainsi, comme nous le laissons entrevoir, si c’est une raison double qui a fait donner la naissance et la vie temporelle à l’Univers, il est indispensable que les corps particuliers suivent la même loi, et ne puissent, ni se reproduire, ni subsister sans le secours d’une double action.

Toutefois, la raison double qui dirige les corps et toute la matière, n’est pas la même que cette raison double qui provient de l’opposition des deux Principes ; celle-ci est purement intellectuelle, et ne prend sa source que dans la volonté contraire de ces deux Etres. Car, lorsque l’un ou l’autre agit sur le sensible et sur le corporel, c’est toujours dans des vues intellectuelles, c’est-à-dire, pour détruire [41] l’action intellectuelle qui lui est opposée. Il n’en est pas de même de la double action qui assujettit la Nature ; elle n’est attachée qu’aux Etres corporels, pour servir tant à leur reproduction qu’à leur entretien ; elle est pure en ce qu’elle est dirigée par une troisième action qui la rend régulière ; en un mot, c’est le moyen nécessaire établi par la source de toutes les puissances pour la construction de tous ses ouvrages matériels.

Cependant, quoique dans cette raison double attachée à tout ce qui est corporel, il n’y ait rien d’impur, et que ni l’un ni l’autre terme n’en soit mauvais, il y en a un néanmoins qui est fixe et impérissable, l’autre n’est que passager et momentané, et par-là même n’est pas réel pour l’intelligence, quoique ses effets le soient pour les yeux du corps.

Ce sera donc nous avancer beaucoup que de parvenir à distinguer la nature et les résultats de ces deux différents termes, ou de ces deux différentes Lois qui soutiennent la création corporelle ; parce que si nous apprenons à reconnaître leur action dans toutes les choses temporelles, ce sera un moyen de plus de la démêler dans nous-mêmes. En effet, on ne conçoit pas combien les méprises qui se font journellement sur notre Etre, tiennent de près à celles qui se font sur les Etres corporels et sur la Matière, et celui qui aurait l’intelligence pour juger les corps, aurait bientôt celle qui lui est nécessaire pour juger l’homme.

Des recherches sur la Nature

La première erreur qui se soit introduite en ce genre, est d’avoir fait de la Nature matérielle, une classe et une étude à part. Quoique les hommes aient vu que cette branche était vivante et active, ils l’ont regardée comme étant séparée du tronc ; et à force de s’arrêter à ce dangereux examen, le tronc leur a paru à son tour si éloigné de la branche, qu’ils n’ont plus senti le besoin qu’il existât, ou du moins s’ils en ont reconnu l’existence, ils n’ont vu en lui qu’un Etre isolé dont la voix se perd dans l’éloignement, et qu’il est même inutile d’entendre pour concevoir et accomplir le cours et les Lois de cette Nature matérielle.

Si nous nous bornons comme eux à considérer cette Nature en elle-même et comme agissant sans la médiation d’un Principe extérieur, nous pourrions bien, il est vrai, apercevoir ses lois sensibles et apparentes, mais nous ne pourrions pas dire que notre notion fut complète, puisqu’il nous resterait toujours à connaître son Principe réel qui n’est visible qu’à l’intelligence, par lequel tout ce qui existe est nécessairement gouverné, et dont les Lois sensibles et apparentes ne sont que les résultats.

D’un autre côté, si pendant notre séjour parmi les Etres de cette Nature matérielle, nous voulions les éloigner entièrement de nos recherches, pour nous efforcer d’atteindre à celle du principe invisible, nous aurions à craindre de nous tenir trop élevés au-dessus du sentier que nous devons suivre, et par là de ne [42] point parvenir au but de nos désirs, et de n’obtenir qu’une partie des lumières qui nous sont destinées.

Nous devons sentir les inconvénients de ces deux excès ; ils sont tels, qu’en nous livrant à l’un ou à l’autre, nous pouvons être assurés de n’avoir aucune réussite, et si nous négligeons l’une des deux Lois pour rechercher l’autre, nous ne pourrons avoir de toutes les deux qu’une fausse idée, parce que leur liaison actuelle est indispensable, quoique n’ayant pas toujours été manifestée ; enfin, vouloir aujourd’hui s’élever au Principe premier, supérieur et invisible, sans s’appuyer sur la Matière, c’est l’offenser et le tenter ; et vouloir connaître la Matière en excluant ce Principe premier et les Vertus qu’il emploie pour la soutenir, c’est la plus absurde des impiétés.

De la Matière et de son Principe

Ce n’est pas que les hommes ne soient destinés à avoir un jour une parfaite connaissance du Principe premier sans être obligés d’y joindre l’étude de la Matière, de même que depuis leur chute il y a eu un temps où ils étaient entièrement assujettis à cette Loi de Matière, sans qu’ils pussent songer à l’existence du Principe premier. Mais pendant ce passage intermédiaire qui nous est accordé, étant placés entre les deux extrêmes, nous ne devons perdre de vue ni l’un ni l’autre, si nous ne voulons pas nous égarer.

La seconde erreur, c’est que depuis que l’homme est enchaîné dans la Région sensible, il a cherché, à la vérité, le Principe de la Matière, parce qu’il ne peut douter qu’elle en ait un ; mais comme dans cette recherche il a confondu les deux Lois, il a voulu que le Principe de la Matière fut aussi palpable que la Matière elle-même. Il a voulu soumettre l’un et l’autre à la mesure de ses yeux corporels.

Or, une mesure corporelle ne peut s’appliquer que sur l’Etendue : l’Etendue n’est qu’un assemblage, et par conséquent un Etre composé ; et si l’homme s’obstinait à croire que le Principe de l’Etendue ou de la Matière, est la même chose que la Matière, il faudrait donc que ce Principe fût étendu et composé comme elle ; alors il est vrai que les yeux de son corps en pourraient calculer les dimensions, toutefois selon les bornes de ses facultés, et sans en être plus avancé. Car pour mesurer juste, il faudrait qu’il eût une base à ses mesures, et il n’en a point. Mais certes, nous sommes bien éloignés d’avoir une pareille idée du principe de la Matière, d’après celle que nous avons d’un principe en général.

Tous ceux qui ont voulu expliquer ce que c’est qu’un principe, n’ont pu s’empêcher de dire qu’il doit être indivisible, incommensurable et absolument différent de ce que la Matière présente à nos yeux. Les Mathématiciens mêmes et les Géomètres, quoique n’agissant que par leurs sens, et n’ayant que l’étendue pour objet, viennent à l’appui de cette définition ; car tout matériel qu’est ce point mathématique dont ils font la base de leur travail, ils sont obligés de le revêtir [43] de toutes les propriétés de l’Etre immatériel ; sans cela, leur science n’aurait pas encore de commencement.

Ainsi, un Etre indivisible et incommensurable, tel que nous sentons que doit se concevoir tout Principe, qu’est-il autre chose pour nous qu’un Etre simple ? Et, certes, nous ne pouvons douter que les apparences matérielles ne soient au contraire divisibles et soumises à la mesure sensible ; par conséquent, la Matière n’est donc point un Etre simple ; par conséquent, elle ne peut donc être son principe à elle-même ; il serait donc absurde de vouloir confondre la Matière avec le principe de la Matière.

De la divisibilité de la Matière

Je dois, à ce sujet, faire remarquer les obscurités où cette fausse manière de considérer les corps a entraîné la multitude. Le Vulgaire a cru qu’en mutilant, divisant et subdivisant la Matière, il mutilait, divisait et subdivisait en effet le Principe et l’essence de la Matière ; et croyant que les bornes seules de ses organes corporels l’empêchaient d’aller aussi loin que sa pensée dans cette opération, il a imaginé que cette division était essentiellement possible au­delà de ce qu’il pouvait opérer lui-même, et il a cru que la Matière était divisible à l’infini ; de là, il l’a regardée comme indestructible, et par conséquent, comme éternelle.

C’est absolument pour avoir confondu la Matière avec le principe de la Matière, que ces erreurs ont été presque universellement adoptées. En effet, diviser les formes de la Matière, ce n’est pas diviser son essence, ou, pour mieux dire, désunir les parties diverses dont tous les corps sont composés, ce n’est pas diviser, ce n’est pas décomposer la Matière, parce que chacune des parties matérielles provenant de cette division, demeure intacte dans son apparence de Matière, par conséquent dans son essence, et dans le nombre des principes qui constituent toute la Matière.

Par quel étrange aveuglement l’homme a-t-il donc pu croire qu’en diversifiant les dimensions des corps, il divisait réellement la Matière ?

N’est-il pas aisé de voir que toutes les opérations de l’homme en ce genre se bornent à transposer, à désunir ce qui était joint ; et pour que sa main pût décomposer la Matière, ne faudrait-il pas que ce fût lui qui l’eût composée ?

Je ne vois donc ici que la faiblesse et les bornes des facultés de l’homme, qui est arrêté par la force invincible des principes de la Matière ; car nous savons qu’il peut varier à son gré les figures et les formes corporelles, parce que ces formes ne sont qu’un assemblage de particules différentes, et n’ont par cette raison aucune des propriétés de l’Unité ; mais enfin, il n’y a pas une seule de ces particules qu’il puisse anéantir, parce que si le Principe qui les soutient n’est point composé, il ne peut être sujet à aucune division dans son essence ; et dans ce sens, non seulement la Matière n’est pas divisible à l’infini, selon l’idée commune, mais il [44] n’est pas même possible que la main de l’homme commence ou opère sur elle la première et la moindre des divisions ; nouvelle preuve pour démontrer que ce Principe corporel est un et simple, et par conséquent qu’il n’est point Matière.

Bornes des mathématiques

Ce que j’ai dit de la méthode des Mathématiciens, a dû faire sentir la différence qu’il y a de leur marche à celle de la Nature. La Science Mathématique n’offrant entre leurs mains qu’une copie trompeuse de la vraie Science, n’a pour base et pour résultats que des relations, sur lesquelles ayant une fois fixé leurs suppositions, les conséquences se trouvent justes et convenables à l’objet qu’ils se proposent ; en un mot, les Mathématiciens ne peuvent pas s’égarer, parce qu’ils ne sortent pas de leur enceinte, et qu’ils ne font que tourner sur un pivot ; alors tous leurs pas les ramènent au point d’où ils sont partis. En effet, quelque élevé que soit leur édifice, on voit qu’il est égal dans toutes ses parties, et qu’il n’y a pas la moindre distinction entre les matériaux qui servent de fondement, et ceux dont ils bâtissent les plus hauts étages ; aussi que nous apprennent-ils ?

La Nature, au contraire, ayant pour Principe un Etre vrai et infini, produit des faits qui lui ressemblent, et quoique ces faits soient l’enveloppe dont elle se couvre à nos yeux, quoiqu’ils soient passagers, ils sont si multipliés, si variés, si actifs, que nous voyons assez clairement que la source en doit être inépuisable. Mais on verra dans la suite de cet Ouvrage, de plus amples observations sur la Science Mathématique, et sur l’emploi qu’on aurait dû en faire pour parvenir à la connaissance de la Nature et de ce qui est au-dessus.

Des productions et de leurs principes

Nous joindrons ici une autre vérité qui appuiera toutes celles que nous avons établies pour prouver combien la Matière est inférieure au Principe qui lui sert de base et qui la produit.

Je prie d’abord les observateurs d’examiner, s’il n’est pas certain universellement, et dans tout ordre de génération quelconque, que la production ne peut jamais être égale à son Principe générateur. Cette vérité se réalise continuellement dans l’ordre des générations matérielles, quoique ensuite venant à croître, les fruits et les productions de cette classe, égalent et même surpassent en force et en grandeur l’individu qui les a engendrés ; parce que la classe de ces individus étant soumise à la Loi du temps, l’ancien individu dépérit en même temps que son fruit s’avance vers le terme de sa croissance et de sa perfection.

Mais dans le moment de la génération, ce fruit est nécessairement inférieur à l’individu d’où il est provenu, puisque c’est de lui qu’il tient sa vie et son action.

Dans quelque classe que nous fassions nos recherches, je ne crains point d’assurer que nous trouverons l’application de cette vérité ; d’où nous pouvons dire hardiment, que c’est avec raison que nous l’avons annoncée comme universelle ; [45] dès lors il faudra convenir aussi qu’elle est applicable à la Matière, relativement à son principe, parce que si nous pouvons voir naître la Matière, nous ne pouvons nier qu’elle n’ait été engendrée ; et si elle a été engendrée, elle est ainsi que tous les Etres, inférieure à son principe générateur.

C’est être déjà bien avancé que d’avoir reconnu la supériorité du Principe de la Matière sur la Matière, et de sentir qu’ils ne peuvent être tous deux de la même nature ; par-là nous nous trouvons à couvert des jugements hasardeux qu’on a osé prononcer sur cet objet, et qui par le crédit des Maîtres qui en ont été les organes, sont devenus comme autant de Lois pour la plupart des hommes : par-là on est dispensé de croire comme eux, que la Matière est éternelle et impérissable. En distinguant la forme du Principe, nous saurons que l’une peut varier sans cesse, pendant que l’autre reste toujours le même, et on n’aura plus de peine à reconnaître la fin et le dépérissement de la Matière dans la succession des faits et des Etres que la Nature expose à nos yeux, tandis que le Principe de cette Matière n’étant point Matière, demeure inaltérable et indestructible.

De la reproduction des formes

Cette succession de faits, et ce renouvellement continuel des Etres corporels a entraîné les Observateurs de la Nature dans d’autres opinions aussi fausses que les précédentes, et qui les exposent aux mêmes inconséquences. Ils ont vu les corps s’altérer, se décomposer et disparaître de devant eux ; mais en même temps, ils ont vu que ces corps étaient sans cesse remplacés par d’autres corps ; alors ils ont cru que ceux-ci étaient formés des débris des anciens corps, et qu’étant dissous, les différentes parties dont ils étaient composés, devaient entrer à leur tour, dans la composition des nouvelles formes ; de-là ils ont conclu que les formes éprouvaient bien une mutation continuelle, mais que leur Matière fondamentale demeurait toujours la même.

Ensuite, ignorant la véritable cause de l’existence et de l’action de cette Matière, ils n’ont pas vu pourquoi elle n’aurait pas toujours été en mouvement, et pourquoi elle n’y serait pas toujours, ce qui leur a fait décider de nouveau qu’elle était éternelle.

Mais si, élevant les yeux d’un degré, ils eussent reconnu les vrais principes des corps, et qu’ils leur eussent attribué la stabilité qu’ils ont cru voir dans leur prétendue Matière fondamentale, nous n’aurions pas à leur reprocher cette nouvelle méprise ; nous voyons comme eux les révolutions et les mutations des formes ; nous reconnaissons aussi que les principes des corps sont indestructibles et impérissables ; mais ayant montré, comme nous l’avons fait, que ces principes n’étaient point Matière, dire qu’ils sont impérissables, ce n’est pas dire que la Matière ne périt point.

Immuabilité de leurs principes

C’est ainsi qu’en distinguant les corps d’avec leurs principes, les observateurs [46] auraient évité l’erreur dangereuse qu’ils s’efforcent en vain de pallier, et qu’ils se seraient bien gardés d’attribuer l’éternité et l’immortalité à l’Etre matériel qui frappe leurs sens. Je suis d’accord avec eux sur la marche journalière de la Nature ; je vois naître et périr toutes les formes, et je les vois remplacées par d’autres formes ; mais je me garderai bien d’en conclure, comme eux, que cette révolution n’ait point eu de commencement, et qu’elle ne doive point avoir de fin, puisqu’elle ne s’opère en effet, et ne se manifeste que sur les corps qui sont passagers, et non sur leurs Principes qui n’en reçoivent jamais la moindre atteinte. Lorsqu’on aura bien conçu l’existence et la stabilité de ces Principes, indépendamment et séparément des corps, il faudra bien convenir qu’ils ont pu exister avant ces corps, et qu’ils pourront encore exister après eux.

Je ne joindrai pas à ce raisonnement des preuves sur lesquelles on refuserait de me croire, mais elles sont de nature qu’il n’est pas plus en mon pouvoir d’en douter que si j’eusse été présent à la formation des choses.

D’ailleurs la loi numérique des Etres est un témoignage irrévocable ; UN existe et se conçoit indépendamment des autres nombres ; et après les avoir vivifiés pendant le cours de la Décade, il les laisse derrière lui et revient à son Unité.

Des émanations de l’Unité

Les principes des corps étant uns, peuvent donc se concevoir seuls et séparés de toute forme de matière, au lieu que les moindres particules de cette matière ne peuvent subsister, ni se concevoir sans être soutenues et animées par leur Principe ; de même que nous concevons l’Unité numérique, comme pouvant subsister à part des autres nombres, quoique aucun des nombres subséquents à l’Unité ne puisse trouver accès dans notre entendement, si ce n’est comme l’émanation et le produit de cette unité.

En un mot, si nous voulons appliquer ici la maxime fondamentale qui a été établie ci-devant, sur l’inégalité qui existe nécessairement entre l’Etre générateur et sa production, nous verrons, que si les Principes de la Matière sont indestructibles et éternels, il est impossible que la Matière jouisse des mêmes privilèges.

Cependant cette assertion d’une inégalité nécessaire entre l’Etre générateur et sa production, aurait pu laisser quelque inquiétude sur la nature de l’homme, qui ayant pris naissance dans une source indestructible, devrait comme inférieur à son Principe, n’avoir pas le même avantage, et être par conséquent susceptible de destruction. Mais une simple réflexion dissipera ce doute.

Des Etres secondaires

Quoique la Matière et l’homme aient également leur principe générateur, il s’en faut de beaucoup qu’ils aient le même. Le Principe générateur de l’homme est l’Unité ; cette Unité possédant tout en soi, communique aussi à ses productions une existence totale et indépendante ; en sorte qu’elle peut bien, comme chef et principe, étendre ou resserrer leurs facultés ; mais elle ne peut pas leur [47] donner la mort, parce que ses ouvrages étant réels, ce qui est, ne peut pas ne pas être.

Il n’en est pas ainsi de la Matière qui, étant le produit d’un Principe secondaire, inférieur et subordonné à un autre Principe, est toujours dans la dépendance de l’un et de l’autre ; de manière que le concours de leur action mutuelle est absolument nécessaire pour la continuation de son existence ; car il est constant, que lorsque l’une des deux vient à cesser, les corps s’éteignent et disparaissent.

Or, la naissance et la fin de ces différentes actions se manifeste assez clairement dans la Nature corporelle, pour nous démontrer que la Matière ne peut pas être durable. D’ailleurs, reconnaissant, comme nous le devons faire, que l’action de l’Unité, ou du Principe premier, est perpétuelle et indivisible, nous ne pourrions sans la plus grossière erreur, attribuer la même perpétuité d’action aux Principes secondaires qui enfantent la Matière. C’est pourquoi l’Auteur des choses ne peut pas faire que le Monde soit éternel comme lui ; car ce ne serait pas rendre le Monde éternel que de lui faire succéder d’autres Mondes, comme ce sera toujours en sa puissance, puisque chacun de ces Mondes ne pouvant être que l’œuvre d’un Principe secondaire, serait dès lors nécessairement périssable.

De la génération des corps

Examinons actuellement un autre système relatif à notre sujet. On a enseigné, qu’après la dissolution des Etres corporels, les débris de ces corps étaient employés à faire partie de la substance des autres corps. Assurément, les observateurs de la Nature se sont trompés dans cette doctrine, ainsi que dans les conséquences qu’ils en ont tirées. Car, dire que les corps se forment les uns des autres, et ne sont que divers assemblages successifs des mêmes matériaux, c’est une erreur aussi grande que de prétendre que la Matière est éternelle. Ils se seraient bien gardés d’avancer de pareilles opinions, s’ils avaient pris plus de précautions pour marcher sûrement dans la connaissance de la Nature.

Les Principes universels de la Matière sont des Etres simples ; chacun d’eux est un, ainsi qu’il résulte de nos observations, et de l’idée que nous avons donnée d’un Principe en général : les principes innés de la moindre particule de matière doivent donc avoir la même propriété ; chacun d’eux sera donc un et simple, comme les principes universels de cette même Matière : il ne peut y avoir de différence entre ces deux sortes de principes, que dans la durée et dans la force de leur action, qui est plus longue et plus étendue dans les principes universels que dans les principes particuliers. Or l’action propre d’un principe simple est nécessairement simple et unique elle-même, et ne peut avoir, par conséquent, qu’un seul but à remplir ; elle a en elle tout ce qu’il lui faut pour l’entier accomplissement de sa loi ; enfin, elle n’est susceptible ni de mélange, ni de division.

Celle du principe universel matériel a donc les mêmes facultés, et quoique les [48] résultats qui en proviennent, se multiplient, s’étendent et se subdivisent à l’infini, il est certain que ce Principe universel n’a qu’un seul œuvre à faire, et qu’un seul acte à opérer. Lorsque son œuvre sera rempli, son action doit cesser, et être retirée par celui qui lui avait ordonné de la produire ; mais pendant toute la durée du temps, il est assujetti à faire le même acte et à manifester les mêmes effets.

Il en est ainsi des principes innés des différents corps particuliers ; ils sont soumis à la même loi d’unité d’action, et lorsque la durée en est accomplie, elle leur est également retirée.

Alors, si chacun de ces principes n’a qu’une seule action, et qu’à la fin de cette action, ils doivent tous rentrer dans leur source primitive, nous ne pouvons avec raison attendre d’eux de nouvelles formes, et nous devons conclure que les corps que nous voyons naître successivement, tirent leur origine et leur substance d’autres Principes, que de ceux dont nous avons vu l’action suspendue dans la dissolution des corps qu’ils avaient produits. Nous sommes donc obligés de chercher ailleurs la source d’où doivent naître ces nouveaux corps.

Mais où pourrons-nous mieux la trouver que dans la force et l’activité de cette double loi, qui constitue la Nature universelle corporelle, et qui se montre en même temps sous mille faces différentes dans la production et les progrès des corps particuliers ?

Nous savons, en effet, que cette terre que nous habitons, ne pourrait exister et se conserver, si elle n’avait en elle un principe végétatif qui lui est propre ; mais qu’il faut nécessairement qu’une cause extérieure, qui n’est autre chose que le Feu céleste ou planétaire, réagisse sur ce Principe pour que son action se manifeste.

Il en est de même des corps particuliers ; chacun de ces corps provient d’une semence, dans laquelle réside un germe ou principe inné, dépositaire de toutes ses propriétés et de tous les effets qu’il doit produire. Mais ce Germe resterait toujours dans l’inaction, et ne pourrait manifester aucune de ses facultés, s’il n’était aussi réactionné par une cause extérieure ignée, dont la chaleur le met à portée d’agir sur tous les Etres corporels qui l’environnent, lesquels, à leur tour, pénétrant son enveloppe, l’aiguillonnent, l’échauffent, et le disposent à soutenir l’action de la cause extérieure, pour la manifestation de ses propres fruits et de ses propres Vertus.

Et en effet, la cause extérieure ignée, opérant la réaction, aurait bientôt surmonté l’action des Principes individuels, et détruit leurs propriétés, si le secours des Etres alimentaires ne venait renouveler leur force, et les mettre en état de résister à la chaleur dévorante de cette cause extérieure. C’est pour cela que si l’on expose à la chaleur, des Germes privés d’aliments, ils se consument dans leur berceau, sans avoir produit la moindre partie de leur action ; c’est pour cela aussi [49] que des germes, qui ont été à portée de commencer le cours de leur croissance, seraient encore plutôt consumés et détruits, s’ils venaient à manquer des aliments qui leur sont nécessaires pour se défendre de l’activité continuelle de la réaction ignée, parce qu’alors cette réaction, ayant déjà pénétré jusqu’au germe, y peut d’autant mieux déployer sa force destructive.

On voit par-là que les aliments, dont nous parlons, sont eux-mêmes un second moyen de réaction, que la Nature emploie pour l’entretien et la conservation de ses ouvrages ; mais on le verra encore mieux dans la suite.

Telle est donc cette double loi universelle, qui préside à la naissance et aux progrès des Etres corporels. Le concours de ces deux actions leur est absolument nécessaire, pour qu’ils puissent vivre sensiblement à nos yeux ; savoir, la première action innée en eux, ou l’action intérieure, et l’action seconde ou extérieure, qui vient agiter et réactionner la première, et jamais parmi les choses matérielles, un corps ne s’est formé que par ce moyen.

Appliquons à la constitution de l’Univers ce que nous avons dit de la Terre ; nous pouvons le regarder comme un assemblage d’une multitude infinie de germes et de Semences, qui toutes ont en elles le principe inné de leurs lois et Propriétés, selon leur classe et selon leur espèce, mais qui attendent, pour engendrer et se reproduire au-dehors, que quelque cause extérieure vienne les aider et les disposer à la génération. Ce serait même là, où l’on trouverait l’explication d’un phénomène qui étonne la multitude, savoir, pourquoi on trouve des vers dans des fruits sans piqûre, et des animaux vivants dans le cœur des pierres ; c’est, parce que les uns et les autres placés par la Nature, ou parvenus par filtration dans ces sortes de matras, y ont trouvé, ou y ont reçu, par la même voie de filtration, des sucs propres à opérer sur eux la loi nécessaire de réaction. Mais ne nous éloignons pas de notre sujet.

Voyons donc à présent quelle part les corps et les débris des corps peuvent avoir à la formation et à l’accroissement des autres corps ; ils peuvent augmenter les forces des Etres corporels, et les soutenir contre la réaction continuelle du Principe extérieur igné ; ils peuvent même contribuer, par leur propre réaction, à la manifestation des facultés des Germes, et en faire opérer les propriétés. Mais ce serait aller contre les Lois de la Nature, et méconnaître l’essence d’un Principe en général, que de croire qu’ils pourraient s’immiscer dans la substance de ces Germes. Ils peuvent, je le répète, en être le soutien et l’aiguillon, mais jamais ils ne feront portion de leur essence. Les observations suivantes en seront la preuve.

De la destruction des corps

Nous avons établi précédemment que les principes des corps ne sont point Matière, mais des Etres simples ; qu’en cette qualité, ils doivent avoir en eux tout ce qui est nécessaire à leur existence, et qu’ils n’ont rien à emprunter des autres [50] Etres. Ils n’en emprunteraient pas même le secours de cette réaction extérieure, dont nous venons de parler, si par l’infériorité de leur nature, ils n’étaient assujettis à la double Loi qui régit tous les Etres élémentaires. Car il y a une Nature, où cette double Loi n’est pas connue, et où les Etres reçoivent la naissance sans le secours d’Etres secondaires, et par les seules vertus de leur Principe générateur ; c’est celle par où l’homme a passé autrefois. Mais, afin que notre marche soit plus sûre, ne comptons pour rien la théorie, jusqu’à ce que l’expérience vienne la justifier ; et d’abord observons ce qui se passe dans la destruction des corps.

Cette destruction ne peut avoir lieu que par la cessation de l’action du Principe inné, producteur de ces corps, puisque cette action est leur véritable base et leur premier appui ; or ce Principe ne peut cesser d’agir, que lorsque la Loi qui l’asservissait à l’action, est suspendue, parce qu’alors étant délivré de ses chaînes, il se sépare de ses productions et rentre dans sa source originelle. Car tant que cette Loi opérerait, jamais l’enveloppe ne pourrait cesser d’être sous sa forme naturelle et individuelle ; et si cette forme est sujette à se décomposer, ce ne peut être que parce que la Loi de la réaction étant retirée, le Principe inné dans cette forme, et qui la fait exister, en liant ensemble les trois éléments dont elle est composée, se sépare de ces éléments, et les abandonne à leurs propres Lois ; alors, ces Lois étant opposées les unes aux autres, les éléments qui s’y trouvent livrés, se combattent, se divisent, et se détruisent enfin tout à fait à nos yeux.

C’est ainsi qu’insensiblement les corps meurent, disparaissent, et s’anéantissent. Je ne vois donc plus dans un cadavre qu’une matière sans vie, privée du Principe inné qui en avait produit et qui en soutenait l’existence ; je ne vois dans ces débris, que des parties qui sont encore soutenues par la présence des actions secondaires que le Principe inné avait émanées dans ce corps pendant la durée de sa propre action ; car ces émanations secondaires sont répandues dans les moindres particules corporelles, mais elles se séparent elles-mêmes successivement de leurs enveloppes particulières, après que leur Principe producteur a abandonné le corps entier, dont leur réunion formait l’assemblage.

Qu’est-ce donc, qu’un corps privé de la vie pourra dans le cours de sa dissolution, communiquer aux nouveaux corps, dont il seconde la croissance et la formation ? Sera-ce le Principe dominant ? Mais il n’existe plus dans le cadavre, puisque ce n’est que par la retraite de ce Principe, que le corps est devenu cadavre. D’ailleurs chaque Germe, ayant son propre Principe inné et dépositaire de toutes ses facultés, il n’a pas besoin de la réunion d’un autre Principe. En un mot, deux Etres simples ne pouvant jamais se réunir, ni confondre leur action ; leur assemblage, bien loin de concourir à la vie des nouveaux corps, ne ferait qu’en [51] occasionner le désordre et la destruction, puisqu’il n’est pas possible de placer deux centres dans une circonférence, sans la dénaturer.

Dira-t-on que les parties matérielles du corps qui se dissout, se réunissent et passent dans l’essence des Germes ? Mais nous venons de voir, que chaque Germe est animé par un Principe, qui renferme en lui tout ce qui est nécessaire à son existence. D’ailleurs, ne voyons-nous pas toutes les parties du cadavre se dissoudre successivement, et ne pas laisser après elles la moindre trace ? Ne savons-nous pas que cette dissolution particulière ne s’opère, que par la séparation des émanations secondaires, qui étaient demeurées dans le cadavre, et que nous pouvons regarder chacune comme le centre de la partie qu’elle occupait ; mais alors nous ne pourrons nous dispenser de reconnaître que les corps, que les parties des corps, que tout l’Univers n’est qu’un assemblage de Centres, puisque nous voyons par gradation les corps se dissiper entièrement. Or, si tout est centre, et si tous les centres disparaissent dans la dissolution, que restera-t-il d’un corps dissous, qui puisse faire partie de l’existence et de la vie des nouveaux corps ?

C’est donc une erreur, de croire que les Principes, soit généraux, soit particuliers, des Etres corporels qui se dissolvent, aillent, après s’être séparés de leur enveloppe, animer de nouvelles formes, et que recommençant une nouvelle carrière, ils puissent vivre successivement plusieurs fois. Si tout est simple, si tout est un dans la Nature et dans l’essence des Etres, il en doit être de même de leur action, et chacun d’eux doit avoir sa tâche particulière, simple et unique comme lui, autrement il y aurait faiblesse dans l’Auteur des choses, et confusion dans ses ouvrages.

De la digestion

Mais, prenant la digestion animale pour exemple, on m’objectera sans doute, que dans la dissolution des aliments qui se fait par cette digestion, la plus grande quantité en passe dans le sang, dans la lymphe, et dans les autres fluides de l’individu, et que delà, se portant dans toutes les parties du corps, l’animal en reçoit l’entretien et la subsistance ; alors on me demandera comment il se pourrait, que ces aliments ne fissent que fortifier l’action et la vie de l’animal qui les reçoit, sans lui communiquer la moindre partie d’eux-mêmes, et sans que le feu inné en eux ne pénétrât le Principe et l’Essence de cet individu, pour s’y unir et en accroître l’existence.

Je réponds à cela, que très certainement le seul emploi des aliments est de soutenir la vie et l’action de l’individu qui les a dévorés ; il ne peut les recevoir comme des nouveaux Principes pour lui, ni comme une augmentation de son Etre, mais comme les agents d’une réaction qui lui est nécessaire pour déployer ses forces et conserver son action temporelle ; et quoique aucun Etre corporel ne puisse se passer de cette réaction, il n’y en a point dans qui elle n’ait sa mesure ; [52] car il est constant, que si le Principe contenu dans l’aliment pouvait s’unir au Principe du corps qui s’en nourrit, il n’y aurait plus de mesure dans la Loi d’action, par laquelle ce dernier aurait été constitué.

De la Réintégration des corps

Nous le savons par expérience et par les ravages que causent dans l’animal les crudités et les viandes mal cuites et mal saignées ; nous savons, dis-je, combien une réaction trop vive est contraire à la vie corporelle ; et nous ne pouvons nier que les Animaux qui sont destinés par leur nature, à dévorer d’autres Animaux, ne soient plus féroces et plus cruels, qu’ils n’aient, dis-je, un caractère plus avide et plus destructeur, que les Animaux qui ne se nourrissent que de Végétaux. C’est que les premiers éprouvent une réaction excessive, en recevant avec les chairs dont ils vivent, une grande quantité de Principes animaux secondaires, et qu’ils emploient tous les efforts de l’action innée en eux, pour opérer, avant le temps, la dissolution des enveloppes de ces Principes ; mais ceux-ci ne se trouvant point alors dans leur menstrue naturelle, emploient aussi toute leur force pour rompre ces chaînes étrangères, et retourner à leur source primitive.

Pendant ce combat, l’individu éprouve une effervescence qui l’agite et l’entraîne à des actes désordonnés, et il ne peut être rendu à un état plus tranquille, qu’après que l’enveloppe de ces Principes secondaires est dissoute et qu’ils ont rejoint leur Principe générateur.

C’est à ce sujet, que nous devons blâmer, en passant, l’usage de la plupart des Nations, qui ont cru honorer les Morts, soit en conservant leurs cadavres, soit en les consumant par le feu. L’une et l’autre de ces pratiques est également insensée et contraire à la Nature. Car la vraie menstrue des corps, c’est la terre, et la main des hommes n’ayant pu produire ces corps, elle ne devait pas tenter, ni d’en déterminer, ni d’en prolonger la durée, laissant à chacun de leurs Principes, le soin de suspendre son action suivant sa Loi, et de se réunir dans son temps à sa source.

De la femme

Je ne puis me dispenser non plus de m’arrêter un moment sur cette Proposition, que la vraie menstrue des corps c’est la terre. C’est dans elle, en effet, que doit se décomposer principalement le corps de l’homme ; mais le corps de l’homme prend sa forme dans le corps de la femme ; lorsqu’il se décompose, il ne fait donc que rendre à la terre, ce qu’il a reçu du corps de la femme. La terre est donc le vrai Principe du corps de la femme, puisque les choses retournent toujours à leur source, et ces deux Etres étant si analogues l’un à l’autre, on ne peut nier que le corps de la femme n’ait une origine terrestre ; nous rappelant ensuite qu’elle a été la première origine corporelle de l’homme, nous verrions sensiblement pour quelle raison la femme lui est universellement inférieure.

Mais on s’est étrangement égaré, lorsqu’on a cru pouvoir porter cette dif férence au­delà de la forme ou des facultés corporelles. La femme, quant au Principe intellectuel, a la même source et la même origine que l’homme ; car cet homme n’étant condamné qu’à la peine et non à la mort, il fallait près de lui un Etre de sa nature, et malheureux comme lui, qui par ses infirmités et sa privation, le rappela à la sagesse, en retraçant continuellement à ses yeux les suites amères de ses égarements : d’ailleurs l’homme n’est point le père de l’Etre intellectuel de ses productions, comme l’ont enseigné des doctrines fausses et d’autant plus funestes, qu’elles se sont appuyées sur des comparaisons prises dans la Matière, telles que les intarissables émanations du feu élémentaire ; mais dans tout ceci est un Mystère que je ne croirai jamais assez enseveli. Reprenons la chaîne de nos observations.

De la végétation

Il y a un fait que les Naturalistes ne manqueront pas de m’opposer, c’est celui des liqueurs colorées qu’ils font passer dans quelques plantes, parvenant ainsi à varier la couleur des fleurs, et même à changer absolument celle qui leur appartenait par la Nature. Ma réponse sera simple, et tiendra à tout ce que j’ai dit sur la digestion.

Toute plante a son Principe inné comme les autres corps ; les sucs, qui lui tiennent lieu d’aliments, ne peuvent rien ajouter à ce Principe ; mais ils lui servent de défense contre la réaction de la cause extérieure ignée qui sans eux surmonterait et consumerait bientôt, par sa chaleur, les forces et l’action des Principes individuels. Alors on doit sentir, par le nombre infini des différentes substances qui peuvent servir d’aliments aux Etres corporels, à quelle variété de réaction ils sont exposés. Il est vrai qu’il n’y en a qu’une seule qui soit réellement propre à chaque espèce : mais la Nature des choses périssables, comme les corps, et les révolutions continuelles auxquelles ils sont soumis, les exposent à en recevoir d’étrangères, qui affaiblissent, qui contraignent leurs facultés, et même qui les détruisent tout à fait, quoique le Principe de l’Etre soit indestructible.

Ces réactions sont opérées, comme on le sait, par des Etres secondaires, qui sont aussi dépositaires d’un Principe qui leur est propre. Ce Principe ne peut opérer de réaction, soit par lui-même, soit par les Principes particuliers émanés de lui, qu’ils ne soient tous revêtus de leur enveloppe corporelle, puisque tous les Etres simples ne sont ici-bas qu’à cette condition. Il est donc certain que l’enveloppe de ces Principes secondaires passe, ainsi qu’eux, dans la masse corporelle des Plantes et des Animaux, pour leur servir d’aliment, et pour les aider à résister à l’action de la cause extérieure ignée. Il est certain qu’ils y portent aussi leur couleur et toutes leurs propriétés. Mais, quoiqu’ils passent dans ces différents individus, nous ne pourrons jamais admettre qu’ils s’y confondent, et qu’ils fassent partie de leur substance.

Des aliments

Pour que ces enveloppes alimentaires parvinssent à s’unir avec la substance de l’individu qui s’en empare, il faudrait que leurs Principes pussent réciproquement se confondre. Mais nous avons vu que ces Principes, étant des Etres simples, la réunion en est impossible, et puisque les enveloppes n’ont de propriétés que par leur Principe, la réunion des enveloppes est donc impossible aussi. Les aliments sont donc toujours des substances étrangères, quoique nécessaires à l’Etre qui les reçoit, car on sait qu’ils ne lui sont profitables, qu’autant qu’il en opère la dissolution.

Je pense qu’on n’aura pas de peine à convenir qu’il ne peut y avoir aucune espèce de mélange, avant que cette dissolution soit commencée or, si la dissolution ne peut s’opérer, sans avoir été précédée de la retraite des Principes innés, si elle n’est en elle-même que division et destruction, comment se ferait-il que l’individu qui opère cette destruction, pût être confondu avec l’enveloppe même qu’il détruit  ?

En effet, si les aliments et les Principes qu’ils renferment, pouvaient se confondre avec la substance et les Principes des Etres qu’ils réactionnent, ils pourraient également leur être substitués, et en prendre la place ; alors il serait facile de dénaturer entièrement les individus et les espèces ; il se pourrait qu’ayant changé une fois la classe et la nature d’un Etre, on en fît autant sur toutes les classes qui existent, d’où proviendrait une confusion générale, qui empêcherait que nous fussions jamais sûrs du rang et de la place que les Etres doivent occuper dans l’ordre des choses.

Aussi la Loi, par laquelle la Nature a constitué ses productions, se refuse-t-elle absolument à ces tentatives chimériques ; elle a donné à chacun des Etres corporels un Principe inné particulier, qui peut étendre, et qui étend souvent son action au-delà de la mesure ordinaire, par le secours des réactions forcées, et d’un matras plus favorable, mais qui ne peut jamais perdre, ni changer son essence. Ce Principe, étant le producteur et le père de son enveloppe, ne peut s’en séparer, que l’enveloppe n’entre aussitôt en dissolution, et ne se détruise insensiblement ; et il est de toute impossibilité, qu’un autre Principe ou un autre Père, vienne habiter cette enveloppe, et lui servir de soutien, car dans la Nature corporelle, il n’y a point d’adultères, ni de Fils adoptifs, attendu qu’il n’y a rien de libre.

Du mélangedes corps

Chaque Etre simple ou Principe a donc son existence à part, et par conséquent, une action et des facultés individuelles, qui sont aussi incommunicables que son existence.

Qu’on ne m’objecte point, que dans le mélange des liqueurs et des corps susceptibles de se lier, on aperçoit des effets uns et simples, dont aucun de ces corps n’était capable en particulier ; car je ne craindrai point d’assurer que, dans ces [55] amalgames, l’action et la réaction des divers Principes les uns sur les autres ne produisent des résultats uns et simples qu’en apparence, et à cause de la faiblesse de nos organes, et que ces résultats sont, en effet, combinés et produits par l’action propre et particulière à chacun des Principes rassemblés.

Si c’est un mélange de divers corps, qui ne soient susceptibles ni d’action, ni de réaction sensible les uns sur les autres, mais ayant chacun à eux leur propriété particulière de couleur, saveur, ou autre ; il résulte de leur assemblage une troisième propriété, qui n’est réellement qu’un produit apparent des deux premières, lesquelles se trouvent mêlées et combinées, mais point du tout unies et confondues. Car on ne me niera pas que dans ce fait, les Principes et leurs enveloppes restent parfaitement distincts et séparés, et qu’il n’y a que la faiblesse de nos sens qui puisse nous empêcher d’apercevoir séparément les actions propres et particulières à chacun de ces corps. On ne voit donc autre chose ici qu’une multitude de corps de même espèce, entassés ou rassemblés avec une multitude de corps d’espèce différente, mais conservant toujours leur existence, leurs facultés, et leur action propre et individuelle.

Si c’est un corps solide jeté dans un fluide qui lui soit analogue, le fluide en surmonte la force et les propriétés, il en détache les parties, il les divise, il détruit leur solidité apparente et sensible, il le dissout et paraît s’en emparer. Par le moyen de cette dissolution, le fluide nous présente, en effet, des résultats, qu’il était impossible de découvrir séparément dans l’une ou l’autre des substances qui ont formé l’assemblage. Mais pourra-t-on en conclure qu’il s’y fasse aucun mélange des Principes, et n’est-il pas certain qu’il n’y a là qu’une simple extension de l’action du Principe dominant sur celle du Principe inférieur ; extension qui diminue et cesse même, lorsque le Principe supérieur en force a actionné une quantité suffisante des corps qu’on a exposés à son action, et y a consumé tout le pouvoir qui était en lui ?

Si c’est un corps solide qui s’empare d’un fluide, et qui l’absorbe ; ou deux fluides, qui par leur mélange, produisent des corps solides ou des amalgames indissolubles en apparence ; enfin, si ce sont des corps, qui d’abord ne présentaient en particulier ni force, ni propriétés, mais qui, par leur assemblage, produisent des effets surprenants, des flammes ardentes, des feux, des bruits, des couleurs vives et brillantes ; pourrait-on jamais démontrer qu’il y ait dans aucun de ces faits, réunion, confusion ou communication d’un Principe avec un autre Principe ? Puisque, si la force du Principe dominant n’a fait que suspendre l’action du Principe le plus faible, sans en détruire l’enveloppe, alors il se peut que l’Art parvienne encore a les séparer, et à les remettre l’un et l’autre en leur premier état ; ce qui est une preuve invincible de la Vérité que je viens d’établir.

Si, toujours sans détruire les enveloppes, le Principe supérieur en forces n’a fait que diviser des assemblages, et si rendant les parties constituantes de ces masses à leur liberté et à leur ténuité naturelle, il les a seulement repoussées par l’évaporation, alors les Principes individuels de même nature, qui étaient auparavant rassemblés, se trouvent, il est vrai, dispersés ça et là, sur la terre et dans les airs, mais sans avoir rien communiqué, ni perdu de leurs facultés, de leur substance, ou de leur action.

Mais, si au contraire le Principe dominant a par sa force et sa puissance décomposé l’enveloppe même du Principe inférieur ; s’il l’a dissoute et détruite, alors l’action du Principe inférieur est anéantie, et bien loin qu’en terminant ainsi sa carrière, ce Principe ait pu s’unir, ou communiquer son action au Principe dominant, c’est que dans ce fait, l’action même du Principe dominant se trouve bornée à sa première activité, si elle n’a été altérée, ou épuisée, sans retour, par sa propre victoire.

Des semences vermineuses

Enfin, la confusion et la continuité d’action du même Principe dans différentes formes successives, ne se trouve pas davantage dans la naissance des vers et autres insectes qui paraissent à la putréfaction des cadavres ; le Principe de l’existence de ces animalcules est également dans leur propre semence : car nos corps, comme tous ceux de la Création, sont l’assemblage d’une multitude infinie de germes destructeurs, et de semences vermineuses qui n’attendent, pour se produire et pour engendrer, qu’une réaction et des circonstances convenables.

Tant que nos corps subsistent dans la plénitude de leur vie et de leur action, le Principe dominant qui les dirige tenant toute l’enveloppe dans l’équilibre, en empêche la dissolution, et contient l’action de ces germes destructeurs. Mais, quand ce Principe dominant vient à abandonner cette enveloppe, alors les Principes secondaires n’ayant plus de lien, se séparent naturellement et laissent le champ ouvert à tous ces animalcules ; ils aident même à leur naissance et à leur accroissement, par une réaction et une chaleur propre à leur faire percer leur enveloppe séminale.

Alors, les débris du cadavre servent de pâture à ces insectes, et passent en eux comme les aliments passent par la digestion dans tous les corps vivants ; dans les uns et dans les autres, même dissolution, même emploi des Principes innés ; mais, ni dans les uns, ni dans les autres, le Principe du corps dissous ne passe dans le corps vivant pour l’animer ; car, je l’ai assez établi, chaque Etre a la vie en soi, et n’a besoin que d’une cause extérieure, pour mettre en action et soutenir son propre principe.

Unité d’action dans les principes

Il est donc évident que, dans les actes les plus cachés des Etres corporels, tels [57] que la formation, la naissance, l’accroissement et la dissolution, les Principes ne se mélangent et ne se confondent jamais avec les Principes.

Les aliments ne sont donc que des moyens de réaction propres à garantir les corps vivants de l’excès de l’action ignée qui dévore et dissout successivement ces Etres alimentaires, comme elle dissoudrait sans eux le corps vivant lui-même. Ainsi ils ne sont pas, comme le croient les Observateurs et la multitude après eux, des matériaux dont l’Etre qui se forme doive être composé, puisque cet Etre a tout en lui avec la vie, que les Etres alimentaires étant dissous n’ont plus rien ; et que ce qui pourrait leur rester se perd continuellement à mesure que les Principes particuliers se séparent de leur enveloppe, et vont se réunir à leur source originelle.

Faux système sur la matière

Ainsi, cette mutation apparente des formes ne doit plus nous séduire, jusqu’à nous faire croire que les mêmes Principes recommencent une nouvelle vie ; mais nous resterons persuadés que les nouvelles formes que nous voyons sans cesse naître et se reproduire sous nos yeux, ne sont que les effets, les résultats et les fruits de nouveaux Principes qui n’avaient point encore agi ; et nous aurons sûrement de l’Auteur des choses, l’idée qui lui convient, lorsque nous dirons que tout étant simple, tout étant neuf dans ses ouvrages, tout doit y paraître pour la première fois.

C’est par de telles vérités que nous démontrons de nouveau, combien l’opinion de l’éternité de la Matière est contraire aux Lois de la Nature. Car, non seulement ce ne sont pas les mêmes Principes innés qui demeurent continuellement chargés de la reproduction successive des corps ; mais il est certain qu’un Principe quelconque ne peut avoir qu’une seule action, et par conséquent, qu’un seul cours. Or, il est assez visible que le cours des Etres particuliers qui composent la Matière est borné, puisqu’il n’y a pas un instant où nous n’en apercevions la fin, et que le temps n’est sensible que par leur continuelle destruction.

Mais il ne faut plus être étonnés des erreurs qui ont régné jusqu’à présent sur cet objet, et si nous adoptions les opinions dont elles sont les suites, il n’y aurait point de termes à nos égarements. Les Observateurs, ayant à peine fait un pas pour distinguer la Matière d’avec le Principe qui soutient et engendre cette Matière, donnent à l’une ce qui n’appartient qu’à l’autre. Ils regardent leur Matière première, comme étant toujours et essentiellement la même, recevant seulement et sans cesse une multitude de formes différentes ; ainsi, la confondant avec son Principe agent, intérieur, inné, ils nous disent que n’y ayant qu’une seule Essence dans la Matière, il ne peut y avoir qu’une seule action universelle dans cette Matière ; et que, par conséquent, la Matière est permanente et indestructible.

Je les prie d’approfondir ce que j’ai dit au commencement de cet ouvrage, sur [58] l’origine et la nature du bien et du mal. J’ai fait voir qu’il répugne à tout homme de sens, d’admettre que des propriétés différentes aient la même source. Appliquons donc ceci aux différentes propriétés que la Matière manifeste à nos yeux, et voyons s’il est vrai qu’il n’y ait qu’une seule essence matérielle.

Diversité des essences matérielles

Je demande si l’action du feu est semblable à celle de l’eau ; si l’eau agit comme la terre, et si nous ne voyons pas dans ces éléments des propriétés non seulement différentes, mais même tout à fait opposées ; cependant ces éléments, quoique étant plusieurs, sont vraiment la base et le fondement de toutes les enveloppes matérielles. Il nous est donc impossible d’adopter avec les Observateurs, qu’il n’y ait qu’une seule essence dans les corps, lorsque nous voyons leurs propriétés se montrer si différemment ; loin donc, ainsi qu’ils le prétendent, que la même Matière soit continuellement employée dans la successive révolution des formes, il n’en est seulement pas deux, dans lesquelles on puisse raisonnablement l’admettre.

Je ne cesserai donc de répéter que l’essence des corps n’est point unique, comme ils le croient ; que toutes les formes sont le résultat de leurs Principes innés, qui ne peuvent manifester leur action que sous la Loi générale de trois éléments, essentiellement différents par leur nature ; qu’un résultat de cette espèce ne peut être considéré comme un Principe, attendu que n’étant point un, il est exposé à varier, et il dépend de l’action plus ou moins forte de l’un ou l’autre de ces éléments ; qu’ainsi la Matière ne peut être stable et permanente, ni passer successivement d’un corps à l’autre, mais que ces corps proviennent tous de l’action d’un Principe nouveau et par conséquent différent.

En un mot, cette différence de tous les Principes innés est assez sensible, si l’on observe que toutes les classes et tous les Règnes de la Nature corporelle sont marqués par des caractères frappants et distinctifs : si l’on observe, dis-je, l’opposition qui règne entre la plupart des classes et des espèces ; c’est là ce qui fera convenir que ces Principes innés et agents des divers corps, sont nécessairement différents. Car pour que le Principe agent, intérieur et inné des corps fût le seul, ou le même, dans toute la Nature, il faudrait qu’il agît partout, et qu’il reparût continuellement et d’une manière uniforme dans les divers corps.

Mais, après avoir reconnu cette différence individuelle des Principes, rappelons-nous avec quelle précision et quelle exactitude chacun d’eux opère l’action particulière qui lui est imposée, et nous compléterons par-là l’idée que nous avons déjà donnée de ces Principes des Etres corporels, en disant qu’ils ne peuvent point être un assemblage, comme les essences de la matière, mais qu’ils sont des Etres simples, dépositaires de leur Loi et de toutes leurs facultés ; des Etres dépositaires d’une seule action, comme tout Etre simple ; c’est-à-dire des Etres [59] indestructibles, mais dont l’action sensible doit finir, et finit à tout instant, parce qu’ils ne sont préposés que pour agir dans le temps, et pour composer le temps.

Du système des développements

Je n’ai plus qu’une légère remarque à faire aux Observateurs de la Nature sur un mot qu’ils emploient, en traitant des corps. Ils en annoncent la naissance et l’accroissement sous le nom de développement. Nous ne pouvons leur passer cette expression ; parce que, s’il était vrai que les corps ne fissent que se développer, il faudrait qu’ils fussent entiers dans leurs germes ou dans leurs Principes. Or, si ces corps étaient essentiellement et réellement contenus dans les Principes, ils en feraient disparaître leur qualité primitive d’Etre simple ; alors ils ne seraient plus indivisibles, ni par conséquent revêtus de l’immortalité, ou il faudrait pour la conserver aux Principes, la conserver aussi aux Etres corporels qui y seraient renfermés ; ce serait accorder ce que nous avons nié jusqu’à présent, et contredire grossièrement ce que nous avons établi.

Si les Observateurs ne veulent pas s’exposer aux conséquences les plus absurdes, il faut donc qu’ils s’accoutument à ne point regarder la croissance des Etres corporels comme un développement, mais comme l’œuvre et l’opération du Principe inné, producteur des essences matérielles qui les dispose et les conforme selon la Loi particulière qu’il porte avec lui. Je sais que ceux à qui je m’adresse, sont bien loin de soupçonner une pareille doctrine, et qu’ils seront peu disposés à l’admettre ; car rien n’est plus opposé à leurs pensées et à la manière dont ils ont envisagé la Nature jusqu’à présent ; cependant je leur présente ces Vérités avec confiance, et dans la conviction où je suis qu’ils n’en peuvent mettre aucune autre à la place.

Je ne sais pas même comment, en admettant la croissance de l’Etre corporel par le développement, ils ont pu s’arrêter un moment à l’idée que j’ai combattue plus haut, sur le passage et la réunion des parties différentes d’un corps dans un autre corps ; car, si le germe ne fait que se développer, il faut donc qu’il ait en lui toutes ses parties ; or, s’il a toutes ses parties, pourquoi aurait-il besoin des parties d’un autre corps pour se former ?

Mais, qu’on ne croie pas pouvoir tourner l’argument contre moi, et dire que si je nie que toutes les parties dont la formation est nécessaire à la corporisation complète d’un Etre matériel, soient contenues dans son germe, c’est convenir qu’il doit recevoir du dehors les matériaux de son accroissement ; ce qui serait, sans doute très contraire aux Vérités que j’ai tâché d’exposer sur la Nature. Cette Nature est vivante partout, elle a en elle le mobile de tous ses faits, sans avoir besoin que les germes renferment en eux l’assemblage abrégé de toutes les parties qui doivent un jour leur servir d’enveloppe. II ne leur faut que la faculté de les produire, et ils l’ont. Dès lors, s’ils ont cette faculté, tous les autres expédients [60] qu’on a inventés pour expliquer la croissance et la formation des Etres corporels, deviennent superflus ; car les Observateurs n’y avaient eu recours qu’après avoir méconnu dans la Matière, le Principe inné de sa vie et de son action, et qu’après avoir ainsi imaginé qu’elle était essentiellement morte et stérile. Un mot de plus achèvera de proscrire entièrement cette idée de développement des Etres corporels ; c’est que s’il avait lieu, il n’y aurait point de monstres, puisque tout aurait été créé régulier ; et que s’il n’y avait qu’un développement, l’Auteur des choses n’aurait plus rien à faire. Or nous sommes loin de croire qu’il puisse, ni lui, ni tout ce qu’il a produit, demeurer dans l’inaction.

Récapitulation

Je bornerai là mes observations sur la manière défectueuse dont les hommes ont considéré l’essence de la nature corporelle ; j’ose croire que s’ils veulent méditer ce que je leur ai annoncé, ils avoueront que c’est pour n’avoir pas distingué la Matière d’avec son Principe, qu’ils se sont si souvent égarés ; et d’après ce que je viens de dire sur la formation des Etres la mutation continuelle des formes, la distinction des essences d’avec leur Principe inné, les propriétés et la simplicité de ce Principe, tant dans le particulier que dans l’universel, et sur l’unité de son action qui n’est ordonnée que pour un temps, ils conviendront que les Principes des différents Etres corporels ne se confondent point, ni ne se communiquent point, par la raison qu’ils sont indivisibles ; qu’étant indivisibles, ils ne peuvent jamais se dissoudre ; qu’ils sont distincts entre eux, tant par la nature particulière de leur action, que par le terme de sa durée ; ce qui s’annonce par la destruction des éléments qui composent la Matière ; qu’il résulte de-là une infinité de combinaisons corporelles successives, d’où les Observateurs ont trop légèrement conclu que les corps se succédant sans cesse, la matière qui leur sert de base est impérissable. Car, loin de la regarder comme éternelle, ils doivent convenir avec nous, qu’il n’y a pas un seul instant où elle ne se détruise, puisque dans elle une action fait toujours place à l’autre. Ils ne se flatteront plus alors, comme les Alchymistes, d’une revivification continuelle qui les mette eux et tous les corps à l’abri de la dissolution ; car, si l’existence des corps n’a qu’une durée limitée, ce terme une fois arrivé, il serait impossible de retarder leur destruction, sans y joindre un nouveau Principe, à celui qui est prêt à s’en séparer ; or nous avons vu que ceci ne pouvait arriver dans l’ordre même naturel des choses ; les hommes croiraient-ils donc leurs pouvoirs supérieurs à la Nature et aux Lois qui constituent les Etres ?

Ainsi, ayant appris à distinguer la Matière d’avec le Principe qui l’engendre, et ayant reconnu les différentes actions qui se manifestent dans cette Matière, ils ne croiront plus à toutes ces identités chimériques qui leur ont fait insensiblement tout confondre, même le bien et le mal. Portons actuellement notre vue sur des objets plus élevés.

 

Enchaînement des erreurs

S’IL était possible qu’une erreur ne fût pas toujours la source d’une infinité d’autres erreurs, je semis peu sensible à celles que je viens de combattre, concernant le Principe, et les Lois de la Matière ; car la connaissance de ces objets n’étant pas d’une grande importance, de pareilles méprises ne peuvent pas être bien dangereuses par elles-mêmes. Mais, dans l’état des choses, ces Erreurs se tiennent entre elles comme les Vérités; et de même que nos preuves contre les faux raisonnements des hommes se sont mutuellement servies d’appui, de même leurs opinions sur les corps, et les fragiles conséquences qu’ils en ont tirées, ont en effet pour eux, les suites les plus funestes, parce qu’elles sont essentiellement liées avec des choses d’un ordre supérieur.

Après avoir confondu dans les corps particuliers, la Matière avec le Principe de la Matière, les hommes, égarés au premier pas, n’ont plus été en état, ni de découvrir la véritable essence de cette Matière, ni de discerner le Principe qui la soutient et qui lui donne l’action et la vie; ayant ainsi assimilé les deux natures qui constituent toute la région élémentaire, ils n’ont pas eu l’idée de chercher s’il y en avait une différente et supérieure.

En effet, nous avons vu qu’ils se sont exposés à cette vicieuse alternative, ou de donner au Principe les bornes et les sujétions de la Matière, ou de donner à la Matière les droits et les propriétés du Principe. Dès lors le Principe des corps et les parties grossières qui les constituent, n’étant pour eux qu’une seule et unique chose ; ils sont facilement parvenus, en raisonnant de la même manière, à confondre aussi ces corps et leur Principe, avec des Etres d’une Nature indépendante de la Matière.

Ainsi, d’échelons en échelons, ils ont bientôt établi une égalité universelle entre tous les Etres, en sorte qu’il faudrait admettre avec eux, ou que la Matière est elle-même la cause de tout ce qui s’opère, ou que la cause qui fait opérer la Matière n’est pas plus intelligente que les Principes que nous avons reconnu dans cette Matière ; ce qui revient absolument au même. Car, donner à la Matière, comme ils le font, des propriétés aussi étendues, c’est annoncer qu’elle a tout en elle ; or, si elle a tout en elle, quelle nécessité y a-t-il qu’un Etre intelligent veille sur elle et la dirige, puisqu’elle peut se diriger elle-même ? Alors, que serait-ce donc que cet être intelligent, si les hommes lui refusent la connaissance et l’action sur cette [62] Matière ? Et lui ôter ce pouvoir, ne serait-ce pas lui ôter l’intelligence, puisqu’il y aurait quelque chose au-dessous de lui, qui lui serait inconnu, et qu’il ne pourrait concevoir.

Voilà le cercle étroit dans lequel des hommes imprudents voudraient renfermer nos connaissances et nos lumières.

Je sais que la plupart d’entre eux ont aperçu les suites dangereuses de leurs principes, et que s’ils s’y laissent entraîner, c’est moins par conviction et par goût, que par défaut de précautions, mais ils n’en sont pas moins blâmables de s’être exposés à ces inconséquences. L’homme est à tout moment susceptible de s’égarer, surtout quand il veut seul porter la vue sur des objets dont son exil obscurcit en lui la connaissance. Néanmoins, malgré sa privation, il y a des Erreurs qu’il est coupable de ne pas éviter.

Celles dont il s’agit sont de ce nombre, et avec un peu de bonne foi et les principes que nous avons établis, il est impossible que les Auteurs de pareils systèmes leur trouvent encore quelque vraisemblance.

Je pourrais m’en tenir à ce que j’ai déjà dit sur la différence des Etres sensibles et des Etres intelligents, et aux preuves que j’ai données que les plus rares facultés d’un Etre corporel, ne peuvent pas s’élever au-delà du sensible, ainsi que je l’ai fait remarquer dans les Animaux, qui tiennent le premier rang parmi les trois Règnes de la Nature ; confrontant ensuite les mouvements et la marche des Animaux, avec les facultés d’un autre ordre que nous avons découvertes si évidemment dans l’homme, nous ne pourrions plus douter désormais que cet homme ne soit un Etre intelligent; nous ne pourrions nier également qu’il n’y ait d’autres Etres doués de cette faculté d’intelligence, puisque nous avons vu que dans l’état où l’homme se trouve à présent, il n’a rien à lui, et qu’il est obligé d’attendre tout du dehors, jusqu’à la moindre de ses pensées.

De plus, nous rappelant que parmi les pensées qui lui sont communiquées, il ne peut se dispenser d’avouer qu’il n’y en ait qui répugnent à sa nature, et d’autres qui y sont analogues, en sorte qu’il ne saurait raisonnablement les attribuer à un seul et même Principe, nous aurions déjà suffisamment prouvé l’existence de deux Principes extérieurs à l’homme, et par conséquent, extérieurs à la Matière, puisqu’elle est infiniment au-dessous de lui.

Droits des êtres intelligents

Alors, je le répète, on, ne pourrait refuser l’intelligence à ces deux Principes opposés, puisque dans l’état de réprobation que nous subissons, ils sont les seuls par qui nous puissions sentir notre intelligence. Or, s’ils sont intelligents, il faut qu’ils connaissent et conçoivent tout ce qui est au-dessous d’eux; car sans cela ils ne jouiraient pas de la moindre des facultés de l’intelligence; s’ils connaissent et conçoivent ce qui est au-dessous d’eux, il ne se peut que, comme Etres actifs, [63] ils ne s’en occupent, soit pour détruire, si c’est le Principe mauvais; soit pour conserver, si c’est l’Etre bon.

Par-là nous pourrions démontrer aisément que la Matière ne va pas toute seule. Mais c’est dans elle-même qu’il en faut chercher les preuves, pour dissuader ceux qui lui ont attribué une activité essentielle à sa Nature.

Nous avons établi les Principes de la Matière, tant généraux que particuliers, comme renfermant en eux la vie et les facultés corporelles qui doivent en provenir. Nous avons ajouté que, malgré cette propriété indestructible et innée dans ces Principes, ils ne pourraient jamais rien produire, s’ils n’étaient réactionnés et réchauffés par les Principes ardents extérieurs, destinés à mettre en action leurs facultés, et cela en vertu de cette double Loi qui assujettit tout Etre corporel, et qui préside à toutes les actions et à toutes les générations de la Matière.

Du principe du mouvement

C’est déjà sans doute une marque de faiblesse et d’assujettissement dans le Principe de l’Etre corporel, d’avoir la vie en soi, et de ne pouvoir de soi-même la mettre en action. Cependant nous ne pouvons douter que ce Principe de vie inné dans le germe de tout Etre corporel, ne soit au-dessus des Principes ardents extérieurs, qui n’emploient sur lui qu’une simple réaction secondaire, sans pouvoir rien lui communiquer d’essentiel à son existence. Alors, si ces Principes ardents sont inférieurs au Principe de vie qu’ils viennent réactionner, ils peuvent encore moins que lui, se mettre d’eux-mêmes en action.

Ce serait en vain qu’on parcourrait le cercle de la révolution des Etres corporels, pour y trouver le premier Principe de cette action; et si l’on finissait par dire que ces Etres se réactionnant mutuellement, n’ont pas besoin d’une autre cause pour produire ce qui est en eux, on serait obligé d’admettre, que d’abord le premier mouvement aurait été communiqué à ce cercle dans lequel ils sont renfermés; car les Principes les plus actifs parmi les Principes corporels, ne pouvant rien, sans la réaction d’un autre Principe, comment ceux qui leur sont inférieurs pourraient-ils se passer de cette réaction ? On voit par là, qu’à quelque point du cercle qu’on fasse commencer la première action, il est de toute nécessité que cette action commence.

Je demande donc aux Observateurs de bonne foi, s’ils conçoivent à présent que ce commencement d’action puisse se trouver dans la Matière, et appartenir à sa Nature; et si au contraire, elle ne leur démontre pas physiquement sa dépendance originelle par cette Loi irrévocable, qui soumet le Principe de sa reproduction journalière, au concours et à l’action d’un autre Principe.

Ils doivent d’autant moins douter de cette Vérité, que les moyens qu’ils emploient pour la détruire, sont, au contraire, ce qui sert le mieux à l’étayer. Qu’on mette, disent-ils, telles et telles matières ensemble, et on y apercevra bientôt de [64] la fermentation, de la putréfaction et une production ; mais si ces matières pouvaient seules se rapprocher les unes des autres, serait-il nécessaire de les mettre ensemble ? Alors, si ces manipulations particulières ne peuvent avoir lieu, sans le secours d’une main étrangère, l’universel ne sera-t-il pas dans le même cas, puisque sa nature n’étant pas différente de celle de toutes les parties de la Matière, il n’a rien de plus qu’elles, et ne peut se conduire par une autre loi ?

Mobile de la Nature

Ainsi, je crois pouvoir annoncer la nécessité d’une cause intelligente et active par elle-même, qui ait communiqué la première action à la Matière, comme elle la lui communique continuellement dans les actes successifs de sa reproduction et de sa croissance, et dans tous les effets qu’elle manifeste à nos yeux. Non seulement on ne peut concevoir que cette Matière ne tienne pas son origine d’une Cause qui soit hors d’elle, mais on voit que même aujourd’hui, il faut nécessairement qu’il y ait une cause qui dirige sans cesse toutes les actions de cette Matière, et qu’il n’y a pas un seul instant où elle pût vivre et se soutenir, si elle était abandonnée à elle-même, et privée de ses Principes de réaction.

Enfin, s’il a fallu une Cause pour donner la première action à la Matière, s’il faut encore et toujours le concours de cette Cause pour entretenir la Matière, il n’est plus possible de se former l’idée de cette Matière, sans avoir à la fois celle de sa Cause, qui seule la fait être ce qu’elle est, et sans laquelle elle ne peut pas avoir un moment d’existence : et de même que je ne puis concevoir la forme d’un corps, sans le Principe inné qui l’a produite, de même je ne puis concevoir l’activité des Corps et de la Matière sans une cause physique, mais immatérielle, active et intelligente à la fois, supérieure aux Principes corporels, et qui leur donne ce mouvement et cette action que je vois en eux, mais que je sais ne pas leur appartenir essentiellement.

Ceci peut suffire pour expliquer tous les Phénomènes réguliers de la Nature, où reconnaissant pour chef et pour guide, une Cause supérieure, à qui nous ne pouvons refuser l’intelligence, nous regarderons l’ordre et l’exactitude qui règnent dans l’Univers, comme un effet et une suite naturelle de l’intelligence de cette même Cause.

Alors, rien ne nous étonnera plus dans cette Nature, toutes ses opérations et même la destruction des Etres, nous paraîtront simples et conformes à sa Loi, parce que la mort n’est point un néant, mais une action, et que le temps qui compose cette Nature, n’est qu’un assemblage et une succession d’actions, tantôt créatrices et tantôt destructrices. En un mot, nous devons nous attendre à trouver partout dans l’Univers, le caractère et les témoignages de la Sagesse qui l’a construit et qui le soutient.

Des désordres de la Nature

Mais, autant cette Vérité se fait sentir à la pensée de l’homme, autant il est [65] frappé des désastres et de la confusion qu’il aperçoit si souvent dans la Nature ; à qui donc attribuer ce contraste ? Serait-ce à cette Cause active et intelligente, qui est le véritable Principe de la perfection des choses corporelles ? Il n’est pas possible de s’arrêter un instant à cette idée; et il répugne absolument de penser que cette Cause puissante agisse à la fois pour elle-même et contre elle-même.

Que ce spectacle difforme ne lui enlève donc aucun de nos hommages, et n’affaiblisse point notre vénération pour elle. Après ce qu’on a vu sur la double Loi intellectuelle, c’est-à-dire, sur l’opposition des deux Principes, nous devons savoir à qui on peut attribuer les maux et les désordres de la Nature, quoique ce ne soit pas encore ici le lieu de parler des motifs qui les font opérer.

Mais la puérile défiance de ces Vérités est un des obstacles qui a le plus retardé les progrès de nos connaissances et de la lumière; c’est la principale cause des Erreurs, où les idées des hommes les ont entraînés sur ces objets, et de l’incertitude de tous les raisonnements qu’ils ont fait pour expliquer la Nature des choses.

Cause distincte de la matière

S’ils se fussent mieux appliqués à considérer les deux divers Principes qu’ils étaient forcés de reconnaître, ils auraient aperçu la différence et l’opposition de leurs facultés et de leurs actions, ils auraient vu que le Mal est absolument étranger au Principe du bien; agissant par son propre pouvoir sur les productions temporelles de ce Principe, avec lesquelles il est emprisonné, mais n’ayant aucune action réelle sur le bien même, qui plane au-dessus de tous les Etres, soutient ceux qui par leur nature, ne peuvent se soutenir eux-mêmes, et laisse agir et se défendre ceux à qui il a accordé le privilège de la Liberté. Ils auraient vu, dis-je, quoique la Sagesse ait disposé les choses, de manière que le mal soit souvent l’occasion du bien, cela n’empêche pas que dans le moment où ce mal agit, il ne soit mal, et que dès lors on ne puisse en aucune façon attribuer son action au Principe du Bien.

Ce serait donc là ce qui pourrait aider encore à nous convaincre de la fragilité des systèmes des hommes, et nous confirmer dans les principes où nous sommes, que ce n’est qu’en distinguant la véritable nature et les véritables Propriétés des différents Etres, qu’on peut parvenir à s’en former une idée juste; mais il est temps de retourner à notre sujet.

Si les observations que nous venons de faire sur les Lois qui dirigent la formation des corps, nous ont fait découvrir la nécessité d’une Cause supérieure et intelligente; si nous avons vu que les deux agents inférieurs, savoir, le Principe premier, inné dans les germes, et le Principe secondaire, opérant la réaction, ne sont pas suffisants par eux-mêmes, pour produire la moindre corporisation ; c’est la Nature même et la Raison qui nous enseignent ces vérités, et il n’est plus permis d’en douter.

Je dois néanmoins fortifier cette doctrine par une observation simple, qui lui donnera beaucoup plus de poids et d’autorité ; je ferai donc remarquer que la cause active, supérieure, universelle, temporelle, intelligente, ayant en cette qualité la connaissance et la direction des Etres inférieurs, a sur eux une influence qui s’augmentera sans doute infiniment à nos yeux, si nous observons que c’est par son action que tous les Etres corporels ont pris originairement leur forme, et que c’est aussi par cette action qu’ils s’entretiennent et se reproduisent comme s’ils s’entretiendront et se reproduiront par elle pendant toute la durée du temps.

Les facultés d’un Etre si puissant doivent sûrement s’étendre à toutes les œuvres qu’il dirige, il doit être tel qu’il puisse veiller à tout, présider à tout, c’est-à-dire, embrasser toutes les parties de son ouvrage.

Des causes temporelles

Nous devons donc présumer qu’il a lui-même dirigé la production de la substance qui sert de fondement aux corps, comme il a dirigé ensuite la corporisation de cette même substance ; et que son pouvoir et son intelligence s’étendent à l’essence des corps, ainsi qu’aux actions qui les ont formés. Simple dans sa Nature et dans son action, comme tous les Etres simples, ses facultés doivent se montrer par tout sous le même caractère, et quoiqu’il y ait une distinction entre la production des germes de la Matière et la corporisation des formes qui en sont provenues, il ne se peut cependant que la Loi qui a dirigé l’une et l’autre, soit différente, autrement il y aurait diversité d’action ; ce qui répugne absolument à tout ce que nous avons observé.

Car nous avons indiqué précédemment, que les essences ou les éléments dont les corps sont universellement composés, étaient au nombre de trois, c’est par le nombre de trois que s’est manifestée la Loi qui a dirigé la production des éléments ; il faut donc que ce soit aussi par le nombre de trois que se manifeste la Loi qui a dirigé et qui dirige la corporisation de ces mêmes éléments. C’est la nécessité de l’action simple dans un Etre simple, qui commence à nous faire sentir cette analogie ; mais, quand l’uniformité de cette Loi se trouve confirmée par le plus sévère examen, et par le fait même, alors elle devient pour nous une réalité.

Ce serait, en effet, profaner l’idée qu’on doit avoir de la Cause intelligente, que de ne pas reconnaître son action évidente sur des Etres qui ne peuvent pas s’en passer un instant. Car, confondre cette Cause intelligente avec les causes inférieures de tous les actes et de tous les produits corporels, c’est la même chose que de l’exclure ; alors, c’est donc véritablement remettre la Matière à la seule direction de ces causes ou de ces actions inférieures.

Or nous avons vu que ces causes et ses actions inférieures étaient réduites au nombre de deux, savoir celle innée dans tous les germes, et celle provenant de l’agent second, qui est employé nécessairement dans tout acte de reproduction [67] corporelle. Alors, qu’on examine de nouveau si j’ai eu tort de dire qu’il serait impossible d’obtenir aucune production par ces deux causes remises à elles-mêmes.

Si elles sont égales, elles seront dans l’inaction ; s’il y en a une supérieure à l’autre, la supérieure surmontera l’inférieure, et la rendra nulle ; alors il n’y en aurait qu’une qui pourrait agir.

Mais nous savons avec toute l’évidence possible, qu’une seule cause ne peut suffire pour la formation d’aucun Etre corporel, et qu’outre l’Action ou le Principe inné dans tous les germes, il faut nécessairement, et sans qu’on puisse jamais s’en passer, une action secondaire qui en fasse opérer la production ; de même qu’il faut que cette cause secondaire les actionne pendant toute leur durée. Nous savons, dis je, que sans le concours de ces deux causes ou de ces deux actions, il est impossible qu’aucun Etre corporel reçoive la naissance et la corporisation et qu’il conserve la vie : cependant nous voyons clairement, que si ces deux causes étaient remises à leur propre action, rien ne se ferait, puisque l’une surmontant l’autre, demeurerait seule.

N’est-ce pas alors le fait même qui m’apprend la nécessité de cette troisième cause, dont la présence et l’intelligence servent à diriger ces deux causes inférieures, à maintenir entre elles l’équilibre et le concours mutuel, sur lesquels la Loi de la Nature corporelle est établie.

Il me suffira donc de rappeler ce que j’ai dit ci-dessus. J’ai établi qu’il y avait une Loi par laquelle tous les Principes des corps étaient soumis à la réaction d’autres Corps ou Principes secondaires ; n’était-ce pas déjà mettre les Observateurs à portée de reconnaître les deux agents distincts, employés à la corporisation de tout Etre de forme ? J’ai montré ensuite, que sans une cause supérieure et intelligente, ces deux agents inférieurs ne pourraient pas produire la moindre des corporisations, puisqu’il leur faut une action première, et que nous n’avons pu la trouver en eux.

Du Ternaire universel

La nécessité d’un agent supérieur dans le temporel est donc ainsi démontrée ; et tout nous enseignant qu’il y a une cause physique, immatérielle et intelligente, qui préside à tous les Faits que nous présente la Matière, la réunion de toutes ces preuves doit opérer en nous la plus ferme conviction. Revenons au nombre ternaire par lequel cette cause a manifesté sa Loi dans les éléments.

Je sais qu’on ne s’accordera pas d’abord avec moi sur ce que j’ai enseigné que les Eléments n’étaient qu’au nombre de trois, tandis qu’on en reconnaît quatre universellement. On aura été surpris de m’entendre parler de la Terre, de l’Eau et du Feu, sans que j’aie rien dit de l’Air. Je dois donc expliquer pourquoi il ne faut admettre, en effet, que trois Eléments, et pourquoi l’air n’en est point un.

La Nature indique qu’il n’y a que trois dimensions dans les corps ; qu’il n’y a que trois divisions possibles dans tout Etre étendu ; qu’il n’y a que trois figures dans la Géométrie ; qu’il n’y a que trois facultés innées dans quelque Etre que ce soit ; qu’il n’y a que trois Mondes temporels ; qu’il n’y a que trois degrés d’expiation pour l’homme, ou trois Grades dans la vraie F.M. ; en un mot, que sous quelque face qu’on envisage les choses créées, il est impossible d’y trouver rien au dessus de trois.

Or, cette Loi, se montrant universellement avec tant d’exactitude, pourquoi ne serait-elle pas la même dans le nombre des Eléments qui sont le fondement des corps ? Et pourquoi se serait-elle fait connaître dans les résultats de ces Eléments, si eux-mêmes n’y avaient pas été assujettis ? Il faut donc le dire, c’est la fragilité des corps qui indique celle de leur base, et qui s’oppose à ce qu’on leur donne quatre éléments pour essence ; car, s’ils étaient formés de quatre éléments, ils seraient indestructibles, et le monde serait éternel ; au lieu que n’étant formés que de trois, ils n’ont point d’existence permanente, parce qu’ils n’ont point en eux l’Unité ; ce qui sera très clair pour ceux qui connaissent les véritables Lois des nombres.

Ainsi, ayant démontré précédemment l’état d’imperfection et de caducité de la Matière, c’est une nécessité de trouver cette même caducité dans les substances qui la composent, et une preuve que son nombre ne peut pas être parfait, puisqu’elle ne l’est pas elle-même.

Je ne puis me dispenser de m’arrêter un moment, et de prévenir ici les alarmes que mes expressions pourraient répandre dans plusieurs esprits. J’annonce le nombre trois comme fragile et périssable : alors, que deviendra donc ce Ternaire si universellement révéré, qu’il y a eu des Nations qui n’ont jamais compté au-delà de ce nombre ?

Je déclare que personne ne respecte plus que moi ce Ternaire sacré ; je sais que sans lui, rien ne serait de ce que l’homme voit et de ce qu’il connaît ; je proteste que je crois qu’il a existé éternellement et qu’il existera à jamais, et il n’y a aucune de mes pensées qui ne me le prouve ; c’est même là où je prendrai ma réponse à l’objection présente, et j’ose dire à mes semblables que, malgré toute la vénération qu’ils portent à ce Ternaire, l’idée qu’ils en ont, est encore au dessous de celle qu’ils en devraient avoir ; je les engage à être très réservés dans leurs jugements sur cet objet. Enfin, il est très vrai qu’il y a trois en un, mais il ne peut y avoir un en trois, sans que celui qui serait tel ne fût sujet à la mort. Ainsi mon Principe ne détruit rien, et je puis sans danger reconnaître la défectuosité de la Matière, fondée sur la défectuosité de son nombre.

J’engage encore plus ceux qui me liront à faire une distinction absolue entre [69] le Ternaire sacré, et le Ternaire des actions employées aux choses sensibles et temporelles ; il est certain que le Ternaire employé dans les choses sensibles n’a pris naissance, n’existe, et n’est soutenu que par le Ternaire supérieur ; mais, comme leurs facultés et leurs actions sont évidemment distinctes, il ne serait pas possible de concevoir comment ce Ternaire est indivisible et au-dessus du temps, lorsqu’on en voudrait juger par celui qui est dans le temps ; et comme celui-ci est le seul qu’il nous soit permis de connaître ici-bas, je ne dis presque rien de l’autre dans cet ouvrage.

Voilà pourquoi il serait contraire à mon intention qu’on insérât quelque chose de mon exposé, et qu’on en fit la moindre application sur le plus sublime objet de mes hommages, à moins que ce ne fût pour constater d’autant plus la supériorité et l’indivisibilité de ce Ternaire sacré. Revenons aux Eléments.

L’Air

J’ai enseigné que l’Air n’était pas au nombre des Eléments, parce qu’on ne peut, en effet, regarder comme Elément particulier, ce fluide grossier que nous respirons, qui enfle ou resserre les corps, selon qu’il est plus ou moins chargé d’eau ou de feu.

Il y a sans doute dans ce fluide un Principe que nous devons appeler Air. Mais il est incomparablement plus actif et plus puissant, que les Eléments grossiers et terrestres dont les corps sont composés ; ce qui se confirme par mille expériences. Cet Air est une production du Feu, non de ce Feu matériel que nous connaissons, mais du Feu qui a produit le Feu et toutes les choses sensibles. L’Air, en un mot, est absolument nécessaire pour l’entretien et la vie de tous les temps élémentaires, il ne subsistera pas plus longtemps qu’eux ; mais n’étant point Matière, comme eux, on ne peut le regarder comme Elément, et par conséquent, il est vrai de dire qu’il ne peut entrer dans la composition de ces mêmes corps.

Quelle sera donc sa destination dans la Nature ? Nous ne craindrons pas de dire qu’il n’est préposé que pour communiquer aux Etres corporels les forces et les vertus de ce Feu qui les a produits. Il est le char de la vie des Eléments, et ce n’est que par son secours qu’ils peuvent recevoir le soutien de leur existence ; car sans lui toutes les circonférences rentreraient dans le centre d’où elles sont sorties.

Mais en même temps qu’il coopère le plus à l’entretien des corps, il faut remarquer qu’il est aussi l’agent principal de leur destruction, et cette Loi universelle de la Nature ne doit plus nous étonner, puisque la double action qui constitue l’Univers corporel, nous apprend qu’une de ces actions ne peut jamais y dominer qu’au détriment de l’autre.

C’est pour cela que lorsque les Etres corporels ne jouissent pas de toutes les vertus particulières, il est très nécessaire de les préserver de l’Air, si l’on veut les [70] conserver. C’est pour cela que l’on couvre très soigneusement toutes les blessures et toutes les plaies, parmi lesquelles il s’en trouve quelquefois, auxquelles il ne faut d’autres remèdes que de les garantir de l’action de l’Air ; c’est pour cela aussi que les Animaux de toute espèce se mettent à couvert pendant le sommeil, parce qu’alors l’Air agirait plus fortement sur eux, que pendant la veille, où ils ont toutes leurs forces pour résister à ses attaques, et n’en retirer que les avantages nécessaires à leur conservation.

Si, outre ces propriétés de l’Air, on veut voir encore mieux sa supériorité sur les Eléments, il suffira d’observer que, lorsque l’on parvient, autant qu’il est possible, à le séparer des corps, il conserve toujours sa force et son élasticité, aussi violentes et aussi longues que soient les opérations qu’on peut faire sur lui ; dès lors on doit le reconnaître comme inaltérable ; ce qui ne convient à aucun des autres Eléments, qui tombent tous à dissolution, lorsqu’ils sont séparés les uns et autres ; c’est donc, par toutes ces raisons réunies, que nous devons le placer au dessus des Eléments, et ne pas le confondre avec eux.

Cependant l’on pourrait ici me faire une objection ; quoique je ne place point l’Air au nombre des Eléments, je l’attache néanmoins à l’entretien des corps, et je ne lui donne pas plus de durée qu’à eux ; cela fait donc nécessairement un Principe de plus dans la constitution des Etres corporels ; ils ne seront donc plus Ternaires, comme je l’ai annoncé. Examinant ensuite l’analogie que j’ai établie entre la Loi de la constitution des corps et le nombre des agents qui en font opérer la corporisation, on pourrait en conclure que je suis forcé d’augmenter aussi le nombre de ces agents.

Sans doute. Il existe une Cause au dessus des trois causes temporelles dont j’ai parlé, puisque c’est elle qui les dirige, et qui leur communique leur action. Mais cette Cause qui domine sur les trois autres, ne se fait connaître qu’en les manifestant à nos yeux. Elle se renferme dans un sanctuaire impénétrable à tous les Etres assujettis au temporel, et sa demeure, ainsi que ses actions, étant absolument hors du sensible, nous ne pouvons la compter avec les trois causes employées aux actions de la corporisation de la Matière et à toute autre action temporelle.

C’est cette même raison qui nous empêcherait encore d’admettre l’Air au nombre des Eléments, quoique les Eléments et les Corps qu’ils engendrent ne puissent vivre un instant sans lui ; car, quoique son action soit nécessaire pour l’entretien des Corps, il n’est pas soumis à la vue corporelle, comme le sont les Corps et les Eléments. Enfin, dans la décomposition des Corps, nous trouvons visiblement l’Eau, la Terre et le Feu, et quoique nous sachions indubitablement que l’Air y existe, nous ne l’y pouvons jamais voir, parce que son action est d’un autre ordre et d’une autre classe.

Ainsi on trouve toujours une parfaite analogie entre les trois actions nécessaires à l’Existence des Corps et le nombre des trois Eléments constitutifs ; puisque l’Air est dans l’ordre des Eléments, ce que la Cause première et dominante est dans l’ordre des actions temporelles qui opèrent la corporisation ; et de même que cette Cause n’est point confondue avec les trois actions dont il s’agit, quoiqu’elle les dirige ; de même l’Air n’est point confondu avec les trois Eléments, quoiqu’il les vivifie. Nous sommes donc bien fondés à admettre la nécessité de ces trois actions, comme nous ne pouvons nous dispenser de reconnaître les trois Eléments.

Division du corps humain

Je vais à ce sujet entrer dans quelques détails sur les rapports universels de ces trois Eléments avec les Corps et les facultés des Corps ; ce qui nous mettra sur la voie de faire des découvertes d’un autre genre, et de nous confirmer dans la certitude de tous les principes que j’expose.

La distinction généralement reçue parmi les anatomistes, est celle qui divise le corps humain en trois parties, savoir, la tête, la poitrine et le bas ventre. Sans doute, que c’est la Nature même qui les a dirigés dans cette division, et que par un instinct secret, ils justifient eux-mêmes ce que j’ai à dire sur le nombre, ainsi que sur les différentes actions des trois différents Principes élémentaires.

Premièrement, nous trouvons que c’est dans le bas Ventre que sont contenus et travaillés les Principes séminaux, qui doivent servir à la reproduction corporelle de l’homme. Or, comme on sait que l’action du mercure est la base de toute forme matérielle quelconque, il est aisé de voir que le Ventre inférieur ou le bas Ventre, nous offre vraiment l’image de l’action de l’Elément mercuriel.

Secondement, la Poitrine renferme le cœur ou le foyer du sang, c’est-à-dire, le Principe de la vie ou de l’action des Corps. Mais on sait aussi, que le feu ou le soufre est le Principe de toute végétation et de toute production corporelle ; le rapport de la Poitrine ou du second Ventre, à l’Elément sulfureux, se trouve donc par là assez clairement indiqué.

Quant à la troisième division, ou la Tête ; elle contient la source et la substance primitive des nerfs, qui dans les Corps animaux sont les organes de la sensibilité ; mais il est connu que la propriété du sel est également de rendre tout sensible ; il est donc clair qu’il y a une parfaite analogie entre leurs facultés, et qu’ainsi la Tête a un rapport incontestable avec le troisième Elément ou le sel ; ce qui convient parfaitement avec ce que les Physiologistes nous enseignent sur le siège et la source du fluide nerveux.

Cependant quelque justes que soient ces divisions, et quelque certains qu’en soient les rapports avec les trois Eléments, il faudrait avoir la vue bien bornée [72] pour n’y apercevoir que cela. Car, outre cette faculté, attachée à la Tête, de porter en elle le Principe et l’agent de la sensibilité, ne pourrait-on pas voir qu’elle est douée de tous les organes par lesquels l’Animal peut distinguer les objets qui lui sont salutaires ou nuisibles, et qu’ainsi elle est chargée spécialement de veiller à la conservation de l’individu ? Ne pourrait-on pas voir que dans la Poitrine, outre le foyer du sang, on y trouve encore le récipient de l’eau, ou ces viscères spongieux qui ramassent l’humidité aérienne, et la communiquent au feu ou au sang pour en tempérer la chaleur ?

Alors, sans avoir besoin de recourir à la Tête pour découvrir nos trois Eléments, on les apercevrait clairement tous trois dans les deux Ventres inférieurs ; pour la Tête, quoique élémentaire elle-même, tant par les organes dont elle est douée, que par le rang qu’elle occupe, elle se trouverait dominer sur eux, occuper le centre du triangle, et le maintenir en équilibre ; et par là, on éviterait cette erreur générale, par laquelle on confond le supérieur avec l’intérieur, et l’actif avec le passif, puisque la distinction en est écrite clairement jusque sur la Matière. Mais ces objets sont trop élevés, pour être entièrement exposés aux yeux de la multitude.

Voilà ce que l’Anatomie n’a pas envisagé, parce qu’étant isolée par l’homme, comme toutes les autres Sciences, ceux qui la professent ont cru pouvoir considérer séparément les Corps et les parties des Corps, et ils se sont persuadés que les divisions qu’ils imaginaient n’avaient aucun rapport avec des Principes d’un ordre supérieur.

Cependant c’était dans la division que je viens de montrer, qu’ils eussent trouvé une image sensible du Quaternaire, c’est-à-dire, de ce nombre sans lequel on ne peut rien connaître, puisque, selon qu’on le verra dans la suite, il est l’emblème universel de la perfection.

Mais je n’en dirai pas davantage pour le présent sur ce nombre, pour ne pas trop m’écarter de mon sujet, je me contenterai de l’avoir fait entrevoir, et je vais exposer d’autres Vérités relatives à l’arrangement des différents Principes élémentaires dans le Corps de l’homme, ainsi que dans tous les autres Corps.

L’Homme, miroir de la Science

Lorsque les Observateurs ont désiré avec tant d’ardeur de connaître l’origine des choses il était inutile qu’ils allassent chercher au dehors et loin d’eux, il fallait jeter les yeux sur eux-mêmes, les Lois de leur propre Corps leur eussent indiqué celles qui ont donné la naissance à tout ce qui l’a reçue ; ils auraient vu que l’action opposée, qui se passe dans la Poitrine entre le soufre et le sel, ou le feu et l’eau, soutient la vie du Corps, et que si l’un ou l’autre de ces agents vient à manquer, le Corps cesse de vivre.

Appliquant ensuite cette observation à tout ce qui existe corporellement, ils [73] auraient reconnu que ces deux Principes font de même par leur opposition et leur combat, la vie et la révolution corporelle de toute la Nature ; il n’en faut pas davantage pour s’instruire ; l’homme a dans lui tous les moyens, ainsi que toutes les preuves de la Science, et il n’aurait besoin que de s’examiner lui-même, pour savoir comment les choses ont pris leur origine.

Harmonie des éléments

Mais on remarquera qu’il est absolument nécessaire que deux agents, aussi ennemis l’un de l’autre, aient un Médiateur qui serve de barrière à leur action, et qui les empêche réciproquement de se surmonter, puisque dès lors tout finirait ; ce Médiateur, c’est le Principe mercuriel, la base de toute corporisation, et avec lequel les deux autres Principes concourent au même but, c’est lui qui, étant répandu partout avec eux, les oblige partout à agir selon l’ordre prescrit, c’est-à-dire, à opérer et à entretenir les formes.

C’est là cette harmonie par laquelle les Corps des Animaux éprouvent, sans souffrir, l’action de l’eau par les poumons, et l’action du feu par le sang, parce que la Loi, dont le mercure est dépositaire, préside à toutes ces actions, et en mesure l’étendue.

Par cette même harmonie la Terre reçoit l’action des fluides par sa surface, et l’action du feu par son centre, et cela, sans en éprouver de dérangements, puisque c’est la même Loi qui la dirige.

Je n’ai pas besoin de répéter, que dans ces deux exemples, la vraie propriété du fluide est de modérer l’ardeur du feu, qui sans cela sortirait de ses limites, comme il paraît dans toutes les effervescences du sang des Animaux, et dans toutes les éruptions du feu terrestre. Car on sent que si ces différents feux n’étaient tempérés par un fluide, qui pénètre jusqu’au centre même, ils ne connaîtraient point de bornes à leur action, et embraseraient successivement tous les Corps et la Terre entière.

C’est pour cela que l’Animal respire, et que la terre est sujette au flux et reflux de sa partie Aquatique ; parce que par la respiration, l’Animal reçoit un fluide qui humecte son sang, indépendamment de celui qu’il reçoit des aliments et des boissons ; et que par le flux et reflux, la terre reçoit dans toutes ses parties l’humide et le sel nécessaire pour arroser son soufre, ou son Principe de Végétation.

Méprises des observateurs

Je ne parle point de la manière dont les plantes et les minéraux reçoivent leur humide ; dès qu’ils sont attachés à la terre, il est naturel qu’ils se nourrissent des aliments, et de la digestion de leur mère ; car même pour les arroser, où prendrait-on de l’eau qui ne fût pas à elle ?

Laissons nos lecteurs faire ici des comparaisons avec tout ce qu’ils ont vu sur la cause active et intelligente ; laissons-les observer, que si tout part de la même main, il est à présumer que la loi intellectuelle et la loi corporelle ont la même [74] marche, chacune dans leur classe et dans l’action qui leur est propre. Laissons-les découvrir enfin que si partout il y a du Volatil, partout il faut du Fixe pour le contenir. Pour nous, continuons à montrer pourquoi de si belles analogies sont presque toujours oubliées par les Observateurs.

C’est que loin d’avoir discerné des agents et des Lois de deux classes différentes, ils n’ont pas même discerné, comme nous l’avons vu, les agents et les Lois différentes dans la même classe, c’est qu’en séparant tout, et examinant chaque objet à part, ils les ont vu seuls et isolés, et n’ont pas été assez sages et assez intelligents, pour soupçonner les rapports qu’ils avaient avec d’autres objets.

Si, par exemple, ils sont encore à la recherche d’une explication satisfaisante sur le flux et reflux dont je viens de parler, c’est uniquement parce qu’ils sont toujours dans cette funeste habitude de diviser les sciences, et de considérer chaque Etre séparément.

Des lois de la Nature

Car s’ils n’avaient pas destitué la Matière de son Principe, en la confondant avec lui ; s’ils n’avaient pas éloigné de ce même Principe une Loi supérieure, active et intelligente, temporelle et physique, qui doit en régler toute la marche, ils auraient vu qu’aucun Etre corporel ne pouvant s’en passer, la Terre y était assujettie comme tous les corps ; ils auraient vu que c’était sur cette Terre que s’opérait en nature cette double loi indispensable pour l’existence de tout Etre corporisé matériellement.

Mais de ces deux lois, nous avons vu l’une résider essentiellement, dans le Principe corporel de tout Etre de forme, soit général, soit particulier, et la seconde provenir du dehors ; il faut donc que cette seconde loi soit extérieure à la Terre, ainsi qu’à tous les autres corps, quoiqu’elle soit absolument nécessaire à son existence, comme elle l’est à la leur.

Nous reconnaîtrons donc ici, comme dans le double mouvement du cœur de l’homme animal, la présence de deux Agents liés violemment l’un à l’autre, dirigés par une cause physique supérieure, et manifestant chacun à leur tour leur action sensible aux yeux corporels.

On sait que cette manifestation a lieu dans les quadratures de la Lune, temps auquel l’action Solaire, se fait sentir sur la partie saline universelle.

Quoique nous ne puissions connaître ces deux Agents que par leur action sensible, comme nous ne connaissons les Principes des corps, que par leur production corporelle ou leur enveloppe, nous serions inexcusables de douter de leur pouvoir, puisque leurs effets le démontrent d’une manière aussi irrévocable.

Ainsi ce phénomène du flux et reflux n’est qu’un effet en grand de cette double loi, à laquelle tout ce qui est corps de matière est nécessairement assujetti.

J’ajouterai que puisque nous voyons tant de régularité dans la marche et dans [75] tous les actes de la Nature, et que nous sentons en même temps que les Etres corporels qui la composent, ne sont pas susceptibles d’intelligence, il faut qu’il y ait pour eux dans le temporel, une main puissante et éclairée qui les dirige, main active placée au dessus d’eux par un principe vrai comme elle, par conséquent indestructible, vivant par soi, et que la loi qui émane de l’un et de l’autre, soit la règle et la mesure de toutes les lois qui s’opèrent dans la Nature corporelle.

Routes de la Science

Je sais que toutes évidentes que soient ces vérités, dès qu’elles sont hors des sens, elles trouveront difficilement accès auprès des Observateurs de mon temps, parce que s’étant ensevelis dans le sensible, ils ont perdu le tact de ce qui ne l’est pas.

Néanmoins, comme la route qu’ils prennent, les éclaire sans doute beaucoup moins que celle que je leur indique, je ne cesserai de les engager à chercher plutôt la raison des choses sensibles dans le Principe, que de chercher le Principe dans les choses sensibles ; car s’ils cherchent un Principe Vrai et réel, comment le trouver dans l’apparence ? S’ils cherchent un Principe immatériel, comment le trouver dans un corps ? S’ils cherchent un Principe indestructible, comment le trouver dans un assemblage ? En un mot, s’ils cherchent un Principe vivant par soi, comment le trouver dans un Etre qui n’a qu’une vie dépendante, laquelle doit cesser aussitôt que son acte passager sera rempli ?

Mais je n’aurais qu’une seule chose à dire à ceux qui poursuivraient encore une recherche aussi chimérique : S’ils veulent absolument que leurs sens comprennent, qu’ils commencent donc par trouver des sens qui parlent, car c’est le seul moyen de leur faire avoir de l’intelligence.

Cette preuve deviendra dans la suite un Principe fondamental, et c’est elle qui fera concevoir aux hommes le véritable moyen de parvenir aux connaissances qui doivent être le seul objet de leurs désirs ; mais en attendant, ne négligeons pas de jeter les yeux sur les différentes parties de la Nature, qui pourront le mieux persuader aux Observateurs, la certitude des différentes lois que nous leur exposons ; c’est là où ils se convaincront eux-mêmes de la Vérité des Causes qui sont au dessus de leurs sens, puisqu’ils en verront la marche écrite d’une manière si palpable dans les choses sensibles.

Du Mercure

Le Mercure, ainsi que je l’ai dit plus haut, sert universellement de médiateur au feu et à l’eau, qui comme ennemis irréconciliables, ne pourraient jamais agir de concert sans un Principe intermédiaire, parce que ce Principe intermédiaire participant de la nature de l’un et de l’autre, les rapproche en même temps qu’il les sépare, et fait ainsi tourner toutes leurs propriétés à l’avantage des Etres corporels.

Aussi dans la Nature, il y a, comme dans les corps particuliers, un Mercure aérien qui sépare le feu provenant de la partie terrestre, d’avec le fluide qui doit se répandre sur la Terre, parce qu’avant que ce fluide y parvienne, le Mercure aérien le purifie, et le dispose à ne communiquer à la Terre que des propriétés salutaires, ce qui produit la qualité bienfaisante de la rosée, et sa supériorité sur le serein et sur le brouillard, qui ne sont que des fluides mal épurés.

C’est donc en raison de cette propriété universelle, que le Mercure tient dans tous les corps, le milieu entre les deux Principes opposés, le feu et l’eau, faisant en cela dans la formation et la composition des corps, ce que la Cause active et intelligente fait dans tout ce qui existe, lorsqu’elle maintient l’équilibre entre les deux lois d’action et de réaction qui constituent tout l’Univers.

Tant que le Mercure occupe cette place, le bien-être de l’individu est assuré, parce que cet élément tempère la communication du feu avec l’eau ; quand au contraire ces deux derniers Principes peuvent surmonter ou rompre leur barrière, et qu’ils se joignent, c’est alors qu’ils se combattent avec tout la force qui est dans leur nature, et qu’ils produisent les plus grands désordres, et les plus grands dérangements dans l’individu dont ils formaient l’assemblage ; parce que dans le choc de ces deux agents, il faut toujours que l’un des deux surmonte l’autre, et détruise par là l’équilibre.

Du tonnerre

Le Tonnerre est pour nous l’image la plus parfaite de cette Vérité. On sait qu’il se forme des exhalaisons salines et sulfureuses de la Terre, lesquelles étant tirées de leur séjour naturel par l’action du Soleil, de même que poussées au dehors par le feu terrestre, s’élèvent dans les airs, où le Mercure aérien s’en empare et les enveloppe à peu près comme le charbon amalgame et enveloppe le soufre et le salpêtre dans la poudre artificielle.

Ici, ce Mercure aérien ne se place point entre les deux Principes qui forment l’exhalaison, parce qu’il serait trop actif pour y séjourner, et qu’étant d’une classe supérieure à la leur, ils ne peuvent pas ensemble constituer un corps. Mais il les enveloppe et les renferme par sa tendance naturelle à la forme sphérique et circulaire, et par la propriété inhérente en lui, de tout lier, de tout embrasser.

En même temps, il a une autre faculté très remarquable, c’est celle de se diviser d’une manière incompréhensible, de façon qu’il n’y a pas jusqu’au plus petit globule de ces exhalaisons sulfureuses et salines, qui n’en rencontre une quantité suffisante pour lui servir d’enveloppe, et c’est l’amas de tous ces globules qui forme les nuages, ou le matras des foudres.

Or, dans cette formation, nous ne pouvons nous dispenser de reconnaître nos deux agents très parfaitement distincts, savoir, le sel et le soufre, et en outre l’image de l’agent supérieur, ou ce Mercure aérien qui lie les deux autres. Nous voyons donc déjà clairement la nécessité de toutes ces différentes substances,  pour coopérer à un assemblage quelconque, et c’est la Matière seule qui nous la fait connaître.

Mais il ne suffit pas de trouver là les vrais signes de tous les Principes qui ont été établis sur les lois universelles des Etres, il faut les trouver encore dans les différentes actions, et dans la diversité des résultats qui proviennent des mélanges de ces substances élémentaires.

Ne considérons pour le moment les nuages où se forme la foudre, que comme l’union de deux sortes de vapeurs, les unes terrestres, les autres aériennes ; or, très certainement si aucun autre agent ne les échauffait, et ne les faisait fermenter, jamais nous n’y verrions d’explosion. Il est donc de toute nécessité d’admettre encore une chaleur extérieure qui se communique aux deux substances renfermées dans l’enveloppe mercurielle, et qui divise avec éclat tous les globules salins et sulfureux, renfermés dans ces nuages ; cette chaleur extérieure est un témoignage sensible de tous les Principes que nous avons posés précédemment, et dont nos lecteurs feront aisément ici l’application.

Mais pour la leur rendre encore plus facile, il ne sera pas inutile d’examiner les différentes propriétés du sel et du soufre dans l’explosion de la foudre, parce que nous pourrons par là donner quelques idées sur les deux Lois principales de la Nature, d’autant que le sel et le soufre sont les organes et les instruments de ces deux lois.

La chaleur extérieure agit, ainsi qu’on l’a vu, sur la masse des matières qui composent la foudre ; elle en dissout l’enveloppe mercurielle, qui par sa nature est susceptible d’une division considérable ; alors elle communique jusqu’aux deux substances intérieures, et enflamme la partie sulfureuse, qui pousse et écarte avec force la partie saline, dont la jonction avec elle était contraire à sa véritable loi, et formait une maladie dans la Nature.

Dans cette explosion, le Mercure se trouve si prodigieusement divisé, que tout ce qu’il contenait rentre en liberté ; quant à lui, après avoir reçu cette entière dissolution, il tombe avec le fluide sur la surface terrestre, et c’est pour cela que l’eau de pluie a plus de propriétés que les autres eaux, parce qu’elle est plus chargée de Mercure, et que ce Mercure est infiniment plus pur que le Mercure terrestre.

Toute la révolution s’opère donc sur les deux autres substances, c’est-à-dire, sur celles qui dans la Nature corporelle sont les signes des deux Lois et des deux Principes incorporels. Aussi c’est sur les différents mélanges de ces deux substances que sont appuyés tous les effets que nous voyons produire au tonnerre.

On sait en effet, que le feu étant le Principe de toute action élémentaire, ramasse les vapeurs terrestres et célestes, dont se forme la foudre ; c’est lui aussi qui [78] les fait fermenter, et qui ensuite en opère la dissolution ; c’est donc au feu que l’on doit attribuer l’origine, ainsi que l’explosion de la foudre.

Quant au bruit qui provient de l’explosion de la foudre, on ne peut l’attribuer qu’au choc de la partie saline sur les colonnes d’air, parce que le feu par lui-même ne peut rendre aucun bruit, ce que l’on voit aisément, quand il agit en Liberté ; et, quoique le feu soit le principe de toute action élémentaire, aucune de ces actions ne serait sensible dans la Nature sans le sel ; couleur, saveur, odeur, son, magnétisme, électricité, lumière, tout se montre et paraît par lui ; c’est pour cela que nous ne pouvons douter qu’il ne soit aussi l’instrument du bruit du tonnerre, d’autant que plus la foudre est chargée de parties salines, plus ses coups et ses éclats sont violents.

Nous ne pouvons douter aussi que le sel n’influe sur la couleur des éclairs, qui est beaucoup plus blanche quand il y domine, que lorsque c’est le soufre qui l’emporte.

Enfin, il est si vrai que le sel est l’instrument de tous les effets sensibles, que la foudre est beaucoup plus dangereuse quand elle abonde en sels, parce que son explosion étant plus violente à proportion, opère des chocs plus rudes et des ravages plus effrayants.

D’ailleurs, cette explosion par l’abondance du sel, se fait presque toujours dans la partie inférieure du nuage, comme étant la plus grossière, la moins exposée à la chaleur, et par conséquent, la plus susceptibles d’être congelée ; ce qui produit les grêles.

Au contraire, lorsque la foudre abonde en soufre, son bruit n’est pas aigu, ni brusque ; ses éclairs sont de couleur rouge, et son explosion parvient rarement à communiquer jusqu’à nous ses effets, parce qu’elle se fait alors communément par en haut, vu la faiblesse du nuage dans cette partie, et la propriété naturelle au feu, qui est de monter.

Voilà pourquoi il est reçu que le tonnerre tombe à tous les coups, quoique cependant nous n’en ayons pas toujours la preuve oculaire. Voilà pourquoi aussi la connaissance des matières dont la foudre est chargée, doit apprendre sur quelles parties de la Terre elle peut tomber, parce qu’elle tend toujours vers les matières qui lui sont analogues ; sans que cependant on puisse déterminer pour cela, quel est le point fixe où elle tombera, parce qu’il faudrait connaître entièrement sa direction, et que dans le choc et l’opposition de toutes ces matières différentes, la direction change à tous les instants.

C’est donc là où nous voyons clairement l’effet de la double action de la Nature. Cependant tous ces différents chocs, si confus en apparence, nous offrent, lorsqu’ils sont observés de près, ainsi que toutes les autres actions corporelles, la [79] loi fixe d’une cause qui les dirige, et c’est dans cette tendance des matières de la foudre, vers les matières analogues, que cette cause nous manifeste principalement sa puissance et sa propriété.

En effet, si la direction de la foudre était vers une partie de la surface terrestre, d’où elle pût perdre sa communication avec les colonnes aériennes chargées des mêmes matières, elle finirait et s’éteindrait à l’endroit de sa chute, lorsque toute sa matière serait consumée. C’est pour cette raison que la foudre ne se relève jamais, quand elle tombe dans des eaux profondes, parce qu’alors la libre communication avec l’Air lui est interdite, et qu’elle ne trouve point là de manières qui lui conviennent.

Mais, quand sa direction la conduit à des colonnes d’air, chargées de matières qui lui sont analogues, elle les enfile et les suit, en augmentant plus ou moins ses forces, selon qu’elle trouve plus ou moins à se nourrir. Ainsi elle peut, au moyen de toutes ces colonnes dont est composé l’Atmosphère, parcourir très promptement différentes routes, et même les plus opposées les unes aux autres ; ainsi elle doit se détourner, quand elle trouve des matières qui lui sont contraires, ou un lieu dont l’Air n’aurait point d’issue, parce que cet Air étant impénétrable, lui oppose une résistance invincible ;en un mot, elle ne doit s’arrêter que quand elle ne rencontre plus de ces matières dont elle puisse s’alimenter ; et lorsqu’elle semble être au moment de cesser son cours, si elle en rencontre de nouvelles, elle reprend des forces, et produit de nouveaux effets.

Voilà ce qui rend sa marche si irrégulière en apparence, et généralement si incompréhensible ; cependant, dans cette irrégularité même, on ne peut nier qu’il n’existe une Loi, puisque tous les Principes qu’on a vus ci-devant, nous l’enseignent, et que tous les résultats nous le prouvent ; il n’y a donc pas un seul moment où cette Nature soit livrée à elle-même, et où elle puisse faire un pas, sans la cause préposée pour la gouverner.

Je n’ai plus qu’un mot à dire sur le sujet que je viens de traiter. L’on a cru communément que celui qui verrait l’éclair n’aurait rien à craindre de la foudre. Voyons jusqu’à quel point il faut ajouter foi à cette idée.

S’il n’y avait qu’une seule colonne dans l’Air et qu’une seule explosion de la foudre, il est sûr que celui qui aurait vu l’éclair n’aurait rien à craindre du coup qui accompagne cet éclair, parce que le Temps céleste est si prompt qu’il ne peut être aperçu sur la Terre.

Mais, comme les colonnes aériennes, chargées de matières analogues à la foudre, sont en grand nombre, l’on peut avoir évité l’explosion de la première, et n’être pas à couvert de l’explosion de la seconde, ni de toutes celles qui successi-[80]vement seront enflammées après l’éclair aperçu, puisque la foudre peut prolonger son cours ; autant qu’elle rencontrera de ces colonnes propres à l’alimenter.

Préservatifs contre le tonnerre

Alors, un homme qui aurait eu le temps de voir l’éclair, aurait tort de se croire en sûreté pour cela, jusqu’à ce que la chaîne de toutes les explosions qui doivent se faire dans le coup actuel, soit parcourue.

Cependant il n’est pas moins vrai que cette opinion a un fondement réel, et qu’il y a une face sous laquelle on ne peut pas la contester. Car, de même qu’il n’y a point d’éclair sans explosion, de même, et à plus forte raison, n’y a-t-il point d’explosion sans éclair ; or, dès que l’intervalle entre l’un et l’autre, est presque nul, qu’un homme soit frappé à la première explosion ou à. la dernière, il est constant qu’il ne pourra jamais avoir vu l’éclair de celle des explosions dont le coup le frappe.

Ce sont-là ces observations naturelles, qui toutes frivoles qu’elles soient en elles-mêmes, m’ont paru cependant les plus propres à peindre aux yeux de l’homme, l’universalité du Principe auquel il doit s’attacher, s’il veut connaître ; j’ajouterai seulement qu’après tout ce que j’ai exposé au Lecteur, il lui sera aisé de sentir quel est le moyen de se préserver du tonnerre. Ce serait de rompre les colonnes d’air dans tous les sens, c’est-à-dire, celles qui sont horizontales, comme celles qui sont perpendiculaires, et de chasser aux extrémités, la direction de la foudre, parce qu’alors, en se tenant au centre, on ne peut pas craindre qu’elle en approche.

Je n’en dirai pas la raison, ce serait m’écarter de mon devoir ; je la laisserai donc découvrir à mes Lecteurs ; mais je les prierai de réfléchir sur ce qu’ils viennent de lire des différentes propriétés et actions des Eléments, ainsi que des Lois qui les dirigent, lors même de la plus grande confusion apparente ; ils en concluront sans doute, que quoiqu’ils ne puissent apercevoir les causes et les agents dépositaires de ces Lois, il leur est impossible d’en nier l’Existence. Poursuivons notre carrière, et prouvons par l’homme même la réalité des Causes supérieures, ou distinctes du sensible.

Rapports des éléments à l’Homme

Les détails qui ont précédés, sur l’analogie des trois Eléments avec les trois différentes parties du corps de l’homme, sont susceptibles par rapport à lui-même, d’explications d’un ordre bien plus digne de lui, et qui doivent l’intéresser davantage en ce qu’elles sont directement relatives à son Etre, et qu’elles lui montreront la différence de ses facultés sensibles et de ses facultés intellectuelles, ou si l’on veut, de ses facultés passives et de ses facultés actives.

Les ténèbres où les hommes sont généralement sur ces objets, n’ont pas peu contribué à toutes les erreurs que nous leur avons vu faire sur leur propre nature, [81] et c’est pour n’avoir pas aperçu les disparités les plus frappantes, qu’ils n’ont pas encore les premières notions de leur Etre.

Erreurs principales

Car la vraie raison pour laquelle ils se sont crus semblables aux bêtes, c’est, n’en doutons point, qu’ils n’ont pas discerné leurs diverses facultés. Ainsi, ayant confondu les facultés de la Matière, avec celles de l’intelligence, ils n’ont reconnu dans l’homme qu’un seul Etre, et dès lors, qu’un seul Principe et que la même Essence dans tout ce qui existe ; de façon que pour eux l’homme, les bêtes, les pierres, toute la Nature ne présente que les mêmes Etres, distincts seulement par leur organisation et par leurs formes.

Je ne répéterai pas ici ce qui a été dit au commencement de cet Ouvrage, sur la différence des actions innées dans les Etres, de même que sur la différence de toute Matière et de son Principe, d’où l’on a pu connaître très clairement, quelle a été l’Erreur de ceux qui ont confondu toutes ces choses. Mais je commencerai par prier mes Lecteurs d’observer avec des yeux attentifs, ce qui se passe dans les bêtes, auxquelles convient, aussi bien qu’à l’homme animal, la division de la forme en trois parties distinctes, et de voir si chacune de ces trois divisions ne pourrait pas nous indiquer réellement des facultés différentes, quoique appartenantes au même Etre, et quoique ayant toutes les matériel pour objet et pour fin.

Du poids, du nombre et de la mesure

Qui ne sait, en effet, que tout est constitué par poids, par nombre et par mesure ? Or le poids n’est pas le nombre, le nombre n’est pas la mesure, et la mesure n’est ni l’un ni l’autre, et, qu’il me soit permis de le dire, le nombre est ce qui enfante l’action, la mesure est ce qui la règle, et le poids est ce qui l’opère. Mais ces trois mots, quoique applicables universellement, ne doivent pas sans doute, signifier la même chose, dans l’Animal et dans l’Homme intellectuel ; néanmoins il faut que si les trois parties des corps animaux sont constituées par ces trois Principes, nous en trouvions sur elles l’application.

Aussi, c’est par le moyen des organes de la tête, que l’Animal met en jeu le Principe de ses actions ; ce qui fait qu’on doit appliquer le nombre à cette partie.

Le cœur, ou le sang, éprouve une sensation plus ou moins forte, en raison de la force plus ou moins grande, et de la constitution de l’individu ; or, c’est l’étendue de cette sensation qui détermine l’étendue de l’action dans le sensible ; c’est donc pour cela que la mesure peut convenir à la seconde division du corps animal.

Enfin, les intestins opèrent cette même action, qui dans l’Animal, selon la Loi paisible de la Nature, doit se borner à la digestion des aliments dans l’estomac, et à la fermentation des semences reproductives dans les reins. C’est pour cette raison que le poids doit se rapporter à cette troisième partie, qui avec les deux autres, constituent essentiellement tout Animal.

[82] Puisqu’il est certain que nous ne pouvons nous dispenser de sentir la nature différente de ces trois sortes d’actions, nous devons reconnaître nécessairement une différence essentielle entre les facultés qui les manifestent. Cependant nous ne pouvons nier que ces différentes facultés ne résident dans le même Etre ; nous sommes donc obligés d’avouer, que quoique cet Etre ne forme qu’un seul individu, il est évident néanmoins, que dans lui tout n’est pas égal, que la faculté qui végète n’est pas celle qui le rend sensible ; que celle qui le rend sensible, n’est pas celle qui lui fait opérer et exécuter ses actions en raison de sa sensibilité, et que chacun de ses actes porte avec lui un caractère particulier.

Différentes actions dans l’Animal

Appliquons à l’homme la même observation, et nous pourrons alors le préserver de la confusion horrible dans laquelle on prétend l’entraîner. Car, si l’on aperçoit que dans lui le poids, le nombre et la mesure représentent des facultés non seulement différentes entre elles, mais même encore infiniment supérieures à celles que ces trois Lois nous ont démontré dans la Matière, nous pourrons en conclure légitimement que l’Etre qui sera doué de ces facultés, sera très différent de l’Etre corporel, et alors on ne serait plus excusable de confondre l’un avec l’autre.

On conviendra sûrement sans peine, que quant aux fonctions corporelles, les trois distinctions que nous avons faites se peuvent appliquer aux corps de l’homme, comme à tout autre Animal, parce qu’il est Animal en cette partie. Il peut, comme les Animaux, manifester par le secours des organes de la tête, ses facultés et ses fonctions Animales. Il éprouve ; comme eux, ses sensations dans le cœur, et comme eux il éprouve dans le ventre inférieur, les effets auxquels les lois corporelles assujettissent tous les Animaux pour leur soutien et pour leur reproduction.

Ainsi, dans ce sens, le poids, le nombre et la mesure lui appartiennent aussi essentiellement et de la même manière, qu’à tout autre Animal.

Mais il n’est plus possible de douter que ces trois signes n’avaient dans l’homme des effets dont toutes les propriétés de la Matière n’offrent pas la moindre trace.

Différentes actions dans l’Intellectuel

Car, premièrement, quoique nous soyons convenus que toutes les pensées de l’homme actuel ne lui venaient que du dehors, on ne peut nier cependant que l’acte intérieur et le sentiment de cette pensée, ne se passent au dedans et indépendamment des sens corporels. Or c’est donc dans ces actes intérieurs que nous trouverons parfaitement l’expression de ces trois signes, le poids, le nombre et la mesure, d’où proviennent ensuite tous les actes sensibles auxquels l’homme se détermine en conséquence de sa Liberté.

Le premier de ces signes est le nombre, que nous appliquons à la pensée, comme le Principe et le sujet sans lequel aucun des actes subséquents n’aurait lieu.

Après cette pensée, nous trouvons dans l’homme une volonté bonne ou mauvaise, et qui fait seule la règle de sa conduite et de sa conformité à la justice ; aussi rien ne nous paraît mieux convenir à cette volonté que le second signe, ou la mesure.

En troisième lieu, de cette pensée et de cette volonté, il résulte un acte qui leur est conforme, et c’est à cet acte pris comme résultat, que l’on doit appliquer le troisième signe ou le poids ; cet acte néanmoins se passe dans l’intérieur, comme la pensée et la volonté ; il est vrai qu’il enfante à son tour un acte sensible, qui doit faire répéter aux yeux du corps, l’ordre et la marche de tout ce qui s’est passé dans l’intelligence ; mais comme la liaison de cet acte intérieur à cet acte sensible qui en provient, est le vrai mystère de l’homme, je ne pourrais m’y arrêter plus longtemps sans indiscrétion et sans danger ; et si j’en parle dans la suite, lorsque je traiterai des langues, ce ne pourra jamais être qu’avec réserve.

Des deux natures de l’homme

Cela n’empêche pas qu’on ne reconnaisse avec moi dans l’homme intérieur ou intellectuel, le poids, le nombre et la mesure, images des lois par lesquelles tout est constitué, et alors quoique nous ayons aussi reconnu ces trois signes dans la Bête, nous nous garderons bien de faire aucune comparaison entre elle et l’Homme, puisque dans la Bête, ils n’opèrent uniquement et ne peuvent opérer que sur les sens, au lieu que dans l’Homme, ils opèrent sur ses sens et sur son intelligence, mais d’une manière particulière à chacune de ces facultés, et relativement au rang qu’elles occupent l’une par rapport à l’autre.

Si l’on persistait à nier ces deux facultés dans l’Homme, je ne demanderais à ceux qui les contestent, que de jeter les yeux sur eux-mêmes, ils y verraient que les différentes parties de leurs corps où elles se manifestent, sont un indice frappant de la différence de ces facultés.

Des deux natures universelles

Quand l’Homme veut considérer quelque objet de raisonnement, qu’il se propose la solution de quelque difficulté, n’est-ce pas dans la tête que se fait tout le travail ?

Quand au contraire, il éprouve des sentiments de quelque nature qu’ils soient, et quel qu’en soit l’objet, ou intellectuel, ou sensible, n’est-ce pas dans le cœur que se fait connaître tout le mouvement, toute l’agitation, toutes les sensations de joie, de plaisir, de peine, de crainte, d’amour, et toutes les affections dont nous sommes susceptibles ?

Ne sentons-nous pas aussi, combien les actes qui se passent dans chacune de ces parties, sont opposés, et que s’ils n’étaient rapprochés par un lien supérieur, ils seraient par eux-mêmes irréconciliables ?

C’est donc là cette différence manifeste qui doit de nouveau convaincre l’homme qu’il y a en lui plus d’une nature.

Or si l’homme, malgré son état de réprobation, trouve encore en lui une na-[84]ture supérieure à sa nature sensible et corporelle, pourquoi n’en voudrait-il pas admettre une semblable dans le sensible universel, mais également distincte et supérieure à l’Univers, quoique préposée particulièrement pour le gouverner.

Siège de l’âme corporelle

C’est aussi là où nous apprendrons ce que nous devons penser d’une question qui inquiète communément les hommes ; savoir, dans quelle partie du corps le Principe actif, ou l’âme, est placé, et quel est le lieu qui lui est fixé pour être le siège de toutes ses opérations.

Dans les Etres corporels et sensibles, le Principe actif est dans le sang, qui, comme feu, est la source de la vie corporelle ; alors d’après ce qui a été dit, en parlant des différentes facultés des Etres, nous ne pouvons nier que son siège principal ne soit dans le cœur, d’où il étend son action dans toutes les parties du corps.

Qu’on ne soit plus arrêté par la difficulté de ceux qui ont dit que si l’âme corporelle était dans le sang, elle se diviserait, et s’échapperait en partie, lorsque l’animal perdrait du sang ; car elle affaiblit seulement par là son action, en ce qu’elle perd les moyens de l’exercice ; mais elle n’en souffre en elle même aucune altération, puisque étant simple, elle est nécessairement indivisible.

Ce que nous appelons, la mort des corps, n’est donc autre chose que la fin totale de cette action qui se trouve privée de ses véhicules secondaires, comme dans les épuisements ; ou trop contrainte, comme dans les maladies d’humeurs ; ou enfin trop libre, et par là étant interceptée ou interrompue, comme dans les blessures qui attaquent les parties indispensablement nécessaires à la vie du corps.

Siège de l’âme intellectuelle

Quoique j’annonce que la vie, ou l’âme corporelle, réside dans le sang, néanmoins je dois en passant, faire remarquer que le sang est insensible ; observation qui pourra faire connaître aux hommes la différence qu’il y a entre les facultés de la Matière, et les facultés du Principe de la Matière, et qui les empêchera de confondre deux Etres aussi distincts.

L’homme étant semblable aux animaux par la vie corporelle et sensible, tout ce que l’on vient de voir sur le Principe actif animal, peut lui convenir quant à cette partie seulement. Mais quant à son Principe intellectuel, comme il n’était point fait pour habiter la Matière, c’est une des plus grandes méprises que les hommes aient faites, que de lui chercher son berceau dans la Matière, et de vouloir lui assigner une demeure fixe, et un lien pris parmi des assemblages corporels, comme si une portion de matière impure et périssable pouvoir servir de barrière à un Etre de cette nature.

Il est bien plus évident qu’en qualité d’Etre immatériel, ce n’est qu’avec un Etre immatériel qu’il peut avoir de la liaison et de l’affinité, et l’on conçoit qu’avec tout autre Etre la communication serait impraticable.

Liaison de l’intellect au sensible

[85] Aussi c’est sur le Principe immatériel corporel de l’homme, et non sur aucune portion de sa matière, que repose son Principe intellectuel : c’est là qu’il est lié pour un temps par la main supérieure qui l’y a condamné ; mais par sa nature, il domine sur le Principe corporel, comme le Principe corporel domine sur le corps, et nous n’en devons plus douter, en ce que c’est dans la partie supérieure, ou dans la tête, que nous avons montré ci-devant qu’il manifestait toutes ses facultés ; en un mot, il se sert de ce Principe pour l’exécution sensible de ces mêmes facultés ; et tel eu le moyen de discerner clairement le siège et l’emploi des deux différents Principes de l’homme.

Cependant, quoique par sa Nature et par sa place, le Principe corporel soit inférieur, c’est par sa liaison avec lui que l’homme éprouve dans son Etre intellectuel tant de souffrances, tant d’inquiétudes, tant de privations, et cette terrible obscurité qui lui fait enfanter tant d’erreurs. C’est par cette liaison, qu’il est forcé de subir l’action des sens de ce aujourd’hui absolument nécessaire, pour obtenir la jouissance des véritables affections qui sont faites pour lui.

Mais, comme cette voie est variable et incertaine, et qu’elle ne rend pas toujours la lumière dans toute sa clarté, l’homme n’en retire pas les avantages et les satisfactions dont sa nature le rendrait susceptible.

Des difformités et des maladies

De là vient que les dérangements, soit naturels, soit accidentels, que le Principe sensible et corporel peut éprouver, sont très nuisibles au Principe intellectuel, en ce qu’ils affaiblissent à la fois, et l’instrument de ses actions, et l’organe de ses affections.

Ces faits ont paru si favorables aux Matérialistes, qu’ils ont cru pouvoir les donner comme un appui solide à leur système, c’est-à-dire, qu’ayant fondé les facultés intellectuelles de l’homme sur sa constitution corporelle, ils les ont fait dépendre absolument du bon ou du mauvais état, où son corps pourrait être selon le cours variable de la Nature.

Mais après tout ce qu’on a vu sur la Liberté de l’homme, et sur la différence des deux Etres qui le composent, ces objections n’ont plus aucune valeur ; l’homme n’est point tenu à la jouissance entière de toutes les facultés qui pourraient appartenir à sa nature intellectuelle, puisque, par leur origine même, tous les hommes n’en reçoivent pas la même mesure, et puisque mille événements indépendants de leur volonté, peuvent déranger à tout instant, leur constitution corporelle ; mais il est coupable lorsqu’il laisse dépérir par sa faute les facultés qui lui sont accordées. Tous ne sont pas nés pour avoir le même Domaine ; mais tous répondent de l’emploi de celui qui leur est échu.

Ainsi, quelque dérangement, quelque irrégularité qu’un homme éprouve [86] dans sa constitution corporelle et dans ses facultés intellectuelles, ne le croyons pas pour cela à l’abri de la Justice, parce que, quelque petit que soit le nombre et la valeur des facultés qui lui restent, il en devra toujours compte, et il n’y a que l’homme dans la folie, de qui la vraie Justice ne puisse rien exiger, parce qu’alors cette Justice le tient elle-même sous son fléau.

Ne croyons pas non plus avec nos adversaires que ces dérangements et ces irrégularités corporelles, n’aient d’autre Principe que la Loi aveugle par laquelle ils prétendent expliquer la Nature. Nous montrerons par la suite combien le conduite de l’homme, dans sa vie corporelle, s’étend jusque sur sa postérité ; nous montrerons en outre dans son lieu, quelles sont les immenses facultés du Principe ou de cette cause temporelle, attachée de toute nécessité à la direction de l’Univers.

Ainsi, en réfléchissant sur la nature de cette cause temporelle universelle, qui non seulement préside essentiellement aux corps, mais qui devrait même aussi être toujours la boussole des actions des hommes, il sera facile de voir si rien dans cette région corporelle peut arriver qui n’ait un motif et un but.

Nous croirons bien plutôt que toutes ces difformités, tous ces accidents auxquels nous sommes exposés, tant dans notre Etre corporel, que dans notre Etre intellectuel, ont incontestablement un principe ; mais que nous ne le connaissons pas toujours, parce qu’on le cherche dans la Loi morte de la Matière, au lieu de le chercher dans les lois de la justice, dans l’abus de notre volonté, ou dans les égarements de nos ancêtres.

Je laisse l’homme aveugle et léger, murmurer sur cette Justice, qui étend la punition des égarements des pères sur leur postérité. Je ne lui apporterai point pour preuve cette Loi physique, par laquelle une source impure communique son impureté à ses productions, parce que cette Loi si connue, est fausse, abusive, lorsqu’on l’applique à ce qui n’est pas corps. Il n’est pas corps. Il verrait encore moins que si cette Justice peut affliger les Enfants par les Pères, elle peut aussi blanchir et laver les Pères par les Enfants ; ce qui devrait suffire pour suspendre tous nos Jugements sur elle, tant que nous ne serons pas admis à son Conseil.

Ce coup d’œil prudent, juste et salutaire, est une des récompenses de la Sagesse même ; comment le donnerait-elle donc à ceux qui croient pouvoir se passer de sa lumière, et qui se persuadent n’avoir pas besoin d’autre guide que leurs propres sens, et les notions grossières de la multitude ?

Effets de l’amputation

La question que je viens de traiter sur le lieu que l’âme occupe dans le corps, me mène naturellement à une autre tout aussi intéressante sur le Principe corporel, et qui occupe également les Observateurs ; c’est de savoir pourquoi lorsqu’un homme est privé, par accident, de l’un de ses membres, il éprouve pendant quelques temps des sensations qui lui semblent être dans le membre dont il ne jouit plus.

Si l’âme ou le Principe corporel était divisible, comme il faudrait l’insérer des opinions des Matérialistes, il est certain qu’après l’amputation d’un membre, jamais un homme ne pourrait souffrir dans cette partie, parce que les portions du Principe corporel, qui auraient été séparées en même temps que le membre amputé, ne conservant plus de liaison avec leur source s’éteindraient d’elles-mêmes, et ne pourraient plus donner aucun témoignage de sensibilité.

C’est encore moins dans ce membre amputé que nous devons chercher le Principe de cette sensibilité, puisqu’au contraire, dès l’instant de sa séparation, il n’est plus rien pour le corps dont il est séparé.

C’est donc uniquement dans le Principe corporel lui-même, que nous pourrons trouver la cause du fait dont il s’agit, et nous rappelant toutes les Vérités que nous avons établies, nous dirons que dans l’assemblage de l’homme actuel, de même que son Principe corporel sert d’instrument et d’organe aux facultés de son Etre intellectuel, de même son corps sert d’organe et d’instrument aux facultés de son Principe corporel.

Nous avons vu que si ce Principe corporel éprouvait des dérangements dans les organes principaux du corps, qui sont fondamentalement nécessaires à l’exercice des facultés intellectuelles, il pouvait arriver que le Principe intellectuel en souffrît ; mais on ne croira pas, je l’espère, que cette souffrance puisse aller jusqu’à altérer l’Essence de ce Principe intellectuel, ni à le diviser d’aucune manière ; on sait que par sa nature d’Etre simple il demeure toujours le même ; tout ce qu’on lui voit éprouver alors, c’est un dérangement dans ses facultés, et cela, parce que l’organe qui devait lui servir à les exercer et à lui faire parvenir la réaction intellectuelle extérieure dont il ne peut se passer, n’étant point dans son état de perfection, l’action de ces facultés intellectuelles devient nulle, ou reflue sur l’Etre intellectuel lui-même.

Dans le premier cas, c’est-à-dire, lorsque l’action des facultés devient nulle, l’Etre intellectuel ne démontre que la privation ; ce qui est le commencement de l’imbécillité et de la démence, mais il n’y a point de peine alors, aussi est-il reconnu que la folie ne fait point souffrir.

Dans le second cas, c’est-à-dire, lorsque cette action reflue sur le Principe, il montre de la confusion, du désordre, et un mal-être qui est une véritable souffrance intellectuelle, parce que ce Principe, qui ne tend qu’à exercer son action, se trouve borné et resserré dans l’emploi de ses facultés.

Il en est absolument de même pour la souffrance corporelle dans le cas de la privation d’un membre. Le corps doit servir d’organe au Principe corporel qui [88] l’anime ; si ce corps reçoit quelque mutilation considérable, il est certain que l’organe étant tronqué, le Principe corporel ne peut plus faire exécuter ses facultés dans toute leur étendue, parce que l’action de la faculté qui avait besoin du membre amputé pour avoir son effet, ne trouvant plus d’agent qui corresponde avec elle, devient nulle, ou reflue sur elle-même ; c’est alors qu’elle occasionne une confusion et des douleurs très sensibles dans le Principe corporel d’où elle est émanée, d’autant que l’amputation d’un membre donne entrée à des actions extérieures et destructives, qui repoussent avec encore plus de promptitude l’action du Principe corporel, et la font retourner vers son centre.

Malgré cette souffrance, nous ne devons donc point admettre de démembrement dans le Principe corporel, ni dans aucune sorte de Principes, et nous reconnaîtrons simplement que tout Etre corporel ayant besoin d’organes pour faire exécuter son action, doit souffrir quand ces organes sont dérangés, parce qu’alors ils ne peuvent pas rendre l’effet qui leur est propre.

Il n’est pas tout à fait inutile de remarquer que ceci ne peut avoir lieu que sur les quatre membres extérieurs, ou sur les quatre correspondances du corps ; car des trois parties principales qui composent le buste, aucune ne peut être supprimée sans que le corps ne périsse.

Des trois actions temporelles

Reprenons en peu de mots les divers objets que je viens de traiter. J’ai fait voir par les différentes propriétés des Eléments, plusieurs actions différentes dans la composition des corps ; j’ai fait voir qu’outre les deux actions opposées et innées dans ces corps, il y avait une Loi supérieure par laquelle elles étaient régies, même dans leurs plus grands chocs et dans leur plus grande confusion ; j’ai fait voir ensuite que cette Loi supérieure se trouvait même aujourd’hui dans l’homme, en qui elle était distincte du sensible, quoique étant attachée au sensible ; nous ne pouvons donc plus nier qu’il n’y ait trois actions nécessairement employées à la conduite des choses temporelles, en similitude des trois Eléments dont les corps sont composés.

De ces trois actions ordonnées par la première Cause, pour diriger la formation des Etres corporels, l’une est cette Cause temporelle, intelligente et active qui détermine l’action du Principe inné dans les germes, par le moyen d’une action secondaire, ou d’une réaction sans laquelle nous avons reconnu qu’il ne se ferait aucune reproduction ; et sans doute, tout ce que l’on a vu, a fait sentir assez clairement l’existence et la nécessité de cette Cause intelligente, dont l’action supérieure doit diriger les deux actions inférieures.

Source de l’ignorance

Comment se fait-il donc que les hommes l’aient méconnu, et qu’ils aient cru pouvoir marcher sans elle dans la connaissance de la Nature ? On en voit maintenant la raison. C’est qu’ils ont dénaturé les nombres qui constituent ces actions, [89] comme ils ont dénaturé ceux qui constituent les Eléments ; car d’un côté, dans ce qui est trois, ils n’ont reconnu que deux : de l’autre, ils ont cru voir quatre, dans ce qui n’est que trois ; c’est-à-dire, qu’en considérant les deux actions passives des corps, ils ont perdu dé vue la Cause active et intelligente, en sorte qu’ils ont assimilé et confondu l’action et les facultés de cette cause avec celles des deux actions inférieures, comme ils ont assimilé la faculté passive des trois Eléments à la faculté active de l’air, qui est un des plus forts Principes de leur réaction. Dès lors ces nombres étant ainsi défigurés, les Observateurs n’ont plus aperçu le rapport qui se trouvait entre le ternaire des Eléments et le ternaire des actions qui opèrent la corporisation universelle et particulière.

Ce rapport leur ayant échappé, et étant ainsi devenu nul pour eux, ils n’ont plus senti la nécessité et la supériorité de cette action de la cause intelligente sur les deux actions inférieures qui servent de base à toute production corporelle ; ils ont pris les unes pour les autres, toutes ces causes et ses actions différentes, ou plutôt ils n’en ont fait qu’une.

Et comment auraient-ils pu se préserver de cette erreur, puisqu’ils avaient commencé par confondre la Matière avec le Principe de la Matière, et que donnant à cette Matière toutes les propriétés de son Principe, il ne leur en a pas coûté davantage de lui attribuer aussi toutes les propriétés et les actions des Causes supérieures qui sont indispensablement nécessaires à son existence.

Mais on doit voir à présent, que méconnaître la puissance et la nécessité d’une troisième cause, c’est se priver du seul appui qui reste aux hommes pour expliquer la marche de la Nature ; c’est lui donner d’autres Lois que celles qu’elle a reçues ; c’est lui attribuer ce qui n’est pas en elle ; en un mot, c’est admettre, ce qui non seulement n’est pas vraisemblable, mais ce qui est hors de toute possibilité.

Nécessité d’une troisième cause

Aussi, qui ignore ce que les hommes ont mis en place de cette Cause indispensable ? Qui ne sait les puérils raisonnements qu’ils ont employés pour expliquer sans elle les Lois de la Matière, et pour asseoir le système de l’Univers ? Aveugles sur l’origine des choses, sur l’objet de la Création, sur sa durée, sur son action, toutes les explications qu’il en ont données, sont le langage du doute et de l’incertitude, et toute leur doctrine est moins une Science qu’une question continuelle.

Du hasard

Lorsque, par la seule force de leur raison, ils ont pu faire eux-mêmes, ces observations, et apercevoir le besoin indispensable d’un Principe qui serve de guide à la Nature ; ou ils ont cherché ce Principe dans l’Etre premier lui-même, et n’ont pas craint de le ravaler à nos yeux, en ne séparant point son action de celles des choses sensibles ; ou ils s’en sont tenus à une sentiment léger sur la nécessité d’un agent intermédiaire entre cet Etre premier et la Matière, et ne se donnant pas le temps de considérer quelle pouvait être cette cause intermédiaire, ils l’ont dési-[90]gnée confusément sous le nom de cause aveugle, fatalité, hasard et autres expressions, qui étant destituées de vie et d’action, ne pouvaient jamais qu’augmenter les ténèbres où l’homme est plongé aujourd’hui.

Ils n’ont pas vu qu’ils étaient eux-mêmes la source de toutes ces obscurités ; que ce hasard enfin était engendré par la seule volonté de l’homme, et n’avait lieu que dans son ignorance : car il ne peut nier que les lois qui constituent tous les Etres, devraient avoir des effets invariables et une influence universelle ; mais quand il en dérange l’accomplissement dans les classes soumises à son pouvoir, ou quand il s’aveugle lui-même, il ne voit plus ces lois indestructibles, et dès lors il conclut qu’elles n’existent pas.

Cependant, ce ne sera jamais dans les actes et dans les œuvres de la Cause première qu’il pourrait admettre le hasard, puisque cette cause étant la source unique et intarissable de toutes les lois et de toutes les perfections, il faut que l’ordre qui règne autour d’elle soit invariable comme sa propre essence.

Ce ne serait pas plus dans les œuvres de la Cause temporelle intelligente, que ce hasard pourrait se concevoir, parce qu’étant chargée spécialement de l’œuvre temporel de la Cause première, il est impossible que cet œuvre ne tende sans cesse à son but, et ne surmonte tous les obstacles.

Ce ne peut donc être que dans les faits particuliers de la Nature corporelle, ainsi que dans les actes de la volonté de l’homme que nous pouvons cesser de voir de la régularité, et des résultats toujours infaillibles et toujours prévus. Mais si l’homme n’oubliait jamais combien ces faits particuliers et sa volonté sont intimement liés, s’il avait toujours présent à la pensée qu’il a été établi pour régner sur lui-même et sur la région sensible, il conviendrait qu’en remplissant sa destination, non seulement il pourrait découvrir ces lois universelles qui gouvernent les régions supérieures, et qu’il a si souvent méconnues ; mais même il sentirait que le pouvoir de ces lois à jamais impérissables, s’étendrait jusque sur son Etre, ainsi que sur les faits particuliers de sa région ténébreuse, c’est-à-dire, qu’il n’y aurait plus de hasard pour lui, ni pour aucun des faits de la Nature.

Alors, quand il apercevrait du dérangement dans les actes particuliers de cette Nature, ou quand il ignorerait les causes qui les font opérer, et les règles qui les dirigent, il ne pourrait plus attribuer ce désordre et cette ignorance, qu’à sa négligence et à l’usage faux de sa volonté qui n’aura pas employé tous ses droits, ou qui en aura fait valoir de criminels.

Mais pour acquérir l’intelligence de ces vérités, il faut avoir plus de confiance que n’en ont les observateurs dans la grandeur de l’homme et dans la puissance de sa volonté, il faut croire que s’il est au dessus des Etres qui l’envi-[91]ronnent, ses vices, comme ses vertus doivent avoir un rapport et une influence nécessaire sur tout son Empire.

Convenons donc que l’ignorance et la volonté déréglée de l’homme, sont les seules causes de ces doutes où nous le voyons flotter tous les jours. C’est ainsi qu’ayant laissé effacer en lui l’idée d’un ordre et d’une loi qui embrasse tout, il leur a substitué la première chimère que lui a présenté son imagination ; car dans son aveuglement même il cherche toujours un mobile à la Nature ; c’est ainsi qu’il renouvelle sans cesse cette coupable erreur, par laquelle, après avoir volontairement semé l’incertitude et le hasard autour de lui, il est assez injuste et assez malheureux que de les imputer à son Principe.

Ceux mêmes qui n’ont pas nié que les choses corporelles ont eu un commencement, ne leur ont pas donné d’autre cause que le hasard ;ne sachant pas qu’il y eût une raison première à leur existence, ou ne présumant pas même qu’une cause hors d’elles, eût pu s’en occuper assez pour la faire opérer et cependant, convaincus que cette existence avait commencé, ils ont renfermé tout à la fois dans les seules propriétés des corps, la vertu active et innée en eux qui les anime, et la Loi supérieure qui leur a ordonné de naître.

Ils ont suivi le même ordre dans l’explication qu’ils ont donnée de la Loi qui soutient l’existence de ces mêmes Etres corporels ; et cela devait être ainsi. Après en avoir établi l’origine sur une base imaginaire et fausse, il fallait bien que le reste de l’œuvre y fût conforme ; ainsi selon eux, les corps vivent par eux-mêmes, comme c’est par eux-mêmes qu’ils sont nés.

Quant à ceux qui prétendent que la Matière et les Etres corporels ont toujours existé, leur erreur est infiniment plus grossière et plus outrageante pour la Vérité. Ces deux Doctrines ont également méconnu la Loi et la raison première des choses, mais l’une a seulement enseigné qu’on pouvait se passer d’une cause active et intelligente pour expliquer leur origine, l’autre a avili cette Cause, en lui égalant le Principe actif des Etres corporels, et en ne la croyant pas supérieure, ni plus ancienne que la Matière.

Les Observateurs ne s’en sont pas tenus là ; car après avoir posé des Principes aussi obscurs sur la marche et la nature des choses, après s’être renfermés dans un cercle aussi étroit, ils ne sont vus comme forcés d’y ramener tous les phénomènes et tous les événements que nous voyons arriver dans l’Univers. C’est, selon eux, un Etre sans intelligence et sans but, qui a tout fait, et qui fait tout continuellement ; et comme il n’y a que deux causes qui soient les instruments de ce qui s’opère, dès qu’ils ont trouvé ces deux causes dans les Etres corporels, ils se sont crus dispensés d’en chercher une supérieure.

Il est heureux que la Nature ne se soumette point à la pensée des hommes ; [92] toute aveugle qu’ils la supposent, elle les laisse raisonner, et elle agit. C’est même à la fois un bonheur inappréciable pour eux, et le plus beau caractère de la grandeur de l’Etre physique et temporel qui les gouverne, que la marche de cette Nature soit aussi ferme et aussi intrépide ; car étant impénétrable aux systèmes des hommes, et leur en démontrant la faiblesse par sa constance à suivre sa Loi, elle les forcera peut-être un jour d’avouer leurs erreurs, de quitter les sentiers obscurs où ils se traînent, et de chercher la Vérité dans une source plus lumineuse.

De la troisième cause

Mais pour prévenir l’inquiétude de mes semblables, qui pourraient croire que cette Cause active et intelligente dont je leur parle, est un Etre chimérique et imaginaire, je leur dirais qu’il y a des hommes qui l’ont connue physiquement, et que tous la connaîtraient de même, s’ils mettaient leur confiance en elle, et qu’ils prissent plus de soin d’épurer et de fortifier leur volonté.

Je dois avertir cependant que je ne prends pas ce mot physique, dans l’acceptation vulgaire qui n’attribue de réalité et d’existence qu’aux objets palpables aux sens matériels. Les moindres réflexions sur tout ce qui est contenu dans cet Ouvrage, suffiront pour faire voir combien on est éloigné de savoir le sens du mot physique, quand on l’applique aux apparences matérielles.

Remarque sur les deux principes

Avant de passer à un autre sujet, je m’arrêterai un moment pour aplanir une difficulté qui pourrait naître, quoique je l’aie déjà résolue en quelque sorte. J’ai annoncé, dans le commencement de cet Ouvrage, l’existence de deux Principes opposés qui se combattent l’un et l’autre, et quoique j’aie assez démontré l’infériorité du mauvais Principe à l’égard du Principe bon, il se pourrait que d’après les observations qu’on vient de voir sur la nature corporelle, on crût ces deux Principes nécessaires à l’existence l’un et l’autre, comme on a vu que les deux causes inférieures renfermées dans les Etres corporels, étaient absolument nécessaires pour leur faire opérer une production.

Pour éviter cette méprise, il suffira de se rappeler que j’ai annoncé que tout produit, tout œuvre, tout résultat dans la Nature corporelle, ainsi que dans tout autre classe, était toujours inférieur à son Principe générateur. Cette infériorité assujettit la nature corporelle à ne pouvant se reproduire, sans l’action de ces deux causes que nous avons reconnues en elle, et qui annoncent sa faiblesse et sa dépendance.

Or, si cette création temporelle tire son origine du Principe supérieur et bon, comme nous n’en pouvons pas douter, ce Principe doit montrer sa supériorité en tout, et l’un de ses attributs principaux, c’est d’avoir absolument tout en lui excepté le mal, et de n’avoir besoin que de lui-même et de ses propres facultés pour opérer toutes ses productions. Quel sera donc alors l’état du mauvais principe, [93] si ce n’est de servir à manifester la grandeur et la puissance du Principe bon, que tous les efforts de ce Principe mauvais ne pourront jamais ébranler.

Ainsi il n’est plus possible de dire que le mauvais Principe ait été et soit universellement nécessaire à l’existence et à la manifestation des facultés du bon Principe ; quoique comme influant sur l’existence du temps, ce mauvais Principe soit nécessaire pour occasionner la naissance de toutes les manifestations temporelles ; car comme il y a des manifestations qui ne sont point dans le temps, et que le Principe mauvais ne peut sortir du temporel, il est bien clair que le Principe bon agit sans lui ; ce que l’on verra plus en détail dans la suite.

Que les hommes apprennent donc ici à distinguer de nouveau, les Lois et les facultés du Principe unique, universellement bon, et vivant par lui-même, d’avec celles de l’Etre inférieur matériel qui ne tient rien de soi, et qui ne peut vivre que par des secours extérieurs.

Enchaînement des vérités

Je crois avoir fait entrevoir suffisamment à mes semblables, le peu de fondement des opinions humaines sur tous les points dont je me suis occupé jusqu’à présent. Après les avoir mis sur la voie pour leur apprendre à distinguer les corps d’avec le Principe inné dans ces corps ; après avoir fixé leurs yeux sur la simplicité l’unité et l’immatérialité de ce Principe indivisible, incommunicable, qui ne souffre aucun mélange, et qui demeure toujours le même quoique la forme qu’il produit et dont il s’enveloppe soit soumise à une continuelle variation, ils pourront reconnaître avec évidence que la Matière étant dans une dépendance incontestable, et cependant agissant par des lois régulières, les deux causes inférieures qui opèrent sa reproduction et tous les actes de son existence ne peuvent absolument se passer de l’action d’une Cause supérieure et intelligente, qui les commande pour les faire agir, et qui les dirige pour les faire agir avec succès.

Par conséquent ils avoueront que les deux causes inférieures doivent être soumises aux lois de la Cause supérieure et intelligente, pour que les temps et l’uniformité soient observés dans tous leurs actes ; pour que les résultats de toutes leurs différentes actions ne soient pas nuls, informes, et incertains, et pour que nous puissions nous rendre raison de l’ordre qui y règne universellement.

Ils n’auront pas de peine à convenir ensuite que cette Cause supérieure n’étant assujettie à aucune des lois de la Matière, quoiqu’elle soit préposée pour la conduire, en doit être entièrement distincte ; que le moyen de parvenir à la connaissance de l’une et de l’autre, est de les prendre chacune dans sa classe ; d’en étudier les facultés particulières ; de les rapprocher dans le même tableau, mais pour en démêler les différences et non pour les confondre ; de faire cette distinction sur tous les autres Etres de la Nature, et sur ses moindres parties, où les yeux du corps et de l’intelligence nous apprennent qu’il y a toujours deux Etres ensemble, et que c’est la violence qui les a réunis ; mais cependant de ne jamais perdre de vue que ce lien ne les unit l’un à l’autre que pour un temps ; et de ne pas regarder cette union comme ayant toujours existé, et comme devant exister à jamais, puisqu’au contraire nous la voyons cesser tous les jours.

Ce sont toutes ces observations qui rendront l’homme prudent et sage, et qui l’empêcheront de s’abandonner en insensé dans des sentiers inconnus, d’où il ne peut se tirer qu’en rétrogradant, ou en se livrant au désespoir, lorsqu’il sent qu’il est trop avancé et que le temps lui manque. C’est là ce qui lui fera éviter l’écueil où la plupart des hommes sont entraînés, lorsque étant seuls et dans les ténèbres, ils osent prononcer sur leur propre nature et sur celle de la Vérité. Nous verrons dans ce qui va suivre, les fréquentes chutes, qui en ont été, et qui en sont tous les jours les suites. Nous verrons que la plupart de leurs souffrances ont pris là leur source, de même que c’est pour être déchus de leur premier état de splendeur, qu’ils sont exposés aujourd’hui à s’enfoncer de plus en plus dans l’opprobre et dans la misère.

 

[95]

4

Tableau allégorique

QUELQUES hommes élevés dans l’ignorance et dans la paresse, étant parvenus à l’âge mûr, entreprirent de parcourir un grand Royaume ; mais comme ils n’étaient conduits que par une vaine curiosité, ils firent peu d’efforts pour connaître les vrais moyens par lesquels ce pays était gouverné. Ils n’avaient ni assez de courage, ni assez de crédit pour s’introduire chez les Grands de l’Etat, qui auraient pu leur découvrir les ressorts cachés du Gouvernement ; ainsi ils se contentèrent d’errer de villes en villes, d’y promener leurs regards incertains dans les places et les lieux publics, où voyant le peuple tumultueusement assemblé, et comme abandonné à lui-même, ils ne prirent aucune idée de l’ordre et de la sagesse des lois qui veillaient secrètement à la sûreté et au bonheur des habitants : ils crurent que tous les citoyens également oisifs, y vivaient dans une entière indépendance.

En effet, ce qu’ils avaient aperçu, ne présentait ni règle, ni loi, à leur esprit peu éclairé ; en sorte que ne consultant que leurs yeux, ils furent bien éloignés de connaître que des hommes supérieurs par leur rang et par leurs pouvoirs y gouvernaient cette multitude qui s’agitait confusément devant eux ; il se persuadèrent que n’y ayant point de Lois dans le pays qu’ils parcouraient, il n’y avait point de chef ; ou que s’il y en avait un, il était sans autorité et sans action.

Flattés de cette indépendance, et ne prévoyant aucune suite dangereuse à leurs actions, ils les regardèrent bientôt comme arbitraires et indifférentes, et crurent pouvoir s’abandonner à leurs caprices ; mais ils ne tardèrent pas à être les victimes de leur Erreur et de leurs Jugements inconsidérés ; car les vigilants Administrateurs de l’Etat, instruits de leurs désordres, les privèrent de la Liberté, et les resserrèrent si étroitement qu’ils languirent dans la plus profonde obscurité, sans savoir si jamais la lumière leur serait rendue.

Imprudence des observateurs

Voilà exactement quelle a été la conduite et le sort de ceux qui ont osé par eux-mêmes juger de l’Homme et de la Nature ; toujours occupés d’études inutiles et frivoles, leur vue s’est rétrécie par l’habitude, et ne pouvant parcourir toute l’étendue de la carrière, ils se sont arrêtés aux apparences des objets ; en sorte que bornant là leurs regards, ils ont ignoré, ou nié tout ce qu’ils n’ont pu apercevoir. Ils n’ont vu dans les corps que leurs enveloppes, et ils les ont transformées en Principes. Ils n’ont vu dans les Lois de ces corps que deux actions, ou deux causes [96] inférieures, et ils se sont hâtés de rejeter la Cause supérieure active et intelligente, dont ils avaient confondu les opérations avec celles des deux autres causes.

Ensuite, se croyant bien assurés de leurs conséquences, ils ont fait du tout un Etre matériel hypothétique, sur lequel ils ont eu l’imprudence de mesurer tous les Etres de la Nature qu’ils avaient entièrement défigurée ; et c’est d’après ce modèle, ainsi mutilé, qu’ils ont osé dessiner l’Homme.

Et vraiment, on ne peut plus douter qu’ils n’aient fait à son égard, les mêmes méprises qu’ils avaient faites auparavant sur toute la Nature. Non seulement ils n’ont pas mieux distingué, dans son corps, que dans les autres Etres corporels, le Principe d’avec l’apparence ou l’enveloppe et n’en ont pas mieux connu, ni suivi la marche et les Lois ; mais, après avoir pris le change sur ce point, ils ont encore confondu cette enveloppe corporelle de l’homme avec son Etre intellectuel et pensant, comme ils avaient confondu le Principe inné dans tous les corps, avec la cause active et intelligente qui les dirige.

Ainsi, n’ayant pas démêlé d’abord la cause supérieure, d’avec les facultés innées dans l’Etre corporel ; ayant ensuite confondu les facultés des deux différents Etres qui composent l’homme d’aujourd’hui, il leur a été impossible d’y reconnaître l’action de cette même Cause active et intelligente, qui en même temps qu’elle communique tous les pouvoirs à la Nature, donne à l’homme par son intelligence, toutes les notions du bien qu’il a perdu. C’est pourtant avec cette ignorance, que non seulement ils ont été assez téméraires pour prononcer sur l’Essence et la Nature de l’homme, mais encore, qu’ils ont voulu expliquer tous les contrastes qu’il présente, et établir la base de ses œuvres.

Danger des erreurs sur l’Homme

Quand l’homme ne s’est trompé que sur la Nature élémentaire, nous avons vu que ses Erreurs n’avaient que des légères suites ; car ses opinions ne pouvant influer sur la marche des Etres, leurs Lois invariables s’exécutent sans cesse avec la même précision, quoique l’homme en ait dénaturé et méconnu le Principe. Mais il n’en sera jamais ainsi de ses méprises sur lui-même, et elles lui seront toujours inévitablement funestes, parce qu’étant dépositaire de sa propre Loi, il ne peut se méprendre sur elle, ni l’oublier, qu’il n’agisse directement contre lui-même, et qu’il ne se fasse un préjudice manifeste ; en un mot ; s’il est vrai qu’il soit heureux, lorsqu’il reconnaît et suit les Lois de son Principe, ses maux et ses souffrances sont une preuve évidente de ses Erreurs et des faux pas qui en ont été les suites.

Voyons donc ce qui résultera de cet Etre ainsi défiguré, et s’il pourra se soutenir, étant privé de son principal appui ?

Il nous sera facile de présumer les conséquences de cet examen, si nous nous rappelons ce que nous avons dit de l’état où serait la Nature, laissée à l’action passive des deux Etres inférieurs, qui sont nécessaires dans toute reproduction [97] corporelle. Ces deux Etres, on le sait, n’étant que passifs, ne peuvent jamais rien produire par eux-mêmes, si la cause active et intelligente ne leur donne l’ordre et le pouvoir d’opérer ce qu’ils ont en eux.

Or, s’il était possible de supposer dans ces agents inférieurs une volonté, en leur laissant toujours la même impuissance, il est évident que s’ils prétendaient mettre cette volonté en action, sans le concours de la Cause active dont ils dépendent nécessairement, leurs œuvres seraient informes, et n’annonceraient qu’une confusion choquante.

Maintenant, ce que nous ne pourrions pas dire de ces agents inférieurs, qui sont dépourvus de volonté, appliquons-le à l’homme qui en a une à lui, et apprenons à mieux découvrir encore les malheureux effets des erreurs que nous nous sommes proposés de combattre.

L’homme est à présent composé de deux Etres, l’un sensible, l’autre intelligent. Nous avons laissé entendre que dans son origine il n’était pas sujet à cet assemblage, et que jouissant des prérogatives de l’Etre simple, il avait tout en lui, et n’avait besoin de rien pour se soutenir, puisque tout était renfermé dans les dons précieux qu’il tenait de son principe.

Nous avons fait voir ensuite quelles étaient les conditions sévères et irrévocables auxquelles la Justice avait attaché la réhabilitation de l’homme criminel par le faux usage de sa volonté ; nous avons vu, dis-je, quels sont les écueils affreux et sans nombre, dont il est sans cesse menacé, en habitant la région sensible qui est si contraire à sa véritable nature. En même temps nous avons reconnu que le corps qu’il porte à présent, étant de la même classe que les choses sensibles, forme en effet autour de lui un voile ténébreux, qui cache à sa vue la vraie lumière, et qui est tout à la fois la source continuelle de ses illusions et l’instrument de ses nouveaux crimes.

Dans son origine, l’homme avait donc pour Loi de régner sur la région sensible, comme il le doit encore aujourd’hui, mais, comme il était alors doué d’une force incomparable, et qu’il n’avait aucune entrave, tous les obstacles disparaissaient devant lui.

Aujourd’hui, il n’a presque plus les mêmes forces, ni la même Liberté, et cependant il est infiniment plus près du danger, de façon que dans le combat qu’il a maintenant à soutenir, on ne peut exprimer le désavantage auquel il est exposé.

Oui, telle est l’affreuse situation de l’homme actuel. Lorsque l’Arrêt foudroyant eut été prononcé contre lui, il ne lui resta de tous les dons qu’il avait reçus, qu’une ombre de Liberté, c’est-à-dire, une volonté presque toujours sans force et sans empire. Tout autre pouvoir lui fut ôté, et sa réunion avec un Etre sensible le [98] réduisit à n’être plus qu’un assemblage de deux causes inférieures ; en similitude de celles qui régissent tous les corps.

Je dis en similitude et non en égalité, parce que l’objet des deux natures de l’homme est plus noble ; et leurs propriétés bien différentes ; mais, quant à l’âcre et à l’exercice de leurs facultés, elles subissent l’une et l’autre absolument la même Loi, et les deux causes inférieures qui composent, l’homme d’aujourd’hui, n’ont pas, pour ainsi dire, plus de force par elles-mêmes, que les deux causes inférieures corporelles.

L’homme, il est vrai, en qualité d’Etre intellectuel, a toujours sur les Etres corporels l’avantage de sentir un besoin qui leur est inconnu ; mais il ne peut pas mieux qu’eux s’en procurer seul le soulagement : il ne peut pas mieux par lui-même vivifier ses facultés intellectuelles, qu’ils n’ont pu animer leur Etre ; c’est-à-dire, qu’il ne peut pas mieux qu’eux se passer de la cause active et intelligente, sans laquelle rien de ce qui est dans le temps ne peut agir efficacement.

Quels fruits l’homme pourrait-il donc produire aujourd’hui, si dans l’impuissance que nous lui connaissons, il croyait n’avoir d’autre Loi que sa propre volonté, et s’il entreprenait de marcher sans être guidé par cette Cause active et intelligente dont il dépend malgré lui, et de laquelle il doit tout attendre, ainsi que les Etres corporels parmi lesquels il est si tristement confondu ?

Il est certain qu’alors ses propres œuvres n’auraient aucune valeur, ni aucune force, puisqu’elles seraient destituées du seul appui qui puisse les soutenir ; et les deux causes inférieures dont il se trouve actuellement composé, se combattant sans cesse en lui, ne feraient que l’agiter, et l’abîmer dans la plus fâcheuse incertitude.

Semblable aux deux lignes d’un angle quelconque, qui peuvent bien se mouvoir chacune en sens contraire, s’écarter, se rapprocher, se confondre, et se placer l’une sur l’autre, mais qui ne peuvent jamais produire aucune espèce de figure, si l’on n’y joint une troisième ligne ; car cette troisième ligne est le moyen nécessaire qui fixe l’instabilité des deux premières, qui détermine leur position, qui les distingue sensiblement l’une de l’autre, qui constitue enfin une figure, et sans contredit la plus féconde de toutes les figures.

Voilà cependant quelles sont journellement les fausses tentatives de l’homme ; c’est de travailler à une œuvre impossible, c’est-à-dire, de vouloir former une figure avec deux lignes, en se concentrant dans l’action des deux causes inférieures qui composent aujourd’hui sa nature, et en s’efforçant continuellement d’exclure cette Cause supérieure, active et intelligente, dont il ne peut absolument se passer. Ainsi, malgré l’évidence du besoin qu’il en a, il va se jetant loin d’elle, d’illusions en illusions, sans pouvoir jamais trouver le point qui doit le fixer, parce qu’il n’y [99] a point d’œuvre parfaite sans le concours de ce troisième Principe ; et si l’on en veut savoir la raison, c’est que dès l’instant qu’on est à trois, on est à quatre.

Des diverses institutions

Réfléchissant alors sur l’incertitude affreuse où il se trouve, il est étonné du désordre qui accompagne tous ses pas, et bientôt il nie l’Existence de ce Principe d’ordre et de paix qu’il a méconnu par négligence ou par mauvaise foi.

Mais quelquefois aussi, entraîné par la force de la Vérité, il murmure contre ce même Principe qu’il avait d’abord rejeté, et par là nous démontre lui-même la certitude de tout ce que nous avons dit sur les variations et les inconséquences de toute Etre, dont les facultés ne sont pas réunies et fixées par leur lien naturel.

Loin de croire que toutes les méprises de l’homme portent la moindre atteinte à cette Cause dont il s’éloigne, nous devons être actuellement assez instruits sur sa nature, pour savoir qu’il souffre seul de ses égarements ; puisqu’en qualité d’Etre libre, il est le seul qui puisse être coupable ; nous devons savoir que lorsque cette Cause inaltérable dans ses facultés, comme dans son Essence, étend ses rayons jusqu’à l’homme, ils le purifient et n’en sont point souillés.

Nous allons donc poursuivre notre marche, et éclaircir les difficultés qui arrêtent les Observateurs, quand ils veulent seuls et sans guide, jeter les yeux sur toutes les institutions de la Terre, soit celles que les hommes ont établies eux-mêmes, soit celles à qui ils attribuent une origine plus relevée. C’est bien là où ces hommes aveugles, ne sachant pas ‘démêler ce qu’il y a d’arbitraire, et ce qu’il y a de réel, ont fait de l’un et de l’autre un monstrueux assemblage, capable d’obscurcir les notions les plus lumineuses. C’est aussi, n’en doutons point, un des objets les plus intéressants pour l’homme, et dans lequel il lui importe essentiellement de ne point faire de méprises, puisque c’est là où il doit apprendre .à régler les facultés qui le composent.

Source des fausses observations

Examinons pourquoi, par les observations que les hommes ont faites sur les différentes pratiques, usages, coutumes, lois, religions, cultes, qui ont dans tous les temps varié chez les différentes Nations, ils ont été induits à penser qu’il n’y avait rien de vrai, et que tout étant arbitraire et conventionnel parmi les hommes, ce serait une illusion d’admettre des devoirs à remplir, et quelque ordre naturel et essentiel qui dût leur servir de flambeau.

S’il était vrai que tout fût conventionnel, comme ils le prétendent, ils auraient raison d’en tirer cette conséquence, parce qu’alors, n’y ayant pour eux aucune distinction entre le bien et le mal, tous leurs pas deviendront indifférents, et personne ne serait fondé à les rappeler à des règles de conduite. Mais si la méprise vient de ce que les Observateurs n’ont pas démêlé dans l’homme les deux facultés qui le constituent ; s’ils ont confondu dans lui l’intelligence et le sensible, et qu’ils aient appliqué au premier toutes les variations et les disparités auxquel-[100]les le second se trouve assujetti ; s’ils ont mis le complément à ces erreurs, en confondant même la Cause active et intelligente avec les facultés particulières de l’homme, pourrions-nous donner quelque croyance à une doctrine aussi peu approfondie, et aussi fausse ?

Telle est cependant la marche qu’ils ont suivie; c’est-à-dire, qu’ils n’ont presque jamais porté leur vue au-delà du sensible ; or, cette faculté sensible étant bornée, et privée du pouvoir nécessaire pour se diriger elle-même, ne présentera jamais que des preuves réitérées de variété, de dépendance et d’incertitude ; c’est donc par elle uniquement, et par elle remise à sa propre Loi, que doivent s’introduire toutes les différences que nous pouvons remarquer ici-bas.

En effet, toutes les branches de l’ordre civil et politique qui réunit les différents Peuples, ont-elles d’autre but que la Matière ? La partie morale même de tous leurs établissements s’élève-t-elle au delà de cet ordre humain et visible ? Il n’y a pas jusqu’à leurs institutions les plus vertueuses qu’ils n’aient réduites d’eux-mêmes à des règles sensibles, et à des Lois extérieures, parce que dans toutes ces choses, les Instituteurs ayant marché seuls et sans guide, c’est l’unique terme où ils aient pu porter leurs pas.

La faculté intellectuelle de l’homme n’est donc absolument pour rien dans de pareils faits, et moins encore dans les observations dont ils ont été si souvent l’objet. Ainsi nous devons bien nous garder d’adopter les jugements qui en sont provenus, avant d’avoir examiné jusqu’où s’étendent leurs conséquences, et s’ils sont applicables à tout. Car sans cela, il nous serait impossible de les admettre, puisqu’une Vérité doit être universelle.

De l’institution religieuse

Commençons par observer l’institution la plus respectée et la plus universellement répandue chez tous les Peuples, celles qu’ils regardent avec raison comme ne devant pas être l’ouvrage de leurs mains. Il est bien clair, par le zèle avec lequel toute la terre s’occupe de cet objet sacré, que tous les hommes en ont en eux l’image et l’idée. Nous apercevons chez toutes les Nations une uniformité entière sur le Principe fondamental de la Religion ; toutes reconnaissent un Etre supérieur, toutes reconnaissent qu’il faut le prier, toutes le prient ; toutes sentent la nécessité d’une forme à leur prière, toutes lui en ont donné une ; et jamais la volonté de l’homme n’a pu anéantir cette vérité, ni en mettre d’autres à la place.

Des fausses religions

Cependant les soins que les différents Peuples se donnent pour honorer le premier Etre, nous présentent, comme toutes les autres institutions, des différences et des changements successifs et arbitraires, dans la pratique comme dans la théorie ; encore que parmi toutes les Religions, on n’en connaît pas deux qui l’honorent de la même manière. Or, je le demande, cette différence pourrait-elle avoir lieu, si les hommes avaient pris le même guide, et qu’ils n’eussent pas [101] perdu de vue la seule lumière qui pouvait les éclairer, et les concilier ? Et cette lumière est-elle autre chose que cette Cause active et supérieure qui devrait tenir l’équilibre entre leurs facultés sensibles et intellectuelles, et sans laquelle il leur est impossible de faire un seul pas avec justesse ?

C’est donc elle qui doit nourrir dans l’homme l’idée primitive d’un Etre unique et universel, ainsi que la connaissance des Lois auxquelles cet Etre assujettit la conduite des hommes envers lui, lorsqu’il leur permet de l’approcher. C’est donc en s’éloignant de cette lumière, que l’homme demeure livré à ses propres facultés, et alors ces facultés même s’affaiblissent, et s’effacent presque entièrement en lui ; l’obscurité les recouvre d’un voile si épais, que sans le secours d’une main bienfaisante, il ne pourrait jamais s’en délivrer.

Et cependant, quoique l’homme soit alors abandonné à lui-même, il est toujours obligé de voyager. C’est ce qui fait, qu’au milieu de cette terrible ignorance, étant toujours tourmenté de l’idée et du besoin de cet Etre, dont il sent qu’il est séparé, il tourne vers lui des yeux incertains, et l’honore selon sa pensée ; et quoiqu’il ne sache plus si l’hommage qu’il offre, est vraiment celui que cet Etre exige, il préfère en rendre un, tel qu’il le conçoit, à la secrète inquiétude et au regret de n’en point rendre du tout.

Tel est, en partie, le Principe qui a formé les fausses Religions, et qui a défiguré celle que toute la Terre aurait dû suivre ; alors pourrons-nous être surpris de voir si peu d’uniformité dans les usages pieux de l’homme et dans son culte ; de lui voir produire toutes ces contradictions, toutes ces pratiques opposées, tous ces rites qui se combattent, et qui en effet, ne présentent rien de vrai à la pensée. N’est-ce pas là où l’imagination de l’homme n’ayant plus de frein, tout est l’ouvrage de son caprice et de son aveugle volonté ? N’est-ce pas là, par conséquent, où tout doit paraître indifférent à la raison, puisqu’elle ne voit plus de rapports entre le Culte, et l’Etre auquel les Instituteurs et leurs partisans veulent l’appliquer ?

Mais je demande si la plupart de ces différences, et même de ces contrariétés palpables, tombent sur autre chose que sur ce qui est soumis aux yeux corporels de l’homme, c’est-à-dire, sur le sensible. Alors, que pourrait-on en conclure contre le Principe, dont elles ne s’occupent même pas ? Ce Principe ne serait-il pas tout aussi inaltérable et aussi intact, quand la pensée ténébreuse de l’homme introduirait des variétés jusque dans la théorie et dans les dogmes ; puisque, tant que l’homme n’est pas éclairé de son seul flambeau, et soutenu de son seul appui, il ne peut pas avoir plus de certitude de la pureté de sa doctrine, que de la justesse de ses actions ; et enfin, de quelque nature que soient ses erreurs, pourront-elles jamais rien contre la Vérité ?

Si l’erreur poursuit les Observateurs et les rend aveugles, c’est donc toujours [102] faute de distinguer l’homme ainsi démembré, et qui n’emploie qu’une partie de lui-même, d’avec l’homme qui se sert de toutes ses facultés ; c’est faute de distinguer la source défigurée d’où l’homme tire ses productions informes, d’avec celle où il aurait dû puiser, qu’on nous l’annonce comme incapable de rien connaître de fixe et d’assuré.

Vérités indépendantes de l’Homme

Voyons néanmoins jusqu’où le pouvoir particulier de l’homme peut s’étendre, lorsqu’il est remis à lui-même, ne lui accordons que les droits qui lui appartiennent, et examinons s’il n’y a rien au-delà de ce qu’il fait de ce qu’il connaît.

Premièrement, nous avons vu, que malgré tous leurs raisonnements sur la Nature, les hommes étaient obligés de se soumettre à ses Lois ; nous avons assez fait connaître que les Lois de cette Nature étaient fixes et invariables, quoique par une suite des deux actions qui sont dans l’Univers, leur accomplissement fût souvent dérangé.

Voilà déjà une vérité sur laquelle tout l’arbitraire de l’homme n’a pas la moindre prise. Il n’est plus temps de m’objecter ces sensations, ces impressions de toute espèce, que font les différents corps sur nos sens, et qui varient dans chaque individu, d’où la multitude s’est crue fondée à nier qu’il y eût quelque règle dans la Créature. Nous avons prévenu l’objection en annonçant que la Nature ne pouvait agir que par relation.

Nous pourrions encore fortifier ce principe, en disant que cette Loi de relation n’est pas plus soumise à l’arbitraire de l’homme que la Nature elle-même, et que nous ne sommes pas les maîtres d’en changer en rien les effets ; car les détourner et les prévenir, ce n’est point du tout les changer, c’est au contraire confirmer d’autant plus leur stabilité.

Nous savons donc déjà avec évidence, qu’il est dans la Nature corporelle, une Puissance supérieure à l’homme, et qui l’assujettit à ses Lois ; nous ne pouvons plus douter de son existence, quoique les soins que l’homme a pris pour connaître et expliquer cette Puissance, lui aient si rarement fait obtenir des lumières et des succès satisfaisants.

Secondement, rappelons-nous comment nous avons démontré la faiblesse et l’infirmité de la Nature, relativement aux Principes d’où elle a tiré son origine, et d’où elle tire journellement sa subsistance et sa réaction, nous verrons alors que si l’homme est soumis à cette Nature ; à plus forte raison le sera-t-il aux Principes supérieurs qui la dirigent et qui la soutiennent ; et quoiqu’il ait aussi peu conçu leur puissance que celle de la Nature, sa propre raison l’empêcherait d’en nier l’existence, quand son sentiment ne viendrait pas à l’appui.

Que produira donc tout ce qu’il pourra faire, imaginer, dire, instituer contre les Lois de ces Principes supérieurs ? Loin qu’ils en soient le plus légèrement al-[102]térés, ils ne font que montrer davantage leur force et leur puissance, en laissant l’homme qui s’en éloigne, livré à ses propres doutes et aux incertitudes de son imagination, et en l’assujettissant à ramper tant qu’il voudra les méconnaître.

Il ne faut rien de plus que ces observations pour prouver l’insuffisance de l’homme qui ne prend que le sensible pour règle et pour guide ; car, si l’impuissance que nous remarquons dans la Nature corporelle, nous empêche absolument de lui attribuer les faits qu’elle opère : si l’homme par sa propre raison peut parvenir à sentir la nécessité indispensable du concours d’une Cause active, sans laquelle les Etres corporels n’auraient aucune action visible, il n’a donc besoin que de lui-même pour avouer l’existence de cette Cause active et intelligente, et pour parvenir delà à la Cause première et unique, qui a produit hors d’elle toutes les causes temporelles destinées à l’accomplissement de ses œuvres, et à l’exécution de ses volontés.

J’ai annoncé, cette Cause active et intelligente comme ayant une action universelle, tant sur la Nature corporelle que sur la Nature pensante. C’est, en effet, la première des causes temporelles, et celle sans laquelle aucun des Etres existants dans le temps, ne peut subsister ; elle agit sur eux par la Loi même de son essence, et par les droits que lui en donne sa destination dans l’Univers. Aussi, soit que les Etres qui habitent cet Univers la conçoivent ou non, il n’en est pas un seul qui n’en reçoive des secours, et puisqu’elle est active et intelligente, il faut que les Etres pensants participent à ses faveurs, comme les Etres qui ne le sont pas.

Voilà donc pourquoi j’ai dit que tous les Peuples de la terre avaient reconnu nécessairement un Etre supérieur. Ils n’ont pas fait toutes les distinctions que je viens d’établir entre les différentes causes ; ils n’ont pas distingué cette Cause active et intelligente, de la Cause première qui est absolument séparée du sensible et du temps ; souvent même ils l’ont confondue avec les causes inférieures de la Création, auxquelles ils ont quelque fois adressé leurs hommages ; aussi n’ont-ils pas reçu de leur culte les secours qu’ils auraient pu en attendre, si leur marche eût été plus éclairée. Mais ce sujet nous mènerait beaucoup trop loin.

Bornons-nous donc à faire observer que l’action de cette Cause active et intelligente, ayant été universelle, l’homme a dû, par le sentiment et par la réflexion, parvenir à en reconnaître la nécessité ; et de quelque manière qu’il l’ait envisagée, il n’a pu se tromper que sur la véritable nature de cette Cause, mais jamais sur son existence.

L’homme s’étant fait cet aveu, n’a pu se dispenser de poursuivre sa marche ; son sentiment et ses propres réflexions l’ont dirigé dans le second pas, comme ils l’avaient fait dans le premier quoique se conduisant encore par lui-même dans ce [104] nouveau sentier, il n’ait pas pu y trouver plus de certitude, ni des lumières plus évidentes.

Mais enfui, quelles qu’aient été ses découvertes ; après avoir reconnu une Cause supérieure dans la Nature, après avoir même reconnu qu’elle était supérieure à sa pensée, il n’a pu s’empêcher d’avouer qu’il devait y avoir des Lois par lesquelles elle agissait sur ce qui lui était soumis, et que si les Etres qui devaient tout attendre d’elle ne remplissaient pas ces Lois, ils ne pouvaient espérer aucune lumière, aucune vie, aucun soutien.

Il était entraîné à ces conséquences, par ses observations sur la marche de la Nature corporelle même, à laquelle il est attaché ; il voyait, par exemple, que s’il en transgressait les Lois, pour les temps et les procédés de la culture, la terre ne lui rendait que des productions imparfaites et mal saines ; il voyait que s’il n’observait l’ordre des Saisons, et une précision exacte dans toutes ses combinaisons, les résultats en étaient sans fruit et sans succès. C’est là ce qui l’instruisait sensiblement que cette Nature corporelle était dirigée par des Lois, et que ces Lois tenaient essentiellement à la Cause active et intelligente, dont tous les hommes sentent la nécessité.

De la diversité des religions

Faisant ensuite la même réflexion par rapport à son Etre pensant, il a bien senti que ne pouvant rien sans la Cause première, il était de son intérêt, de mettre tous ses soins à se la rendre favorable ; il a conçu que puisque cette Cause pouvait veiller sur lui et s’intéresser à son propre bien, elle devait avoir établi des moyens pour le préserver du mal ; que par conséquent, les actes qui étaient avantageux aux hommes, devaient plaire à cette Cause, et que ceux qui pouvaient leur nuire, n’étaient point conformes à sa Loi, qui est de rendre heureux tous les Etres, qu’ainsi ils ne pouvaient mieux faire que d’agir toujours selon son désir et sa volonté.

Mais l’homme ne pouvant seul approfondir, si le culte qu’il imaginait, avait un rapport certain, tant avec lui-même, qu’avec l’Etre premier qu’il voulait honorer, chacun adoptait à son gré les moyens qu’il croyait les plus propres à se le rendre favorable, et tous les Peuples, qui ne se sont conduits que par eux-mêmes dans la recherche de cette institution, ont établi celle que leur imagination, ou quelque circonstance particulière avaient fait naître dans leur pensée.

Voilà la raison pour laquelle toutes les Nations de la terre ont été divisées, soit dans les cérémonies de leur culte, soit dans l’idée et l’image qu’elles se sont formée de celui qui doit être l’objet de ce culte. Voilà aussi pourquoi, malgré leur division sur les formalités de ce même culte, elles sont toutes d’accord sur la nécessité d’en rendre un ; et cela, parce que toutes ont connu l’existence d’un Etre supérieur, et que toutes ont senti le besoin et le désir de l’avoir pour appui.

Du zèle sans lumière

[105] Si les hommes ainsi livrés à eux-mêmes, avaient pu apporter autant de vertu et de bonne foi que de zèle, dans ces établissements, chacun d’eux eût suivi en paix le culte qu’il aurait adopté, sans déprimer ceux où il aurait aperçu des différences. Mais comme le zèle sans lumière ne mène que plus promptement à l’erreur, ils ont donné exclusivement la préférence à leur ouvrage ; le même principe qui les avait fait marcher seuls pour s’établir un culte, les a conduits à regarder ce culte comme le seul véritable ; ils ont cru en remplir encore mieux les devoirs, en n’en laissant subsister aucun autre ; ils se sont fait un mérite auprès de leur idole, de se combattre et de se persécuter mutuellement, parce que dans leurs vues ténébreuses, ils avaient joint leur propre cause à la sienne, et il n’y a presque pas eu de Nation qui n’ait cru honorer l’Etre supérieur, en proscrivant les cultes différents de celui qu’elle avait choisi.

C’est là, comme on le sait, une des principales causes des guerres, soit générales, soit particulières, et des désordres que l’on voit tous les jours troubler les diverses classes qui composent les Corps politiques, et même renverser les Empires les mieux affermis, quoiqu’il y ait en eux une infinité d’autres causes de division assez connues et trop futiles pour que je m’occupe d’en faire, ni l’énumération, ni l’examen dans cet Ouvrage.

Or, toutes ces erreurs et tous ces crimes que les hommes ont fait au nom de leur Religion, viennent-ils d’une autre source que de ce qu’ils se sont mis à la place de la main éclairée qui devait les conduire, et qu’ils ont cru être guidés par un Principe vrai, pendant qu’ils ne l’étaient que par eux-mêmes.

Il faut donc conclure d’abord de ce qui vient de précéder, que tous les hommes, par l’unique secours de leurs réflexions, et par la voix de leur sentiment intérieur, n’ont pu s’empêcher de reconnaître l’existence d’un Etre supérieur quelconque, de même que la nécessité d’un culte envers lui ; c’est une idée que l’homme ne peut effacer en lui-même, quoiqu’elle s’obscurcisse si souvent dans le plus grand nombre.

Et certes, nous devons en être peu surpris, puisqu’il y en a qui ont laissé s’éteindre en eux l’idée même de leur Etre, et en qui les facultés intérieures se sont tellement affaiblies, qu’ils se sont crus mortels et périssables.

Du mobile de l’Homme

Mais il faut conclure également que si cette idée de l’existence d’un Etre supérieur et de la nécessité d’un culte, est dans l’essence de l’homme, c’est aussi le dernier terme où il puisse parvenir tout seul ici-bas : ce sont là les uniques fruits qui puissent provenir de sa faculté sensible, et de sa faculté intellectuelle livrées à leurs propres efforts. Ce sentiment est un germe fondamental dans l’homme ; mais si aucune puissance ne vient réactionner ce germe, il ne peut rien manifester de solide, et à coup sûr ses productions n’auront aucune consistance, de même [106] que les germes des Etres corporels demeureraient sans action et sans production, si une Cause active et intelligente n’en dirigeait la réaction et généralement tous les actes qui les concernent.

Nous nous persuaderons bien plus encore de la vérité de cette pensée, quand nous réfléchirons sur la nature et les propriétés de la Cause intelligente et active ; elle est distincte de la Cause première, elle en est le premier agent, elle ne donne point les germes aux Etres corporels, mais elle les anime ; elle ne donne point les facultés intellectuelles et sensibles à l’homme, mais elle les dirige et les éclaire. En un mot, étant la première, et la souveraine de toutes les Causes temporelles, elle est chargée seule de les conduire, et il n’y en a pas une qui puisse se passer de son secours, et qui ne lui soit assujettie.

Si c’est donc par elle exclusivement que les choses se manifestent, rien sans elle ne pourra devenir sensible ; or, ne pouvant ici-bas connaître que par le sensible, comment y réussirons-nous, si cette même Cause active et intelligente n’agit pas elle-même avec nous, et n’opère pas ce qu’elle seule peut opérer dans l’Univers ?

Nous voyons donc alors quelle est la nécessité absolue que les deux facultés de l’homme soient toujours guidées et soutenues par cette Cause temporelle, universelle ; elle ne donnera point à l’homme l’idée de l’Etre premier dont elle est la première Cause agissante, mais elle fera connaître à l’homme les facultés de cet Etre premier, en les manifestant par des productions sensibles ; elle ne donnera pas non plus à l’homme l’idée d’un culte envers cet Etre premier, mais elle éclaircira ses idées sur cet objet, et en lui rendant sensibles les facultés de cet Etre premier, elle lui rendra également sensibles les moyens sûr de l’honorer.

De l’unité dans le culte

C’est là que je vois cesser tous les doutes de l’homme, et toutes les variations qui en sont les suites : cette Cause active et intelligente étant préposée pour actionner et diriger tout, ne peut manquer de concilier tout, lorsque son pouvoir sera employé ; et le seul et unique moyen que l’homme ait de ne se pas tromper, c’est de ne l’exclure d’aucun de ses actes, d’aucune de ses institutions, d’aucuns de ses établissements, comme elle n’est exclue d’aucun des actes réguliers de la Nature. Alors l’homme sera, sûr de connaître les vrais rapports de ce qu’il cherche ; il n’y aura plus de disparité entre les Religions des Peuples, puisqu’ils auront tous la même lumière, il n’y aura plus entre eux de difficultés sur les dogmes, ni sur le culte, puisqu’il connaîtront la raison première des choses ; en un mot, tout sera d’accord, parce que chacun marchera selon la véritable Loi.

Nous ne pouvons donc plus douter que la raison de toutes ces différences que les nations nous offrent dans leurs dogmes et dans leur culte, ne vienne de ce que dans leurs institutions, elles ne se sont pas appuyées de cette Cause active et intelligente qui seule devait les conduire, et qui pouvait seule les réunir ; nous ne [107] pouvons plus douter, dis-je, que sa Lumière ne soit le seul point de ralliement ; que hors d’elle il n’y ait d’autre espoir que l’erreur et la souffrance, et que ce ne soit à elle à qui convienne essentiellement et par nature, cette vérité invincible que hors le centre il n’y a rien de fixe.

On ne me soupçonnera pas, je l’espère, d’après cet exposé, de vouloir établir l’égalité et l’indifférence entre les divers cultes qui sont en usage parmi les Peuples de la terre, et bien moins encore de vouloir enseigner l’inutilité d’un culte. Au contraire, j’annonce qu’il n’y a pas un Peuple qui n’en ait senti la nécessité, j’annonce encore que ce culte doit exister aussi longtemps qu’il y aura des hommes sur la terre ; mais que tant qu’ils ne seront pas soutenus par un appui qui leur soit commun, il est inévitable qu’ils soient divisés, et par conséquent, il sera impossible qu’ils atteignent le but qu’ils se proposent. Ainsi, non seulement je maintiens la nécessité d’un culte, mais je fais voir encore plus clairement la nécessité d’un seul culte, puisque c’est un seul Chef, ou une seule Cause qui doit le diriger.

On ne doit pas non plus me demander actuellement, quel est celui de tous les cultes établis, qui est le véritable culte ; le principe que je viens de poser doit servir de réponse à toutes les questions sur cet objet. Le culte qui sera dirigé par cette Cause active et intelligente, sera nécessairement juste et bon : le culte où elle ne présidera pas, sera certainement nul ou mauvais : voilà la règle. C’est à ceux qui, parmi les différentes nations, sont chargés d’instruire les hommes et de les conduire dans la carrière, à confronter leurs statuts et leur marche avec la Loi que nous leur présentons ; notre but n’est pas de juger les cultes établis, mais d’en mettre les Chefs et les Ministres en état de se juger eux-mêmes.

Incertitudes de l’Homme

Je dois m’attendre à une objection toute naturelle, relativement à cette Cause active et intelligente que j’ai fait connaître comme Chef principal et unique de tout ce qui doit s’opérer généralement dans l’Univers. Les hommes peuvent bien convenir de la nécessité de l’action de cette Cause sur les Etres corporels ; ils ne peuvent pas même douter qu’elle n’ait lieu, par la régularité et l’uniformité des résultats qui en proviennent : mais, me dira-t-on, quand même ils en viendraient à convenir aussi de la nécessité de l’action de cette Cause, pour diriger toute la conduite des hommes, quels moyens auraient-ils pour savoir quand elle y préside ou non ? Car leurs dogmes et leurs établissements en ce genre, n’ayant pas la moindre uniformité, il leur faut absolument une autre Loi que celle de l’opinion, pour s’assurer qu’ils sont dans le vrai chemin.

C’est ici que l’homme montre sa faiblesse et son impuissance, et c’est en même temps par là qu’il donne d’autant plus de force à ce que nous avons dit ; car, si l’homme pouvait par lui-même choisir et fixer son culte, le pouvoir de la [108] Cause active et intelligente, que je reconnais comme indispensable, deviendrait alors superflu pour cet objet.

Règle de l’Homme

Si cependant cette Cause active et intelligente ne pouvait jamais être connue sensiblement par l’homme, il ne pourrait jamais être sûr d’avoir trouvé la meilleure route, et de posséder le véritable culte, puisque c’est cette Cause qui doit tout opérer, et tout manifester ; il faut donc que l’homme puisse avoir la certitude dont nous parlons, et que ce ne soit pas l’homme qui la lui donne ; il faut que cette Cause elle-même offre clairement à l’intelligence et aux yeux de l’homme, les témoignages de son approbation ; il faut enfin, si l’homme peut être trompé par les hommes, qu’il ait des moyens de ne pas se tromper lui-même, et qu’il ait sous la main des ressources d’où il puisse attendre des secours évidents.

Les Principes que j’ai si souvent établis, nous prouvent assez la certitude de ce que j’avance. N’avons-nous pas déjà reconnu plusieurs fois que l’homme était libre ? Comme tel, n’est-il pas responsable des effets bons ou mauvais qui doivent résulter de son choix parmi les pensées bonnes ou mauvaises qui lui parviennent ? En serait-il responsable, s’il n’avait en lui la faculté de les démêler sans erreur ? Nous voyons donc que de tous les actes qu’il enfante, il n’en est aucun qu’il ne soit tenu essentiellement de confronter avec sa règle, et que, tant qu’il n’en verra pas la conformité avec cette règle, il ne sera absolument sûr de rien.

Or, quelle peut être cette règle, sinon l’aveu et l’adhésion de la Cause active et intelligente, qui étant préposée pour diriger tous les Etres soumis au temps, doit visiblement mettre l’équilibre, entre les différentes facultés de l’homme, comme elle le met parmi les différentes actions des Etres corporels, ou de la Matière.

Car, si elle est préposée pour diriger les facultés de l’homme, à plus forte raison doit-elle en diriger les actions ? Et, parmi ces actions, certes, la moins indifférente est celle par laquelle il doit observer fidèlement les Lois qui peuvent lui concilier le Principe premier, et le rapprocher de cet Etre auquel il sent universellement qu’il doit des hommages. Et, si la Cause active et intelligente est le soutien infaillible qui doit étayer l’homme dans tous ses pas, si elle est la lumière sûre qui doit diriger tous les actes de son Etre pensant, il est de toute nécessité que ce guide universel vienne présider à l’institution du culte de l’homme, comme à toutes ses autres actions, et qu’il y préside d’une manière qui mette sa voix et son témoignage à l’abri de toute incertitude.

La question n’est pas encore résolue, je le sais ; et dire quelle est la nécessité que la Cause active et intelligente fixe elle-même les Lois de nos hommages envers le premier Principe, ce n’est pas prouver qu’elle le fasse. Mais, après avoir annoncé d’où l’homme devait tirer cette preuve, on ne peut plus attendre d’autres indications de ma part. Je ne citerai pas même ma propre et personnelle expérience, [109] quelque confiance que j’y doive apporter. Il y a eu un temps où je n’aurais ajouté aucune foi à des vérités que je pourrais certifier aujourd’hui. Je serais donc injuste et inconséquent de vouloir commander à la persuasion de mes Lecteurs ; non, je ne crains pas de le répéter, je désire sincèrement qu’aucun d’eux ne me croie sur ma parole, parce que, comme homme, je n’ai point de droits à la confiance de mes semblables ; mais je serais au comble de ma joie, si chacun d’eux pouvait prendre une assez grande idée de lui-même et de la Cause qui veille sur lui, pour espérer que par sa persévérance et ses efforts, il lui serait possible de s’assurer de la vérité.

Des dogmes mystérieux

Je sais que par des vues sages et hors de la portée du vulgaire, les Chefs et les Ministres de presque toutes les Religions en ont annoncé les dogmes avec prudence, et surtout avec une réserve qu’on ne peut assez louer ; pénétrés sans doute de la sublimité de leurs fonctions, ils ont senti combien la multitude devait en rester éloignée, et c’est sûrement pour cela, qu’étant dépositaires de la clef de la Science, ils ont mieux aimé amener les Peuples à avoir pour elle une vénération ténébreuse, que d’en exposer les secrets à la profanation.

S’il est vrai que ce soient là leurs motifs, je ne peux les blâmer. L’ombre et le silence sont les asiles que la vérité préfère ; et ceux qui la possèdent, ne peuvent prendre trop de précautions pour la conserver dans sa pureté ; mais ne puis-je leur représenter qu’ils auraient dû craindre aussi de l’empêcher de se répandre, qu’ils sont préposés pour la faire fructifier, pour veiller à sa défense, et non pour l’ensevelir ; enfin, que la renfermer avec trop de soin, c’est peut-être lui faire manquer son but, qui est de s’étendre et de triompher ?

Je croirais donc qu’ils auraient agi très sagement, s’ils avaient approfondi davantage ce mot Mystère, dont ils ont fait un rempart à leurs religions. Ils pouvaient bien étendre des voiles sur les points importants, en annoncer le développement comme le prix du travail et de la constance, et éprouver par là leurs prosélytes, en exerçant à la fois leur intelligence et leur zèle ; mais ils ne devaient pas rendre ces découvertes si impraticables que l’Univers en fût découragé ; ils ne devaient pas rendre inutiles les plus belles facultés de l’Etre pensant, qui ayant pris naissance dans le séjour de la lumière, était déjà assez malheureux de ne plus habiter auprès d’elle, sans qu’on lui ôtât encore l’espérance de l’apercevoir ici-bas ; en un mot, j’aurais à leur place, annoncé un Mystère comme une vérité voilée, et non comme une vérité impénétrable, et j’ai le bonheur d’avoir la preuve que cette définition aurait mieux valu.

Rien ne m’empêchera donc de persévérer dans les principes que je m’efforce de rappeler aux hommes, et d’assurer à mes semblables que non seulement la Cause active et intelligente doit nécessairement les diriger dans tous leurs actes, et [110] par conséquent dans ceux qui ont rapport au culte, mais encore, qu’il est en leur pouvoir de s’en assurer par eux-mêmes, et cela d’une manière qui ne leur laisse point de doutes.

En effet, il ne faut qu’observer la conduite des différentes Nations, pour apercevoir qu’elles ont toutes regardé leur culte comme étant fondé sur la base que je viens d’établir. Ne sait-on pas avec quelle ardeur elles ont défendu leurs cérémonies et leurs dogmes religieux ? Chacune d’elle n’a-t-elle pas soutenu sa Religion, avec autant de zèle et d’intrépidité, que si elle eût eu la certitude que la vérité même l’avait établie ?

Que dis-je, ce nom de vérité n’est-il pas le rempart de toutes les Sectes et de toutes les Opinions ? N’a-t-on pas vu les Ministres mêmes des plus grandes abominations, s’envelopper de ce nom sacré, sachant bien que par là ils en imposeraient plus sûrement aux peuples ? Pourquoi donc cette marche serait-elle si universelle, si le Principe n’en était pas dans l’homme ? Pourquoi, même dans ses faux pas, chercherait-il à s’appuyer d’un nom qui en impose, s’il ne connaissait pas intérieurement que ce nom est puissant, et qu’il en a besoin ? Et en même temps, pourquoi annoncerait-il que ses pas sont dirigés par la vérité, s’il ne sentait pas qu’ils le peuvent être ?

Nous croyons ces observations suffisantes, pour convaincre nos Lecteurs de la nécessité et de la possibilité du concours d’une Cause active et intelligente dans toutes les actions des hommes, et principalement dans la connaissance et la pratique des Lois qui doivent diriger leurs hommages envers le premier Etre, que nul d’entre eux ne peut avoir méconnu de bonne foi.

De l’extérieur des religions

Ainsi, dès que par leur nature, la Loi leur est imposée de ne jamais marcher sans cet appui, et que d’après tous les Principes qu’on vient de voir, il leur est possible de l’obtenir, il est clair qu’ils erreront sans cesse, et seront exposés à toutes sortes de dangers, lorsqu’ils voudront agir par eux-mêmes. Alors ils seront bien plus condamnables encore de s’annoncer aux autres hommes, comme étant guidés par cette vraie lumière, quand ils n’en auront pas la certitude.

Mais, quelles que soient à ce sujet leurs Erreurs ou leur mauvaise foi, quelques bizarreries qu’ils puissent introduire dans leurs institutions religieuses, nous devons assez reconnaître à présent comme je l’ai déjà dit, qu’on n’en peut pas conclure qu’il n’y ait ni règle, ni vérité pour l’homme. Nous devons voir bien plutôt, que les méprises des hommes en ce genre, ne peuvent tomber sur d’autres objets, que sur l’extérieur et le sensible de leurs Religions, et qu’étant inférieurs et absolument subordonnés à l’Etre premier, toutes les opinions et toutes les contradictions qu’ils pourront enfanter, ne lui porteront jamais la moindre atteinte.

De la morale

[111] C’est là la première conséquence que l’on doit insérer de tout ce qu’on vient de lire sur la diversité des Religions et des cultes. Par là l’homme sage et accoutumé à percer l’enveloppe des choses, ne doit plus se laisser séduire par la variété des établissements de cette espèce, ni être ébranlé par les contradictions universelles des hommes sur cet objet. Il doit voir actuellement quelle en est la source, et ne pas douter que si l’homme porte en lui l’idée du premier Etre, il doit aussi avoir un moyen fixe et uniforme de lui témoigner qu’il le commit et qu’il lui rend hommage, moyen qui doit être un et aussi inaltérable que cet Etre même, quoique les hommes se méprennent chaque jour sur la nature de l’un et de l’autre.

C’est là en même temps où nous pouvons voir le peu de confiance que méritent ceux qui prétendent prouver une religion par la Morale, et combien ils sont dignes du peu de succès qu’ils ont ordinairement. Car la Morale, quoique étant un des premiers devoirs de l’homme actuel, n’a pas toujours été enseignée par des Maîtres assez éclairés pour l’appliquer juste ; elle a presque toujours été bornée au sensible corporel, et dès lors elle a dû varier selon les lieux, et selon les différentes habitudes dans lesquelles l’homme aura fait consister sa vertu : d’ailleurs cette Morale n’étant jamais que l’accessoire de la Religion, lors même qu’elle est le plus perfectionnée, la vouloir employer pour preuve, c’est annoncer à la fois, et qu’on ne connaît pas les véritables preuves, et qu’il y en a nécessairement qui portent ce titre.

De l’ancienneté de la religion

Je ne crois pas inutile, non plus, de faire observer que c’est par là que pêchent les Doctrines modernes, qui réduisent toutes les Lois de l’homme à la Morale, et toute sa Religion à des actes d’humanité, ou au soulagement des malheureux dans l’ordre matériel, c’est-à-dire, à cette vertu si naturelle et si peu remarquable, dont mon siècle essaie d’étayer ses systèmes, et qui concentrant l’homme dans des œuvres purement passives, n’est plus qu’un voile à l’ignorance, et perd tout son prix aux yeux du Sage. Cette vertu est sans doute au nombre de nos obligations, et personne ne doit la négliger sous aucun prétexte ; mais on ne bornerait pas exclusivement tous nos devoirs, à des actes temporels et sensibles, si on ne s’était pas persuadé que les choses sensibles et l’homme sont du même rang et de la même nature.

Après le résultat que nous venons d’apercevoir, nous devons en attendre un second, qui peut nous aider à combattre et à renverser une autre erreur, à laquelle les Observateurs se sont laissés entraîner sur le même sujet, et qui tient naturellement à la même source.

En effet, si selon eux, la connaissance d’un Etre supérieur, objet d’un culte, ainsi que celle de la nécessité de ce culte, n’étaient point innées dans l’homme, il s’ensuivrait que l’origine et la naissance des institutions religieuses seraient [112] tout à fait indécises ; il serait alors d’une difficulté insurmontable de savoir de quelle manière, ou dans quel temps, elles auraient été imaginées, parce qu’alors les hommes n’ayant pour règle et pour Loi que les révolutions continuelles de la Nature, ou les impulsions de leur caprice et de leur volonté, chaque instant aurait pu être l’époque d’une nouvelle Religion, comme chaque instant aurait pu anéantir les plus anciennes, et successivement détruire toutes celles qui sont en honneur sur la terre.

Dans cette supposition, il serait très certain que les institutions dont nous parlons, n’étant plus que l’ouvrage de la faiblesse ou de l’intérêt, non seulement l’homme vrai pourrait les mépriser, mais même il devrait employer ses efforts, pour en effacer jusqu’à la moindre trace dans lui-même et dans tous ses semblables.

Mais, après avoir assuré tous nos principes, en les fondant, comme nous l’avons fait, sur la nature de l’homme, après avoir reconnu l’universalité d’une base fondamentale à toutes les Religions des peuples, on devrait être suffisamment persuadé que ce sentiment naît avec l’homme, et dès lors toute difficulté devrait cesser sur l’origine de cette idée d’un Etre supérieur et du culte qui lui est dû.

De l’affinité des êtres pensants

On ne verrait plus dans l’accord et la conformité des idées des Peuples sur ces deux points, que les fruits naturels de ce germe indestructible, inné dans tous les hommes, et qui leur a parlé dans tous les temps, quoique nous ne puissions nier les usages bizarres et faux qu’il en ont presque toujours faits ; on ne peut dire autant des Lois uniformes qu’ils devraient tous observer dans leur culte ; car, quoique par une funeste suite de leur Liberté, ils éloignent et méconnaissent presque continuellement la Cause physique supérieure, préposée pour diriger ce culte, ainsi que toutes leurs autres actions, on verrait bientôt qu’ils n’ont jamais été privés de la faculté de la sentir et de l’entendre, puisque dès lors qu’ils sont liés au temps, cette Cause active et intelligente, qui veille essentiellement sur le temps, n’a jamais pu les perdre de vue, comme eux-mêmes auraient encore cet avantage à son égard, s’ils n’étaient les premiers à la fuir et à l’abandonner.

Si nous voulons nous convaincre encore mieux des rapports qui se trouvent entre l’homme et ces vérités lumineuses, dont nous l’annonçons comme dépositaire, nous n’avons qu’à réfléchir sur la nature de la pensée ; nous verrons bientôt qu’étant simple, unique et immuable, il ne peut y avoir qu’une seule espèce d’Etres qui en soient susceptibles, parce que rien n’est commun parmi des Etres de différente nature ; nous verrons que si l’homme a en lui cette idée primitive d’un Etre supérieur, et d’une Cause active et intelligente qui exécute ses volontés, il doit être de la même Essence que cet Etre supérieur et que la Cause qui corres-[113]pond de l’un à l’autre ; nous verrons, dis-je, que la pensée leur doit être commune, tandis que tous les Etres qui ne pourront recevoir aucune communication de cette pensée, ni en donner le moindre témoignage, seront exclus nécessairement de la classe de ceux dont nous parlons.

Et c’est bien par là que l’homme pourrait acquérir des lumières sur lui-même, en apprenant à se distinguer de tous les Etres passifs et corporels qui l’environnent. Car, quelque effort qu’il emploie pour se faire entendre de quelqu’un d’eux, sur les principes de la justice, sur la connaissance d’un Etre supérieur et des autres objets qui sont du ressort de sa pensée, il n’apercevra dans cet Etre corporel et sensible aucun signe, aucune démonstration qui lui annonce qu’il en ait été entendu. Tout ce qu’il pourra obtenir, et non encore de tous les animaux, c’est de leur faire concevoir et exécuter les actes de sa volonté, sans toutefois qu’ils en comprennent la raison ; encore faudrait-il, pour la perfection de ce commerce, que l’homme pût se rappeler leur langage naturel dont il a perdu la connaissance ; car les moyens factices dont il se sert aujourd’hui pour y suppléer, ne sont que des preuves de son impuissance, et ne servent qu’à lui montrer que la grandeur ne consiste pas dans l’industrie, mais dans la force et dans l’autorité.

Lorsque l’homme au contraire, cessant de fixer les yeux sur les Etres sensibles et corporels, les ramène sur son Etre propre, et que dans le dessein de le connaître, il fait usage avec soin de sa faculté intellectuelle ; sa vue acquiert une étendue immense, il conçoit et touche, pour ainsi dire, des rayons de lumière qu’il sent bien être hors de lui, mais dont il sent aussi toute l’analogie avec lui-même ; des idées neuves descendent dans lui, mais il est surpris, tout en les admirant, de ne les point trouver étrangères. Or, y verrait-il tant de rapports avec lui-même, si leur source et la sienne n’étaient pas semblables ? Se trouverait-il si à l’aise et si satisfait, à la vue des lueurs de vérité qui se communiquent à lui, si leur Principe et le sien n’avaient pas la même essence ?

C’est là ce qui nous fait reconnaître que la pensée de l’homme étant semblable à celle de l’Etre premier, et à celle de la Cause active et intelligente, il doit y avoir eu entre eux une correspondance parfaite dès le moment de l’existence de l’homme. Alors, si c’est vraiment sur cette affinité nécessaire entre tout Etre pensant, que sont fondées toutes les Lois qui doivent diriger l’homme, tant dans la connaissance de l’Etre supérieur, que dans celle du culte qu’il doit lui rendre, nous pouvons voir à présent, avec évidence, quelle a dû être l’origine de la Religion parmi les hommes, et si elle n’est pas aussi ancienne qu’eux-mêmes.

Différence entre les êtres immatériels

Cependant, la similitude que je viens de faire entrevoir entre tous les Etres qui sont doués de la pensée, exige que je fasse remarquer en ce moment une dis-[114]tinction importante qui échappe à la plus grande partie des hommes, ce qui les retient dans d’épaisses ténèbres, et les expose aux méprises les moins excusables.

En effet, s’ils accordent la pensée à un Etre immatériel, tel que l’homme, et qu’on leur avoue, comme je l’ai fait, que le Principe de la Matière est immatériel, ils voudront aussi que ce Principe ait la pensée, et ne concevront pas que l’on puisse la lui refuser.

D’un autre côté, si je refuse la pensée au Principe immatériel de la Matière, ils ne sauront plus s’ils ne doivent pas la refuser aussi au Principe immatériel de l’homme, parce qu’ils ne voient dans ces deux différents Etres immatériels, qu’une même nature, et par conséquent, que les mêmes propriétés. Mais c’est toujours la même erreur qui les abuse ; c’est toujours pour ne vouloir pas démêler deux natures aussi distinctes, qu’ils se laissent aller aux plus grands écarts sur cet objet. Rappelons–les donc aux premiers Principes sur lesquels nous nous sommes déjà appuyés.

Tous les Etres immatériels proviennent médiatement ou immédiatement, de la même source, et cependant ils ne sont pas égaux. Nous ne pouvons douter de cette inégalité des Etres, puisque l’homme, qui est un Etre immatériel, reconnaît nécessairement au dessus de lui, des Etres immatériels auxquels il doit des hommages et des soins assidus, comme étant dans leur dépendance ; il reconnaît que quoiqu’il soit semblable à ces Etres immatériels, par sa nature immatérielle et par sa pensée, cependant il est infiniment inférieur à eux, en ce qu’il peut perdre l’usage de ses facultés et s’égarer, au lieu que les Etres qui le dominent sont à couvert de ce funeste danger.

De même, le Principe de la Matière est immatériel et indestructible comme le Principe immatériel de l’homme, mais ce qui met entre eux une distinction hors de tout rapport, c’est que l’un a la pensée et que l’autre ne l’a point, et cela parce que, comme je viens de le dire, l’Etre immatériel de l’homme provient immédiatement de la source des Etres, au lieu que l’Etre immatériel de la Matière n’en provient que médiatement.

Différence entre les êtres pensants

Je ne crois pas faire d’indiscrétion en avouant que c’est un nombre qui les distingue, ce qui sera expliqué ci-après. Je crois en même temps rendre un service essentiel à mes semblables, en les engageant à croire à des Etres immatériels qui ne pensent point. Car plusieurs Observateurs de mon temps ont cru n’être plus Matérialistes, dès qu’ils ont pu parvenir à admettre et reconnaître comme moi, un Principe immatériel dans la Matière. Mais le Matérialisme consistera-t-il uniquement à n’avoir pas une connaissance parfaite, ni une idée juste de la Matière et de son Principe ; et le vrai Matérialiste n’est-il pas plutôt, et ne sera-t-il pas [115] toujours celui qui mettra dans la même classe et au même rang, le Principe immatériel de l’homme intellectuel, et le Principe immatériel de la Matière.

Je ne puis donc trop recommander de ne pas confondre les vraies notions que nous portons en nous sur ces objets, et de croire à des Etres immatériels qui ne pensent point ; c’est une distinction et une vérité qui doit résoudre toutes les difficultés qu’on a élevées sur cet objet.

Si cependant il restait encore des doutes sur la Pensée, que j’ai présentée comme devant être commune et uniforme dans tous les Etres distincts de la Matière et du sensible, et que, pour appuyer ces doutes, on objectât cette différence si remarquable parmi les facultés intellectuelles des hommes, que chacun d’eux paraît n’être pas en ce genre ,partagé plus également que dans les facultés corporelles et sensibles ; je conviendrais avec eux qui auraient cette incertitude, qu’en effet, à juger d’après la différence universelle que l’on aperçoit dans les facultés intellectuelles des hommes, il paraît difficile à croire qu’ils puissent tous avoir une égale idée de leur Etre, ainsi que du culte auquel ils sont tenus envers lui.

Mais nous n’avons jamais prétendu que les idées de tous, fussent égales sur cet objet, il nous suffit qu’elles soient semblables. Il n’est pas nécessaire, il n’est pas même possible que tous les hommes sentent également leur Principe, mais il constant que tous le sentent, et qu’il n’y en a aucun qui n’en ait une idée quelconque. Cet aveu est tout ce que nous souhaitons de leur part, et c’est à la cause active et intelligente à faire le reste.

Ce ne sera point trop m’écarter de mon sujet, que de m’arrêter un instant sur la différence naturelle que nous apercevons dans les facultés intellectuelles de l’homme, et il sera utile d’apprendre à connaître ce qu’elles auraient été dans son origine première, s’il se fût maintenu dans sa gloire, et ce qu’elles sont aujourd’hui qu’il en est descendu.

Quand même l’homme aurait conservé tous les avantages de son premier état, il est certain que les facultés intellectuelles de chacun des hommes de sa postérité auraient annoncé des différences, parce que ces facultés étant toutes le signe du Principe premier dont ils émanent, et ce Principe étant toujours neuf, quoique toujours le même, les signes qui le représentent, doivent manifester par eux-mêmes sa nouveauté continuelle, et faire connaître par là d’autant plus sa fécondité. Mais, loin que ces différences eussent produit une imperfection, ni causé des peines et des humiliations parmi les hommes, aucun d’eux ne s’en fut seulement aperçu ; trop occupés à jouir, ils n’auraient pas eu le loisir de comparer, et quoique les mesures de leurs facultés n’eussent pas été égales, elles auraient chacune satisfait abondamment ceux à qui elles auraient été réparties.

Dans l’état actuel de l’homme, au contraire, outre ces mêmes inégalités ori-[116]ginelles qui ont toujours lieu, il est sujet à celles qui proviennent des Lois de la région sensible qu’il habite ; ce qui rend bien plus pénible encore l’exercice de ses facultés premières, et en multiplie à l’infini les différences. Cependant, n’étant point condamné à la mort, ou à la privation perpétuelle de ces mêmes facultés premières, la région élémentaire ne fait que lui présenter un obstacle de plus, et il a toujours l’obligation indispensable de travailler à la surmonter ; enfin aujourd’hui, comme dans son premier état, la mesure de ses dons serait suffisante, s’il avait toujours la ferme résolution de les employer à son profit.

Mais qui ne sait que loin de tirer avantage de ces obstacles, et de les faire tourner à sa gloire, l’homme les augmente encore par l’usage faux de sa volonté, par les générations irrégulières, par l’ignorance où s’il s’enfonce tous les jours sur les choses qui lui conviennent, ou qui lui sont contraires, ainsi que par une multitude d’autres causes qui occasionnent sans cesse le dépérissement de ces mêmes facultés, et qui les dénaturent au point de les rendre presque méconnaissables.

Aussi, dans cet état de dégradation où l’homme se laisse entraîner, il perd la véritable notion des privilèges qui lui appartiennent, son cœur se vide, et ne connaissant plus ses vraies jouissances, il se rabaisse, et ne s’estime plus que sur des différences conventionnelles, qui n’existent que dans sa volonté déréglée, mais auxquelles il s’attache avec d’autant plus d’ardeur, qu’ayant laissé échapper son seul appui, il n’a plus rien qui le soutienne.

Cependant, malgré ces différences originelles, multipliées encore, soit par les écueils de la région sensible, soit par les vicieuses habitudes des hommes, pourrons-nous jamais dire que l’homme ait changé de nature, pendant que nous avons vu que les Etres corporels mêmes ne sauraient en changer, malgré la multitude des révolutions, auxquelles leur propre Loi et la main de l’homme peuvent les assujettir ?

Tribut imposé à l’Homme

Or, s’il est de la nature et de l’essence des hommes d’avouer un Etre supérieur, et de sentir qu’étant attachés à la région sensible, il doit y avoir un moyen sensible de lui faire parvenir leurs hommages, il est certain que, malgré tous leurs égarements, la Loi ne saurait jamais varier pour eux. Ils pourront rendre leur tâche plus longue et plus difficile, comme ils le font en effet tous les jours par leur aveuglement et leur imprudence, mais ils ne se dispenseront jamais de l’obligation de la remplir. Soit que l’un se trouve plus chargé que l’autre par sa nature, soit qu’il le devienne par sa propre faute, il faudra néanmoins que le tribut de chacun se paie, et ce tribut n’est autre chose, de la part de l’homme, que le sentiment, l’aveu et le juste emploi des facultés qui le constituent.

Alors, quelque défiguré que soit l’homme, nous devons toujours trouver en lui sa Loi première, puisque sa nature est toujours la même ; nous devons toujours le [117] trouver semblable à l’Etre qui lui communique la pensée, puisque cette pensée ne peut correspondre qu’entre des Etres de même nature ; nous devons, dis-je, le reconnaître comme inséparablement lié à l’idée de son Principe, et à celle des devoirs qui l’attachent à lui, puisque étant convenus que ces idées sont universelles parmi les hommes, nous n’avons pas pu nier qu’elles ne naissent et qu’elles ne vivent perpétuellement avec eux.

Erreur sur l’origine de la religion

C’est pour cela que nous avons porté jusqu’à l’origine même de l’homme, l’époque de la naissance de sa Religion.

Quel cas pouvons-nous faire alors des opinions imprudentes et insensées, qui ont fait naître cette institution sacrée, de la crainte et de la timidité des hommes ? Comment de pareilles faiblesses leur pourraient-elles donner une idée aussi sublime que celle d’un guide qui peut les éclairer et les soutenir à tous leurs pas, si le germe n’en était pas dans leur sein ? Et, puisqu’ils portent ce germe en eux-mêmes, pourquoi lui chercher une autre origine ?

Non, sans doute, on ne dira plus que les effrayantes révolutions de la Nature auront donné naissance à cette idée dans l’homme. Tout au plus, auraient-elles été un des moyens propres à ranimer dans lui les facultés précieuses qui s’y sont si souvent assoupies ; mais jamais elles ne lui auront communiqué le germe de ces facultés, puisque ce n’est que par là qu’il est homme.

Bien moins encore, lui auraient-elles donné, toutes les lumières et toutes les connaissances nécessaires à l’entier accomplissement des devoirs relatifs à sa Religion et à son culte, puisqu’en même temps que l’homme sent que ces lumières lui manquent, il sent qu’il ne peut les tenir que d’une Cause intelligente, qui étant au dessus de lui, est à plus forte raison au-dessus de la Nature matérielle. Or, si l’homme, malgré sa misère et sa privation, est encore par son essence au dessus de cette même Nature matérielle, quels sont donc les secours et les lumières qu’il pourrait en attendre ?

On voit par là quels médiocres fruits toutes les révolutions de la Région élémentaire ont pu produire dans l’homme, et combien il serait déraisonnable d’y chercher la source de ses vertus et de sa grandeur.

Ce n’est pas, comme je viens de le dire, que les terribles événements auxquels la Nature élémentaire est exposée, n’aient servi souvent à réveiller les facultés intellectuelles engourdies dans l’homme, en le rappelant à la fois à l’idée de l’Etre premier, et à la nécessité de l’honorer.

Je veux même que dans la fâcheuse situation où il s’est trouvé fréquemment, et qui a dû devenir encore plus affreuse par l’ignorance à laquelle il s’est presque toujours abandonné, il ait choisi parmi les objets épars autour de lui, ceux qui lui ont paru les plus puissants, et qu’il leur ait adressé des vœux pour en obtenir des secours contre les malheurs qui le menaçaient ; je veux qu’ayant ainsi fait choix [118] de ses Dieux, il leur ait encore rendu un culte sensible et qu’il leur ait offert des sacrifices ; je veux que la même méprise ayant eu lieu diversement en différentes parties de la Terre, selon que l’homme y aura été plus ou moins effrayé, ait été là une des causes qui ont produit la variété qui se trouve entre toutes les Religions.

Que pourrait-on statuer d’après cela qui fût contraire au principe que je défends ? Ne voit-on pas quel a été le mobile de ces Institutions ; ne voit-on pas quel en est le frivole objet ? Ne voit-on pas enfin que ceux mêmes qui les ont établies, ne pouvant se cacher l’infirmité de leurs Idoles, ont cherché à les étayer en en multipliant le nombre, que souvent ils les ont répudiées pour les remplacer ensuite à leur gré, et qu’ils ont montré la même inconstance dans le choix des moyens qu’ils avaient employés pour se les rendre favorables. Or, si c’était une lumière fixe qui les eût dirigés, ils seraient eux et leurs œuvres à couvert de toutes ces contradictions.

Il est donc évident que ceux qui ont observé de pareils faits, en ont porté beaucoup trop loin les conséquences. De ce que la crainte et la superstition ont fait naître des institutions Religieuses en différents lieux, ou, ce qui est encore plus vrai, ont introduit des variétés dans les Religions déjà établies, il ne serait pas juste de conclure que telle a été la source de toutes les Religions, et que c’est là où l’homme a puisé les principes et les notions qui lui sont communes universellement avec ses semblables. Mais il n’est pas absolument impossible de montrer encore plus clairement la cause de cette erreur, et de la mettre entièrement à découvert.

N’ai-je pas annoncé l’homme comme étant un assemblage de facultés sensibles et de facultés intellectuelles ? N’a-t-on pas dû concevoir par là que ses facultés sensibles lui étant communes avec les bêtes, il devenait dès lors susceptible d’habitudes comme elles ; mais aussi que ces habitudes, tenant toutes au sensible, ne pouvaient naître que par le secours des causes et des moyens sensibles.

N’a-t-on pas dû concevoir, au contraire, que les facultés intellectuelles de l’homme étant d’un ordre supérieur aux causes sensibles, ne pouvaient pas être commandées par ces causes sensibles, et qu’il leur fallait, pour les mouvoir et les animer, la réaction d’une cause et d’un agent d’un autre ordre, c’est-à-dire, qui fût de la même nature que l’Etre intellectuel de l’homme.

C’est donc là que se trouve la solution du problème ; il fallait distinguer les œuvres sensibles de l’homme d’avec ses idées premières qui n’appartiennent qu’à son Etre intellectuel ; il fallait voir que le climat, la température et tous les accidents plus ou moins considérables de la Nature matérielle et sensible pouvait bien opérer sur les mœurs, les habitudes et les actions extérieures de l’homme, [119] qu’ils pouvaient même par la liaison de l’homme au sensible, opérer passivement sur ses facultés intellectuelles ; mais que le concours de toutes les révolutions élémentaires quelconques ne lui donneraient jamais la moindre idée d’une Cause supérieure, ni des points fondamentaux que nous avons découverts en lui ; puisqu’en un mot toutes les causes que nous examinons dans ce moment, étant par leur nature, dans l’ordre sensible, ne peuvent opérer activement que sur le sensible, et jamais ainsi sur l’intellectuel.

Alors nous ne verrions dans tous ces fruits de la faiblesse et de la crainte de l’homme, qu’un usage faux et une application insensée de ses facultés intellectuelles ; mais nous n’y verrions jamais leur origine. Car si lors même que ces facultés intellectuelles agissent sur le sensible, elles le font simplement mouvoir, et ne le créent pas, quoiqu’elles lui soient supérieures ; à plus forte raison le sensible leur étant inférieur, elles en pourront être affectées, lorsqu’il agira sur elles, mais elles n’en recevront jamais la naissance et la vie.

Germe intellectuel de l’Homme

Nous rentrons donc de nouveau dans notre principe, qui a été de placer l’existence de la Religion au premier moment de l’existence de l’homme.

Si, après de semblables démonstrations, ceux qui ont avancé l’opinion contraire, persistaient encore à la soutenir, et à vouloir que l’homme eût trouvé dans des causes inférieures et sensibles, la source des notions et de toutes les lumières dont nous annonçons qu’il porte le germe en lui-même ; nous n’aurions, pour renverser absolument leur système, qu’une seule chose à leur demander : savoir, pourquoi, si selon eux, les révolutions de la Nature matérielle ont donné aux hommes une Religion, les Bêtes n’ont-elles pas aussi la leur ; car elles ont été présentes, comme les hommes, à toutes ces révolutions.

Cessons donc de nous arrêter à une pareille opinion, et attachons-nous plutôt à reconnaître tout le prix du germe qui a été placé dans nous-mêmes ; attachons-nous à sentir que si ce germe précieux doit nous rendre des fruits sans nombre, quand il aura reçu sa culture naturelle ; il ne pourra aussi annoncer que la confusion et le désordre, quand il recevra des cultures étrangères. Enfin, n’attribuons qu’à ces fausses cultures, les incertitudes que l’homme a montrées dans tous les pas qu’il a faits sans son guide.

Première religion de l’Homme

Mais je pressens la curiosité de mes Lecteurs sur cette culture naturelle, sur les effets invariables de la Cause active et intelligente que j’ai reconnue comme la lumière indispensable de l’homme ; en un mot, sur cette Religion et ce culte unique, qui d’après les principes que j’ai exposés, ramèneraient tous les cultes à la même loi.

Quoique j’aie annoncé que ce n’était point de la main de son semblable que [120] l’homme devait attendre les preuves et les témoignages certains de ces vérités ; il peut au moins en recevoir le tableau, et je me propose de le lui présenter.

Je ne lui cacherai cependant pas tous les efforts que je me fais à moi-même pour l’entreprendre. Je ne jette point les yeux sur la science, que je ne sois couvert de honte, en voyant tout ce que l’homme a perdu, et je voudrais que rien de moi ne sût ce que je sais, car je ne trouve rien en moi qui en soit digne ; c’est pour cette raison que je ne puis jamais m’exprimer sur ces objets que par des symboles.

La Religion de l’homme dans son premier état, était soumise à un culte, comme elle l’est encore aujourd’hui, quoique la forme en fut différente ; la principale Loi de cet homme était de porter continuellement sa vue depuis l’Orient jusqu’à l’Occident, et depuis le Nord jusqu’au Midi ; c’est-à-dire, de déterminer les latitudes et les longitudes dans toutes les parties de l’Univers.

C’est par là qu’il avait une connaissance parfaite de tout ce qui s’y passait, qu’il purgeait de malfaiteurs tout son empire, qu’il assurait la route aux voyageurs bien intentionnés, et qu’il établissait l’ordre et la paix dans tous les Etats soumis à sa domination ; par là aussi, il manifestait pleinement la puissance et la gloire de la Cause première qui l’avait chargé de ces sublimes fonctions, et c’était lui rendre les hommages les plus dignes d’elle, et les seuls capables de l’honorer et de lui plaire ; car étant Une par essence, elle n’a jamais eu d’autre objet que de faire régner son Unité, c’est-à-dire, de faire le bonheur de tous les Etres.

Cependant, si l’homme n’eût pas été secondé dans l’exercice de l’emploi immense qui lui était confié, il n’aurait pu seul en embrasser toutes les parties : aussi avait-il autour de lui des Ministres fidèles qui exécutaient ses ordres avec précision et célérité : il pensait, ses Ministres lisaient ses volontés, et les écrivaient avec des caractères si nets et si expressifs qu’ils étaient à couvert de toute équivoque.

La première Religion de l’homme étant invariable, il est, malgré sa chute, assujetti aux mêmes devoirs ; mais comme il a changé de climat, il a fallu aussi qu’il changeât de Loi pour se diriger dans l’exercice de sa Religion.

Seconde religion de l’Homme

Or, ce changement n’est autre chose que de s’être soumis à la nécessité d’employer des moyens sensibles pour un culte qui ne devait jamais les connaître. Néanmoins comme ces moyens se présentent naturellement à lui, il n’a que très peu de soins à donner pour les chercher, mais beaucoup plus, il est vrai, pour les faire valoir et s’en servir avec succès.

Premièrement, il ne peut faire un pas sans rencontrer son Autel ; et cet Autel est toujours garni de Lampes qui ne s’éteignent point, et qui subsisteront aussi longtemps que l’Autel même. [121] En second lieu, il porte toujours l’encens avec lui, en sorte qu’à tous les instants il peut se livrer aux actes de sa Religion.

Mais avec tous ces avantages, il est effrayant de songer combien l’homme est encore éloigné de son terme, combien il a de tentatives à faire avant de parvenir au point de pouvoir remplir entièrement ses premiers devoirs ; et même encore quand il y serait parvenu, resterait-il toujours dans une sujétion irrévocable et qui lui ferait sentir jusqu’à la fin la rigueur de sa condamnation.

Cette sujétion est de ne pouvoir absolument rien de lui-même, et d’être toujours dans la dépendance de cette Cause active et intelligente qui peut seule le remettre sur la voie quand il s’égare ; qui peut seule l’y soutenir, et qui doit diriger aujourd’hui tous ses pas, en sorte que sans elle non seulement il ne peut rien connaître, mais qu’il ne peut pas même tirer le moindre fruit de ses connaissances et de ses propres facultés.

De la lecture et de l’écriture

En outre, ce n’est plus comme pendant sa gloire où il lisait jusqu’aux pensées les plus intimes de ses Supérieurs et de ses Sujets, et où il pouvait, en conséquence, commercer avec eux selon sa volonté. Mais dans l’horrible expiation à laquelle il s’est exposé, il ne peut se flatter de rétablir ce commerce qu’il ne commence par apprendre à écrire ; heureux ensuite s’il se trouve dans le cas d’apprendre à lire, car il y a bien des hommes, et même des plus célèbres par leurs connaissances, qui passent leur vie sans avoir jamais lu.

Ce n’est pas que quelques-uns n’aient lu sans avoir jamais écrit ; mais ce sont là des privilèges particuliers, et la Loi générale est de commencer par écrire ; au lieu que l’homme, dans son premier état, pouvait à son gré s’occuper continuellement à la lecture. Or, comme l’expiation de l’homme doit se passer dans le temps, c’est cette Loi du temps qui l’assujettit à une gradation pénible et indispensable dans le recouvrement de ses droits et de ses connaissances, tandis que dans sa première origine, rien ne se faisait attendre, et que chacune de ses facultés répondant toujours à ses besoins, agissait sur le champ selon son désir.

Du Livre de l’Homme

Ces avantages inexprimables étaient attachés à la possession et à l’intelligence d’un Livre sans prix, qui était au nombre des dons que l’homme avait reçus avec la naissance. Quoique ce Livre ne contînt que dix feuilles, il renfermait toutes les lumières et toutes les Sciences de ce qui a été, de ce qui est et de ce qui sera ; et le pouvoir de l’homme était si étendu alors, qu’il avait la faculté de lire à la fois dans les dix feuilles du Livre et de l’embrasser d’un coup d’œil.

Lors de sa dégradation, le même Livre lui est bien resté, mais il a été privé de la faculté de pouvoir y lire aussi facilement, et il ne peut plus en connaître toutes les feuilles que l’une après l’autre. Cependant il ne sera jamais entièrement rétabli dans ses droits qu’il ne les ait toutes étudiées ; car, quoique chacune de ces dix [122] feuilles contienne une connaissance particulière et qui lui soit propre, elles sont néanmoins tellement liées, qu’il est impossible d’en posséder une parfaitement, sans être parvenu à les connaître toutes ; et quoique j’aie dit que l’homme ne pouvait plus les lire que successivement, aucun de ses pas ne serait assuré, s’il ne les avait parcourues en entier, et principalement la quatrième, qui sert de point de ralliement à toutes les autres.

C’est une vérité sur laquelle les hommes ont peu fixé leur attention, c’est cependant celle qu’il leur était infiniment nécessaire d’observer et de connaître : car ils naissent tous le Livre à la main ; et si l’étude et l’intelligence de ce Livre sont précisément la tâche qu’ils ont à remplir, on peut juger de quel intérêt il est pour eux de n’y pas faire de méprise.

Mais leur négligence sur cet objet a été portée à un point extrême ; il n’en est presque pas parmi eux qui aient remarqué cette union essentielle des dix feuilles du Livre, par laquelle elles sont absolument inséparables. Les uns se sont arrêtés à la moitié de ce Livre, d’autres à la troisième feuille, d’autres à la première ; ce qui a produit les Athées, les Matérialistes et les Déistes ; quelques-uns en ont bien aperçu la liaison, mais ils n’ont pas saisi la distinction importante qu’il y avait à faire entre chacune de ces feuilles, et les trouvant liées, ils les ont crues égales et de la même nature.

Qu’en est-il arrivé ? C’est que se bornant à l’endroit du Livre qu’ils n’avaient pas eu le courage de passer, et s’appuyant sur ce qu’ils ne parlaient cependant que d’après le Livre, ils ont prétendu qu’ils le possédaient tout entier, et se croyant par là infaillibles dans leur doctrine, ils ont fait tous leurs efforts pour le persuader. Mais ces véritables isolées, ne recevant aucune nourriture, ont bientôt dépéri entre les mains de ceux qui les avaient ainsi séparées, et il n’est plus resté à ces hommes imprudents qu’un vain fantôme de Science, qu’ils ne pouvaient donner comme un corps solide, ni comme un Etre vrai, sans avoir recours à l’imposture.

C’est de là précisément d’où sont sorties toutes les erreurs que nous aurons à examiner dans la suite de ce Traité, ainsi que toutes celles que nous avons déjà relevées sur les deux Principes opposés, sur la nature et les Lois des Etres corporels, sur les différentes facultés de l’homme, sur les principes et l’origine de sa Religion et de son culte.

On verra ci-après sur quelle partie du Livre sont tombées principalement les méprises ; mais, avant d’en venir là, nous compléterons l’idée qu’on doit avoir de ce Livre incomparable, en donnant le détail des différentes Sciences et des différentes propriétés, dont chacune de ses feuilles renfermait la connaissance.

La première traitait du Principe universel, ou du Centre, d’où émanent continuellement tous les Centres. [123] La seconde, de la Cause occasionnelle de l’Univers ; de la double Loi corporelle qui le soutient ; de la double Loi intellectuelle, agissant dans le temps ; de la double nature de l’homme, et généralement de tout ce qui est composé et formé de deux actions.

La troisième de la base des Corps ; de tous les résultats et des productions de tous les Genres, et c’est là que se trouve le nombre des Etres immatériels qui ne pensent point.

La quatrième, de tout ce qui est actif ; du Principe de toutes les Langues, soit temporelles, soit hors du temps ; de la Religion et du culte de l’homme, et c’est là que se trouve le nombre des Etres immatériels qui pensent.

La cinquième, de l’Idolâtrie et de la putréfaction.

La sixième, des Lois de la formation du Monde temporel, et de la division naturelle du Cercle par le rayon.

La septième, de la cause des Vents et des Marées ; de l’Échelle géographique de l’homme ; de sa vraie Science et de la source de ses productions intellectuelles ou sensibles.

La huitième, du nombre temporel de celui qui est le seul appui, la seule force et le seul espoir de l’homme, c’est-à-dire, de cet Etre réel et physique, qui a deux noms et quatre nombres, en tant qu’il est à la fois actif et intelligent, et que son action s’étend sur les quatre Mondes. Elle traitait aussi de la Justice et de tous les pouvoirs législatifs ; ce qui comprend les droits des Souverains, et l’autorité des Généraux et des juges.

La neuvième, de la formation de l’homme corporel dans le sein de la femme, et de la décomposition du triangle universel et particulier.

La dixième enfin était la voie et le complément des neuf précédentes. C’était sans doute la plus essentielle, et celle sans laquelle toutes les autres ne seraient pas connues, parce qu’en les disposant toutes dix en circonférence, selon leur ordre numérique, elle se trouve avoir le plus d’affinité avec la première, dont tout émane ; et si l’on veut juger de son importance, que l’on sache que c’est par elle que l’Auteur des choses est invincible, parce que c’est une barrière qui le défend de toutes parts, et que nul Etre ne peut passer.

Ainsi, comme l’on voit renfermées dans cette énumération, toutes les connaissances où l’homme peut aspirer, et les Lois qui lui sont imposées, il est clair qu’il ne possèdera jamais aucune Science, ni qu’il ne pourra jamais remplir aucun de ses vrais devoirs, sans aller puiser dans cette source ; nous savons aussi actuellement quelle est la main qui doit l’y conduire, et que si par lui-même il ne saurait faire un pas vers cette source féconde, il peut être sûr d’y parvenir, en oubliant sa [124] volonté, et laissant agir celle de la Cause active et intelligente qui doit seule agir pour lui.

Félicitons-le donc de pouvoir encore trouver un tel appui dans sa misère ; que son cœur se remplisse d’espérance, en voyant qu’il peut même aujourd’hui découvrir sans erreur, dans ce précieux Livre, l’essence et les propriétés des Etres, la raison des choses, les Lois certaines et invariables de sa Religion et du culte qu’il doit nécessairement rendre à l’Etre premier ; c’est-à-dire, qu’étant à la fois intellectuel et sensible, et n’y ayant rien qui ne soit l’un ou l’autre, il doit connaître les rapports de lui-même avec tout ce qui existe.

Car, si ce Livre n’a que dix feuilles, et que cependant il contienne tout, rien ne peut exister sans appartenir par sa Nature à l’une des dix feuilles. Or, il n’y a pas un Etre qui n’indique lui-même quelle est sa classe et à laquelle des dix feuilles il appartient. Chaque Etre nous offre donc par là les moyens de nous instruire de tout ce qui le concerne. Mais, pour se diriger dans ces connaissances, il faut savoir distinguer les Lois vraies et simples qui constituent la nature des Etres, d’avec celles que les hommes supposent et leur substituent tous les jours.

Erreurs sur le Livre de l’Homme

Venons à cette partie du Livre, dont j’ai annoncé que l’on avait le plus abusé. C’est cette quatrième feuille qui a été reconnue comme ayant le plus de rapport avec l’homme, en ce que c’est là où étaient écrits ses devoirs et les véritables Lois de son Etre pensant, de même que les préceptes de sa Religion et de son culte.

En effet, en suivant avec exactitude, avec constance et avec une intention pure, tous les points qui y étaient clairement énoncés, il pouvait obtenir des secours de la main même qui l’avait puni, s’élever au dessus de cette Région corrompue, dans laquelle il est relégué par condamnation, et retrouver des traces de cette ancienne autorité, en vertu de laquelle il déterminait autrefois les latitudes et les longitudes pour le maintien de l’ordre universel.

Mais, comme c’est à cette quatrième feuille qu’étaient attachés de si puissantes ressources, c’est aussi, comme nous l’avons dit, sur cette partie du Livre, que ses erreurs devaient être les plus importantes ; et en effet si l’homme n’en eût point négligé les avantages, tout serait encore heureux et en paix sur la Terre.

La première de ces erreurs a été de transposer sur cette quatrième feuille, et d’y substituer la cinquième, ou celle qui traite de l’idolâtrie ; parce qu’alors l’homme défigurant les Lois de sa Religion, ne pouvait en retirer les mêmes fruits, ni les mêmes secours que s’il eût persévéré dans le vrai culte. Au contraire, ne recevant que les ténèbres pour récompense, il s’y ensevelissait au point de ne plus même désirer la lumière.

Telle fut la marche de ce Principe, dont nous avons dit au commencement de cet Ouvrage, qu’il s’était fait mauvais par sa propre volonté ; telle a été celle du [125] premier homme, et telle a été celle de plusieurs de ses descendants, surtout parmi les Nations qui prennent leur Orient au Sud de la Terre.

C’est là cette erreur ou ce crime, qui ne se pardonne point, et qui, au contraire, subit indispensablement les punitions les plus rigoureuses ; mais la multitude des hommes est à couvert de ces égarements ; car ce n’est qu’en marchant que l’on tombe, et le plus grand nombre ne marche point ; cependant, comment avancer sans marcher ?

La seconde erreur est d’avoir pris une idée grossière des propriétés attachées à cette quatrième feuille, et d’avoir cru pouvoir les appliquer à tout ; car, en les attribuant à des objets auxquels elles ne pouvaient convenir, il était impossible de rien trouver.

Aussi, qui ne sait quel est le peu de succès de ceux qui fondent la Matière sur quatre Eléments, qui n’osent refuser la pensée aux bêtes, qui s’efforcent de faire quadrer le calcul Solaire avec le calcul Lunaire, qui cherchent la longitude sur la Terre et la quadrature du cercle ; en un mot, qui tentent tous les jours une infinité de découvertes de cette nature, et dans lesquelles ils n’ont jamais de résultats satisfaisants, comme nous continuerons à le faire voir dans la suite de ce Traité ? Mais, cette erreur n’étant pas dirigée directement contre le Principe universel, ceux qui la suivent, n’en sont punis que par l’ignorance, et elle ne demande point d’expiration.

Il y en a une troisième, par laquelle, avec cette même ignorance, l’homme s’est cru très légèrement en possession des avantages sacrés que cette quatrième feuille pourrait en effet lui communiquer ; dans cette idée, il a répandu parmi ses semblables les notions incertaines qu’il s’est faites de la Vérité, et a tourné sur lui les yeux des Peuples, qui ne devaient les porter que vers le premier Etre, vers la Cause Physique active et intelligente, et vers ceux qui par leurs travaux et leurs Vertus avaient obtenu le droit de la représenter sur la Terre.

Cette erreur, sans être aussi funeste que la première, est cependant infiniment plus dangereuse que la seconde, parce qu’elle donne aux hommes une idée fausse et puérile de l’Auteur des choses, et des sentiers qui mènent à lui ; parce qu’enfin chacun de ceux qui ont eu l’imprudence et l’audace de s’annoncer ainsi, ont pour ainsi dire, établi autant de Systèmes, autant de dogmes et autant de Religions. Or, ces établissements déjà peu solides par eux-mêmes, et par le vice de leur Institution, n’ont pu manquer d’éprouver encore des altérations, de façon qu’étant obscurs et ténébreux, dès le moment de leur origine, ils ont par la longueur des temps, découvert pleinement leur difformité.

Origine de la diversité des religions

Joignons donc les énormes abus qui ont été faits des connaissances renfermées dans la quatrième feuille de ce Livre dont nous naissons tous dépositaires ; [126] joignons la confusion qui en est provenue, à tout ce que nous avons observé sur l’ignorance, la crainte et la faiblesse des hommes ; et laissant là les symboles, nous aurons l’explication et l’origine de cette multitude de Religions et de cultes en usage parmi les nations.

Nous ne pourrons que les mépriser, sans doute, en apercevant cette variété qui les défigure, et cette opposition mutuelle qui en découvre la fausseté ; mais lorsque nous ne perdrons pas de vue que ces différences et ces bizarreries n’ont jamais pu tomber que sur le sensible, lorsque nous nous rappellerons que l’homme par sa pensée, étant l’image et la similitude du premier Etre pensant, apporte avec lui toutes ses Lois, nous reconnaîtrons alors que sa Religion naît également avec lui-même ; que loin qu’elle ait été en lui une suite de l’exemple, du caprice, de l’ignorance, et de la frayeur qu’ont pu lui inspirer les catastrophes de la Nature, ce sont, au contraire, toutes ces causes qui l’ont si souvent défigurée, et ont amené l’homme au point de se défier même du seul remède qu’il eût à ses maux. Nous reconnaîtrons bien mieux encore qu’il est le seul qui souffre de ses variations et de ses faiblesses ; que la source de son Existence et la voie qui lui est accordée pour y parvenir, n’en seront jamais moins pures, et qu’il sera toujours sûr de trouver un point de réunion qui lui soit commun avec ses semblables, quand il portera les yeux vers cette source, et vers la seule lumière qui doit l’y conduire.

Telles sont les idées que nous devons avoir de la véritable Religion de l’homme, et de toutes celles qui ont usurpé ce nom sur la terre. Maintenant cherchons la cause des erreurs que les Observateurs ont faites dans la Politique ; car, après avoir considéré l’homme en lui­même, et relativement à son Principe, il paraît très important de le considérer dans ses relations avec ses semblables.

 

[127]

5

Incertitude des politiques

EN envisageant l’homme sous les rapports politiques, il présentera deux points de vue comme dans les observations précédentes : le premier, celui de ce qu’il pourrait et devrait être dans l’état de société ; le second, celui de ce qu’il est dans ce même état. Or, c’est en étudiant avec soin ce qu’il devrait être dans l’état de société, que nous apprendrons à mieux juger de ce qu’il est aujourd’hui. Cette confrontation est sans aucun doute, le seul moyen de pouvoir développer clairement les mystères qui voilent encore l’origine des sociétés, d’asseoir les droits des Souverains, et de poser les règles d’administration par lesquelles les Empires pourraient et devraient se soutenir et se gouverner.

Le plus grand embarras qu’aient éprouvé les Politiques qui ont le mieux cherché à suivre la marche de la Nature, a été de concilier toutes les Institutions sociales avec les principes de justice et d’égalité qu’ils aperçoivent en eux. Dès qu’on leur a fait voir que l’homme était libre, ils l’ont cru fait pour l’indépendance, et dès lors ils ont jugé que tout assujettissement était contraire à sa véritable essence.

Ainsi dans le vrai, selon eux, tout gouvernement serait un vice, et l’homme ne devrait avoir d’autre chef que lui-même.

Cependant ce vice prétendu de la dépendance de l’homme et de l’autorité qui l’assujettit, subsistant généralement sous leurs yeux, ils n’ont pu résister à la curiosité de lui chercher une origine et une cause ; c’est là où leur imagination prenant la chose même pour le Principe, s’est livrée à tous ses écarts, et où les Observateurs ont montré autant d’insuffisance que lorsqu’ils ont voulu expliquer l’origine du mal.

Ils ont prétendu que l’adresse et la force avaient mis l’autorité dans les mains de ceux qui commandaient aux hommes ; et que la Puissance souveraine n’était fondée que sur la faiblesse de ceux qui s’étaient laissé subjuguer. De là, ce droit invalide n’ayant aucune consistance, est, comme on le voit, sujet à vaciller, et à tomber successivement dans toutes les mains qui auront la force et les talents nécessaires pour s’en emparer.

D’autres se sont plu à détailler les moyens violents ou adroits, qui, selon eux, ont présidé à la naissance des Etats ; et en cela ils n’ont fait que présenter le même système plus étendu ; tels sont les vains raisonnements de ceux qui ont donné [128] pour mobile de ces établissements, les besoins et la férocité des premiers hommes, et ont dit que vivant en chasseurs et dans les forêts, ces hommes effrénés faisaient des incursions sur ceux qui s’étaient livrés à l’agriculture et aux soins des troupeaux, et cela dans la vue d’en détourner à leur profit tous les avantages ; qu’ensuite pour se maintenir dans cet état d’autorité que la violence avait formé, et qui devenait une véritable oppression, les usurpateurs furent forcés d’établir des lois et des peines, et que c’est ainsi que le plus adroit, le plus hardi et le plus ingénieux parvint à demeurer le maître, et à assurer son despotisme.

Mais on voit que ce ne put être là la première société, puisqu’on suppose déjà des agriculteurs et des bergers. Cependant voilà quelle est à peu près la principale opinion de ceux des Politiques qui ont décidé que jamais un Principe de justice et d’équité n’a pu faire la base des Gouvernements, et c’est à cette conclusion qu’ils ont ramenés tous leurs systèmes, et les observations dont ils les ont appuyés.

Quelques-uns ont cru remédier à cette injustice en établissant toute société sur le commun accord et la volonté unanime des individus qui la composent, et qui ne pouvant chacun en particulier, supporter les suites dangereuses de la liberté et de l’indépendance naturelle de leurs semblables, se sont vus forcés de remettre entre les mains d’un seul ou d’un petit nombre, les droits de leur état de nature, et de s’engager à concourir eux-mêmes par la réunion de leurs forces, à maintenir l’autorité de ceux qu’ils avaient choisis pour chefs.

De l’association forcée

Alors cette cession étant volontaire, il n’y a plus d’injustice, disent-ils, dans l’autorité qui en émane. Fixant ensuite par le même acte d’association les pouvoirs du Souverain, ainsi que les privilèges des Sujets, voilà les Corps politiques tout formés, et il n’y aura plus de différence entre eux que dans les moyens particuliers d’administration, qui peuvent varier selon les temps et les occurrences.

Cette opinion est celle qui paraîtrait la plus judicieuse, et qui remplirait le mieux l’idée naturelle qu’on veut nous donner de la justice des Gouvernements, où les personnes et les biens sont sous la protection du Souverain, et où ce Souverain ne devant avoir pour but que le bien commun, n’est occupé qu’à soutenir la Loi qui doit le procurer.

Dans l’association forcée, au contraire, on ne voit que l’image d’une atrocité révoltante, où les Sujets sont autant de victimes, et où le Tyran rapporte à lui seul tous les avantages de la société dont il s’est rendu maître. Je n’arrêterai donc pas ma vue plus longtemps sur cette espèce de gouvernement, quoiqu’elle ne soit pas sans exemple ; mais n’y voyant aucune trace de justice, ni de raison, elle ne peut se concilier avec aucun des vrais principes naturels de l’homme ; autrement il faudrait dire qu’une bande de voleurs forme aussi un Corps politique.

De l’association volontaire

[129] Il ne suffit pas cependant qu’on nous ait présenté l’idée d’une association volontaire ; il ne suffit pas même qu’on puisse trouver dans la forme des Gouvernement qui en seraient provenus, plus de régularité que dans tous ceux que la violence a pu faire naître ; il faut encore examiner avec soin, si cette association volontaire est possible, et si cet édifice n’est pas tout aussi imaginaire que celui de l’association forcée. Il faut examiner de plus si dans le cas où cette convention serait possible, l’homme a pu légitimement prendre sur lui de la former.

C’est d’après cet examen que les Politiques pourront juger de la validité des Droits qui ont fondé les Sociétés ; et si nous les trouvons évidemment défectueux, on apercevra bientôt, en découvrant par où ils pêchent, quels sont ceux qu’il faut nécessairement substituer.

Il n’est pas nécessaire de réfléchir longtemps pour sentir combien l’association volontaire de tout un Peuple est difficile à concevoir. Pour que les voix fussent unanimes, il faudrait que la manière d’envisager les motifs et les conditions du nouvel engagement, le fût aussi ; c’est ce qui n’a jamais eu et n’aura jamais lieu dans une Région et dans des choses qui n’ont que le sensible pour base et pour objet, parce que l’on ne doit plus douter que tout est relatif dans le sensible, et qu’en lui il n’y a rien de fixe.

Outre qu’il faudrait supprimer dans chacun des Membres, l’ambition d’être le Chef, ou d’appartenir au Chef, il faudrait encore le concours d’une infinité d’opinions, qui ne s’est jamais rencontré parmi les hommes, tant sur la forme la plus avantageuse du Gouvernement, que sur l’intérêt général et particulier, et sur la multitude des objets qui doivent composer les articles du Contrat.

De plus longues observations seraient donc inutiles, pour nous faire reconnaître qu’un Etat social, formé librement de la part de tous les individus, est absolument hors de toute vraisemblance, et pour avouer qu’il est impossible qu’il y en ait jamais eu de semblable.

Mais admettons-en la possibilité, supposons ce concours unanime de toutes les voix, et que la forme, ainsi que les Lois qui appartiendront au Gouvernement dont il s’agit, aient été fixées d’un commun accord ; il reste encore à demander si l’homme a le droit de prendre un pareil engagement, et s’il serait raisonnable de se reposer sur ceux qu’il aurait formés.

Après la connaissance que l’on a dû acquérir de l’homme, par tout ce qu’on a vu à son sujet, il est aisé de pressentir qu’un pareil droit ne put jamais lui être accordé, et que cet Acte serait nul et superflu. Premièrement, rappelons-nous cette boussole invariable que nous avons reconnue pour son guide, ayons toujours devant les yeux que tous les pas qu’il pourrait faire sans elle, seraient incertains, [130] puisque sans elle l’homme n’a point de lumière, et qu’elle est préposée par son Essence même à le conduire et à présider sur toutes ses actions.

Alors donc, si sans l’aveu de cette Cause qui veille sur lui, l’homme prenait un engagement d’une aussi grande importance que celui de se soumettre à un autre homme, il devrait d’abord douter que sa démarche fût conforme à sa propre Loi, et, par conséquent, qu’elle fût propre à le rendre heureux ; ce qui suffirait pour l’arrêter, pour peu qu’il écoutât la prudence.

Réfléchissant ensuite avec plus de soin sur sa conduite, ne reconnaîtrait-il pas que non seulement il s’est exposé à se tromper, mais même qu’il a attaqué directement tous les principes de la Justice, en transférant à d’autres hommes des droits dont il ne peut pas légitimement disposer, et qu’il sait résider essentiellement dans la main qui doit tout faire pour lui ?

Secondement, cet engagement serait vague et déraisonnable, parce que, s’il est vrai que cette Cause dont nous parlons, doive être universellement le guide de l’homme, et qu’elle en ait tous les pouvoirs, il est absolument inutile de chercher à employer une autre main. A plus forte raison, dirons-nous la même chose de l’homme, considéré à la manière des Politiques ; c’est, selon eux, l’impuissance de l’homme et la difficulté qu’il éprouve à supporter l’état de Nature, qui l’engage à se donner des Chefs et des Protecteurs. En effet, si cet homme avait la force de se soutenir, il n’aurait pas besoin d’appuis étrangers ; mais enfin, s’il n’a plus cette force, si c’est après l’avoir perdue qu’il veut en revêtir un autre homme, que lui donne-t-il donc, et où trouver ce qui fait la matière du Contrat ?

L’association volontaire n’est donc pas réellement plus juste ni plus sensée, qu’elle n’est praticable ; puisque par cet Acte, il faudrait que l’homme attachât à un autre homme un droit dont lui-même n’a pas la propriété, celui de disposer de soi ; et puisque, s’il transfère un droit qu’il n’a pas, il fait une convention absolument nulle, et que ni le Chef, ni les Sujets, ne peuvent faire valoir, attendu qu’elle n’a pu les lier ni les uns ni les autres.

Ainsi, reprenant tout ce que nous venons de dire, si l’association forcée est évidemment une atrocité, si l’association volontaire est impossible, et en même temps opposée à la Justice et à la raison, où trouverons-nous donc les vrais Principes des Gouvernements ? Car, enfin, il est des Etats qui les ont connus et qui les suivent.

C’est, comme je l’ai dit, à cette recherche que les Politiques consument tous leurs efforts, et si ce que nous venons de voir est exactement tout ce qu’ils ont trouvé sur cette manière, nous pouvons assurer avec raison qu’ils n’ont pas encore fait les premiers pas vers leur Science.

Fausse conclusion des politiques

Il y a bien en eux une voix secrète qui les porte à convenir, que quelle qu’ait [131] été la cause de l’association d’un Corps politique, le Chef se trouve essentiellement dépositaire d’une suprême autorité, et d’une puissance qui par elle-même doit lui subordonner tous ses sujets ; ils reconnaissent, dis-je, dans les Souverains une force supérieure qui inspire naturellement pour eux le respect et l’obéissance.

C’est aussi ce que je me fais gloire de professer hautement avec les Politiques ; mais, comme ils n’ont pu démêler d’où cette supériorité devait provenir, ils ne s’en sont pas formés une idée nette, et alors les applications qu’ils en ont voulu faire, ne leur ont offert que des faussetés ou des contradictions.

Aussi la plupart d’entre eux, peu satisfaits de leurs découvertes, et ne trouvant aucun moyen d’expliquer l’homme en société, ont recouru à leur première idée, et se sont réduits à dire qu’il ne devrait pas être en société ; mais on verra très certainement que cette conjecture n’est pas mieux fondée que celles qu’ils ont formées sur les moyens d’association, et qu’elle est plutôt une preuve évidente de leur incertitude et de la précipitation de leurs jugements.

De la sociabilité de l’Homme

Il ne faut que jeter un moment les yeux sur l’homme, pour décider cette question. Sa vie n’est-elle pas une chaîne de dépendances continuelles ? L’acte même de son entrée dans la vie corporelle ne porte-t-il pas le caractère de l’assujettissement où il va être condamné pendant son cours ? N’a-t-il pas besoin peur naître qu’une cause extérieure vienne féconder son germe, et lui donner une réaction sans laquelle il ne vivrait pas ? Et n’est-ce pas là cette humiliante sujétion qui lui est commune avec tous les Etres de la Nature ?

Dès qu’il a reçu le jour, cette dépendance devient encore plus sensible, en ce que les yeux corporels des hommes en sont témoins. C’est alors que dans une impuissance absolue, et une faiblesse vraiment honteuse, l’homme a besoin, pour ne pas mourir, que des Etres de son espèce lui donnent des secours et des soins sans nombre, jusqu’à ce que parvenu à l’âge de pouvoir se passer d’eux quant aux besoins de son corps, il soit rendu à lui-même, et jouisse de tous les avantages et de toutes les forces de son Etre corporel.

Mais telle est la nature de l’homme et la sagesse de l’œil qui veille sur lui, qu’avant de parvenir à ce terme d’indépendance corporelle, il éprouve un besoin d’un autre genre, et qui le lie encore plus étroitement à la main qui a soutenu son enfance ; c’est celui de son Etre intellectuel, lequel commençant à sentir sa privation, s’agite et se livre aveuglément à tout ce qui peut lui rendre le repos.

Dans cet âge, encore infirme, il s’adresse naturellement à tout ce qui l’entoure, et surtout à ceux qui soulageant chaque jour ses besoins corporels, semblent devoir être de droit les premiers dépositaires de sa confiance. C’est à eux qu’il demande à chaque pas la science de lui-même, et ce n’est que d’eux, en effet, qu’ils devrait l’attendre ; car c’est à eux à le diriger, à le soutenir, à l’éclairer, selon [132] son âge, à l’armer d’avance contre l’erreur et à le préparer au combat ; en un mot, c’est à eux à faire sur son Etre intellectuel ce qu’ils ont fait sur son corps dans un temps où il éprouvait les douleurs, sans avoir la force ni de les supporter, ni de s’en garantir. Voilà, n’en doutons point, la vraie source de la société parmi les hommes, et en même temps le tableau où l’homme peut apprendre quel est le premier de ses devoirs quand il se fait Père.

Pourquoi ne trouverons-nous rien de semblable parmi les bêtes, c’est qu’elles ne sont pas de nature à connaître de pareils besoins ; c’est que la bête, ne se dirigeant que par le sensible, quand ce besoin ne lui parle plus, elle ne connaît plus rien ; c’est que l’affection corporelle, étant la mesure de toutes ses facultés, lorsque cette affection est satisfaite, il n’y a plus pour elle de sensibilité, ni de désir ; aussi n’y a-t-il point pour elle de lien social.

On ne doit pas me citer l’exemple de l’attachement de quelques Animaux, soit entre eux, soit pour l’homme ; nous ne parlons ici que de la marche, et des mouvements naturels des Etres ; et tous les exemples qu’on pourrait nous opposer seraient sûrement le fruit de l’habitude, qui, comme nous l’avons dit ailleurs, peut convenir et se trouver dans la bête, en qualité d’Etre sensible.

On ne doit pas me citer non plus ces peuplades de certains Animaux qui vivent et voyagent ensemble, soit sur terre, soit dans l’eau, soit dans l’air ; ce n’est que le besoin particulier et sensible qui les rassemble et il y a si peu de véritable attachement entre eux, que l’un peut périr et disparaître sans que les autres s’en aperçoivent.

Nous voyons donc déjà par ces observations sur les premiers temps de notre existence matérielle, que l’homme n’est pas né pour vivre isolé.

Nous voyons qu’après que sa dépendance corporelle a cessé, il lui reste un lien infiniment plus fort, en ce qu’il est relatif à son Etre propre ; nous voyons, dis je, que par un intérêt inséparable de son état actuel, il recherchera toujours ses semblables, et que s’ils ne le trompaient jamais, ou qu’il ne fût pas déjà corrompu, il né penserait point à s’éloigner d’eux, lors même que son corps n’aurait plus besoin de leurs secours.

C’est donc mal à propos qu’on a cherché la source de la sociabilité dans les seuls besoins sensibles et dans ce moyen puissant par lequel la Nature rapproche l’homme des Etres de son espèce, pour en opérer la reproduction ; car, comme c’est par là qu’il est semblable à la bête, et que cependant la bête ne vit point en état de société, ce moyen ne suffirait pas pour établir celle de l’homme. Aussi, je ne m’occupe que des facultés qui le distinguent, et par lesquelles il est porté à lier avec ses semblables un commerce d’actions morales, d’où doit dériver toute association pour être juste. [133] Quand, dans un âge plus avancé, les facultés intellectuelles de l’homme commencent à l’élever au-dessus de ce qu’il voit, et qu’il parvient à apercevoir quelques lueurs au milieu des ténèbres où nous sommes plongés, c’est alors qu’un nouvel ordre de choses naît pour lui ; non seulement tout l’intéresse, mais combien cet intérêt ne doit-il pas s’accroître pour ceux qui lui auront fait goûter le bonheur d’être homme, de même que pour ceux à qui il pourrait le faire goûter à son tour ?

A mesure qu’il marche dans la carrière de la vie, ce lien social se fortifie encore par l’extension que reçoivent ses vues et ses pensées ; enfin, au déclin de ses jours, ses forces venant à dégénérer, il retombe corporellement dans cet état de faiblesse qui avait accompagné son enfance, il devient pour la seconde fois l’objet de la pitié des autres hommes, et rentre de nouveau sous leur dépendance, jusqu’à ce que la Loi commune à tous les corps achève de s’accomplir sur le sien et vienne en terminer le cours. Que faut-il de plus pour convenir que l’homme n’était pas destiné à passer ses jours seul et sans aucun lien social ?

On voit aussi que dans cette simple société naturelle, il y a toujours des Etres qui donnent et d’autres qui reçoivent ; qu’il y a toujours de la supériorité et de la dépendance, c’est-à-dire, qu’il y a le vrai modèle de ce que doit être la société politique.

Source des erreurs politiques

C’est là cependant ce que ceux qui ont traité de ces objets n’avaient pas considéré, lorsqu’ils ont dit que l’état de Société était contraire à la Nature, et que ne trouvant pas de moyen de justifier cette Société, ni de la concilier avec leurs principes de Droit naturel, ils ont pris la résolution de la proscrire.

Pour nous, qui sentons l’indispensable nécessité de la liaison et de la fréquentation mutuelle des hommes, nous ne serons point arrêtés par la fausseté et l’injustice de quelques-uns des liens qui les ont mis souvent en Corps social ; nous serons très persuadés même que les hommes ne seraient pas nés, comme ils le sont, avec ces besoins réciproques, et avec ces facultés qui leur promettent tant d’avantages, s’il n’y avait pas aussi des moyens légitimes de les mettre en valeur, et d’en retirer tous les fruits dont elles sont susceptibles.

Or, l’usage de ces moyens, ne pouvant avoir lieu que dans le commerce mutuel des individus, et ce commerce, vu l’état actuel de l’homme, étant sujet à des inconvénients sans nombre, nous ne rejetterons pas pour cela les Corps politiques, nous ne ferons qu’indiquer une base plus solide que celle qu’on leur a donnée jusqu’à ce jour, et des principes plus satisfaisants.

Mais on doit voir actuellement que les ténèbres où les Politiques se sont enveloppés sur ce point, ont la même source que ceux qui couvrent encore aujourd’hui les Observateurs de la Nature ; c’est pour avoir, comme eux, confondu le principe [134] avec son enveloppe, la force conventionnelle de l’homme avec sa véritable force, qu’ils ont tout obscurci et tout défiguré.

Du premier empire de l’Homme

De plus, nous avons vu le peu de fruits qu’ont produit toutes ces observations sur la Nature par lesquelles on a voulu la séparer d’une Cause active et intelligente, dont le concours et le pouvoir ont été démontrés d’une nécessité absolue.

Nous saurons donc que la marche des Politiques étant semblable, doit être également infructueuse ; ils ont cherché dans l’homme isolé les principes des Gouvernements, et ils ne les y ont pas plus trouvés, que les Observateurs n’ont trouvés dans la Matière la source de ses effets et de tous ses résultats.

Ainsi, de même qu’une circonférence sans centre ne peut pas se concevoir, de même aucune de ces Sciences ne peut marcher sans son appui ; c’est pourquoi tous ces systèmes ne peuvent se soutenir, et tombent sans autre cause que celle de leur propre débilité.

Si par son origine première, l’homme était destiné à être chef et à commander, ainsi que nous l’avons assez clairement établi, quelle idée devons-nous nous former de son Empire dans ce premier état, et sur quels Etres appliquerons-nous son autorité ? Sera-ce sur ses égaux ? Mais dans tout ce qui existe et dans tout ce que nous pouvons concevoir, rien ne nous donne l’exemple d’une pareille Loi, tout nous dit au contraire qu’il ne saurait y avoir d’autorité que sur des Etres inférieurs, et que ce mot d’autorité porte nécessairement avec lui-même l’idée de la supériorité ?

Sans nous arrêter donc plus longtemps à examiner sur quels Etres s’étendaient alors les droits de l’homme, il nous suffit de reconnaître que ce ne pouvait être sur ses semblables. Si cet homme fût resté dans ce premier état, il est donc certain que jamais il n’aurait régné sur des hommes, et que la Société politique n’aurait jamais existé pour lui, parce qu’il n’y aurait point eu pour lui de liens sensibles, ni de privation intellectuelle, que son seul objet aurait été d’exercer pleinement ses facultés, et non comme aujourd’hui d’en opérer péniblement la réhabilitation.

Lorsque l’homme se trouva déchu de cette splendeur, et qu’il fut condamné à la malheureuse condition où il est réduit à présent, ses premiers droits ne furent point abolis, ils ne furent que suspendus, et il lui est toujours resté le pouvoir de travailler et de parvenir par ses efforts à les remettre dans leur première valeur.

Il pourrait donc même aujourd’hui gouverner comme dans son origine, et cela, sans avoir ses semblables pour sujets. Mais cet empire dont nous parlons, l’homme ne le peut retrouver et en jouir que par les mêmes titres qui l’ont rendu maître autrefois, et ce n’est absolument qu’en portant son ancien Sceptre, qu’il parviendra à reprendre avec fondement le nom de Roi. Ce fut là sa condi-[135]tion première, et celle à laquelle il peut encore prétendre par l’essence invariable de sa nature ; en un mot, telle est son ancienne autorité, dans laquelle, nous le répétons, les droits d’un homme sur un autre homme n’étaient pas connus, parce qu’il était hors de toute possibilité que ces droits existassent entre des Etres égaux, dans leur état de gloire et de perfection.

Du nouvel empire de l’Homme

Or, dans l’état d’expiation que l’homme subit aujourd’hui, non seulement il est à portée de retrouver les anciens pouvoirs dont tous les hommes auraient joui, sans que leurs sujets fussent pris parmi leur espèce, mais il peut acquérir encore un autre droit dont il n’avait pas la connaissance dans son premier état ; c’est celui d’exercer une véritable autorité sur d’autres hommes ; et voici d’où ce pouvoir est provenu.

Dans cet état de réprobation où l’homme est condamné à ramper, et où il n’aperçoit que le voile et l’ombre de la vraie lumière, il conserve plus ou moins le souvenir de sa gloire, il nourrit plus ou moins le désir d’y remonter, le tout en raison de l’usage libre de ses facultés intellectuelles, en raison des travaux qui lui sont préparés par la justice, et de l’emploi qu’il doit avoir dans l’œuvre.

Les uns se laissent subjuguer, et succombent aux écueils semés sans nombre dans ce cloaque élémentaire, les autres ont le courage et le bonheur de les éviter.

On doit donc dire que celui qui s’en préservera le mieux, aura le moins laissé défigurer l’idée de son Principe, et se sera le moins éloigné de son premier état. Or, si les autres hommes n’ont pas fait les mêmes efforts, qu’ils n’aient pas les mêmes succès, ni les mêmes dons, il est clair que celui qui aura tous ces avantages sur eux, doit leur être supérieur, et les gouverner.

Du pouvoir souverain

Premièrement, il leur sera supérieur par le fait même, parce qu’il y aura entre eux et lui une différence réelle fondée sur des facultés et des pouvoirs dont la valeur sera évidente ; il le sera en outre par nécessité, parce que les autres hommes s’étant moins exercés, et n’ayant pas recueilli les mêmes fruits, auront vraiment besoin de lui, comme étant dans l’indigence et dans l’obscurcissement de leurs propres facultés.

S’il est un homme en qui cet obscurcissement aille jusqu’à la dépravation, celui qui se sera préservé de l’un et de l’autre, devient son maître non seulement par le fait et par la nécessité, mais encore par devoir. Il doit s’emparer de lui, et ne lui laisser aucune liberté dans ses actions, tant pour satisfaire aux lois de son Principe, que pour la sûreté et l’exemple de la Société, il doit enfin exercer sur lui tous les droits de l’esclavage et de la servitude ; droits aussi justes et aussi réels dans ce cas-ci, qu’inexplicables et nuls dans toute autre circonstance.

Voilà donc quelle est la véritable origine de l’empire temporel de l’homme [136] sur ses semblables, comme les liens de sa nature corporelle ont été l’origine de la première société.

Cet empire toutefois, loin de contraindre et de gêner la société naturelle, doit être regardé comme en étant le plus ferme appui, et le moyen le plus sûr par lequel elle puisse se soutenir, soit contre les crimes de ses membres, soit contre les attaques de tous ses ennemis.

Celui qui s’en trouve revêtu, ne pouvant être heureux qu’autant qu’il se soutient dans les vertus qui le lui ont fait acquérir, cherche pour son propre intérêt à faire le bonheur de ses sujets. Et qu’on ne croie pas que cette occupation doive être vaine et sans fruit ; car l’homme dont nous offrons ici l’idée, ne peut être tel sans avoir en lui tous les moyens de se conduire avec certitude, et sans que ses recherches ne lui rendent des résultats évidents.

De la dignité des rois

En effet, la lumière qui éclairait l’homme dans son premier état, étant une source inépuisable de facultés et de vertus, plus il peut s’en rapprocher, plus il doit étendre son empire sur les hommes qui s’en éloignent, et aussi plus il doit connaître ce qui peut maintenir l’ordre parmi eux, et assurer la solidité de l’Etat.

Par le secours de cette lumière, il doit pouvoir embrasser, et soigner avec succès toutes les parties du Gouvernement, connaître évidemment les vrais principes des lois et de la Justice, les règles de la discipline militaire, les droits des particuliers et les siens, ainsi que cette multitude de ressorts qui sont les mobiles de l’administration.

Il doit même pouvoir porter ses vues et étendre son autorité jusque sur ces parties de l’administration, qui n’en font pas aujourd’hui l’objet principal dans la plupart des Gouvernements, mais qui, dans celui dont nous parlons, en doivent être le plus ferme lien, savoir, la Religion et la guérison des maladies. Enfin, il n’est pas jusqu’aux arts, soit d’agrément, soit d’utilité, dont il ne puisse diriger la marche et indiquer le véritable goût. Car le flambeau qu’il est assez heureux d’avoir à la main, répandant une lumière universelle, doit l’éclairer sur tous ces objets, et lui en laisser voir la liaison.

Ce tableau, tout chimérique qu’il doit paraître, n’a cependant rien qui ne soit conforme à l’idée que nous nous trouverons avoir des Rois, quand nous la voudrons approfondir.

En réfléchissant sur le respect que nous leur portons, ne verrons-nous pas que nous les regardons comme devant être l’image et les représentants d’une main supérieure, et comme tels susceptibles de plus de vertus, de force, de lumière et de sagesse que les autres hommes ? N’est-ce pas avec une sorte de regret que nous les voyons exposés aux faiblesses de l’humanité ? Et ne semblerions-nous pas [137] désirer qu’ils ne se fissent jamais connaître que par des actes grands et sublimes comme la main qui est censée les avoir placés tous sur le Trône ?

Que dis je, n’est-ce pas sous cette autorité sacrée qu’ils s’annoncent, et qu’ils font valoir tous leurs droits ? Quoique nous n’ayons pas la certitude qu’ils agissent par elle, n’est-ce pas de ce que nous en sentons la possibilité, que naît cette espèce d’effroi qui résulte de leur puissance, et cette vénération qu’ils nous inspirent ?

Tout ceci nous indique donc que leur première origine est supérieure aux pouvoirs et à la volonté des hommes, et doit nous confirmer dans l’idée que j’ai présentée, que leur source est au-dessus de celles que la Politique leur a cherché.

De la science des rois

Quant à ces facultés et à ces vertus innombrables que nous avons montrées, comme devant se trouver dans les Rois qui auraient retrouvé leur ancienne lumière, ce sont encore les Chefs des Sociétés établies qui nous les annoncent, puisqu’ils agissent comme ayant la jouissance de tout ce que nous sentons devoir être en eux.

Leur nom n’est-il pas le sceau de toutes les puissances qu’ils versent dans leur Empire ? Généraux, Magistrats, Princes, tous les Ordres de l’Etat ne tiennent-ils pas d’eux leur autorité, et lorsque cette même autorité se transmet de main en main jusqu’aux derniers rameaux de l’arbre social, n’est-ce pas toujours en vertu de la première émanation ? Ne faut-il pas même toujours leur attache pour l’exercice des talents utiles, et quelquefois pour celui des talents qui ne sont qu’agréables ?

Dans tous ces cas, les Souverains nous donnent eux-mêmes un signe évident qu’ils sont comme le centre et la source, d’où doivent sortir tous les privilèges et tous les pouvoirs qu’ils communiquent ? Car l’acte même de cette communication, et les formalités qui l’accompagnent, montrent toujours qu’ils sont, ou qu’ils peuvent être dirigés dans leur choix par une lumière sûre, et qu’ils sont éclairés sur la capacité des sujets à qui ils confient une partie de leurs droits. Et même ces précautions de leur part, ainsi que les décisions qui en résultent, supposent non seulement leur capacité personnelle, mais encore elles en sont comme autant de témoignages.

Car toutes les informations que les Souverains font prendre dans les différents cas qui se présentent, et l’adhésion qu’ils apportent aux lumières et aux décisions de leurs différents Tribunaux, ne doivent point être regardées comme des suites de leur ignorance sur les différentes matières soumises à leur Législation. Ce n’est point qu’ils soient censés ne pouvoir connaître tout par eux-mêmes, au contraire, on ne peut se dispenser de le supposer, puisque ce sont eux-mêmes qui créent ces [138] juridictions. Mais c’est que faisant dans le temporel les fonctions d’un Etre vrai et infini, ils sont chargés, comme lui, de l’action totale et infinie, et sont, comme lui, dans la nécessité indispensable de ne pouvoir opérer les actions bornées et particulières, que par leurs attributs et par les agents de leurs facultés.

De la légitimité des souverains

Si nous entrions dans le détail de tous les ressorts qui agissent et soutiennent les Gouvernements politiques, nous en ferions la même application aux facultés des Chefs qui les dirigent ; l’exercice de la Justice, tant civile que criminelle, quoique se faisant par d’autres mains que les leurs, mais toujours par leur autorité, annoncerait assez clairement qu’ils pourraient avoir les moyens de découvrir les droits et les fautes de leurs Sujets, et de fixer avec certitude l’étendue et le soutien des uns, en même temps que la réparation des autres. Le soin qu’ils prennent de veiller à la conservation des Lois du Gouvernement, à la pureté des mœurs, au maintien des Dogmes et des pratiques de la Religion, à la perfection des Sciences et des Arts, tout cela, dis je, nous rappellerait qu’il doit être en eux une lumière féconde qui s’étend à tout, et par conséquent qui connaît tout.

Nous ne nous écartons donc point de la Vérité, en attribuant à l’homme revêtu de tous les privilèges de son premier état, les avantages dont les Rois nous retracent si sensiblement l’image, et nous pouvons dire avec raison qu’ils nous instruisent par-là, de ce que l’homme pourrait et devrait être, même au milieu de la Région impure qu’il habite aujourd’hui.

Je ne me dissimule pas cependant, la multitude d’objections que doit faire naître ce point de vue sous lequel je viens de présenter les Rois, et en général tous les Chefs des Sociétés. Accoutumés, comme sont les hommes, à expliquer les choses par elles-mêmes, et non par leur principe, il doit être nouveau pour eux d’apercevoir, à tous leurs droits et à toutes leurs puissances, une source qui n’est plus à eux, mais qui néanmoins est si analogue avec eux.

Des gouvernements légitimes

Aussi étant peu faits à ces principes, ils commenceront par me demander quelle preuve les Nations pourront avoir de la légitimité de leurs Chefs, et sur quoi elles pourront juger que ceux qui en occupent la place ne les ont point abusées.

Je ne crains pas de me trop avancer, en disant que les témoignages en seront évidents, soit pour les Chefs, soit pour les Sujets, qui auront su faire un juste et utile usage de leurs facultés intellectuelles, et je renvoie pour cet article, à ce que j’ai dit précédemment sur les témoignages d’une Religion vraie. La même réponse peut servir à l’objection présente, parce que l’Institution sacrée et l’Institution politique ne devraient avoir que le même but, le même guide et la même Loi : aussi devraient-elles toujours être dans la même main, et lorsqu’elles se sont sé-[139]parées, elles ont perdu de vue l’une et l’autre, leur véritable esprit, qui consiste dans une parfaite intelligence et dans l’union.

La seconde question qu’on pourra me faire, c’est de savoir, si en admettant la possibilité d’un Gouvernement, tel que celui que je viens de représenter, on peut en trouver des exemples sur la Terre.

Je ne serais pas cru, sans doute, si je voulais persuader que tous les Gouvernements établis sont conformes au modèle qu’on vient de voir, parce qu’en effet le plus grand nombre en est très éloigné : mais je prie mes semblables, d’être bien convaincus que les vrais Souverains, ainsi que les légitimes Gouvernements, ne sont pas des Etres imaginaires, qu’il y en a eu de tout temps, qu’il y en a actuellement, et qu’il y en aura toujours, parce que cela entre dans l’Ordre universel, parce qu’enfin cela tient au Grand Œuvre, qui est autre chose que la Pierre philosophale.

Une troisième difficulté, qui se présentera naturellement d’après les principes qui ont été établis, c’est d’y avoir vu que tout homme par sa nature, peut espérer de retrouver la lumière qu’il a perdue, et cependant que je reconnaisse des Souverains parmi les hommes ; car, si chaque homme parvient au terme de sa réhabilitation, quels seront les Chefs ? Tous les hommes ne seront-ils pas égaux, ne seront-ils pas tous des Rois ?

Cette difficulté ne peut plus subsister, après ce que j’ai dit sur les obstacles qui arrêtent si souvent l’homme dans sa carrière, et qui, multipliés encore par ses imprudences et l’usage faux de sa volonté, sont de sa part, si rarement et si inégalement surmontés.

De l’institution militaire

On pourrait même rappeler ici ce que j’ai dit sur les différences naturelles des facultés intellectuelles des hommes, où l’on a pu remarquer, qu’en ne les comparant même que sous ce point de vue, il resterait toujours une inégalité entre eux, mais inégalité qui ne leur serait point pénible, et qui ne les humilierait pas, parce que leur grandeur serait réelle dans chacun d’eux, et non pas relative, comme celle qui n’est que conventionnelle et arbitraire.

C’est ce qui nous est représenté en quelque sorte dans les lois de l’institution Militaire, celui de tous les ouvrages des hommes qui nous peigne le plus fidèlement l’état premier, et qui, comme tel, est le plus noble de tous leurs Etablissements, quoique n’ayant pas une base plus vraie, ni plus solide que leurs autres œuvres, il ne doive tenir aux yeux de l’homme sensé, que le premier rang dans l’ordre des préjugés ; mais je le répète, il est si noble, il engage à tant de vertus, qu’on oublie presque qu’il aurait besoin d’être vrai.

Ainsi, regardant cette institution, comme celle qui s’applique le mieux au Principe de l’homme, nous remarquerons que tous les Membres qui composent un [140] corps militaire, sont censés revêtus et doués chacun des facultés particulières qui sont propres à leur grade. Ils sont censés, chacun dans leur classe, avoir atteint et rempli le but qui leur est assigné.

Cependant, quoique ces Membres soient tous inégaux, il n’y a point de difformité dans leur assemblage, ni d’humiliation pour les individus, parce que le devoir de chacun est fixe, et que là il n’est pas honteux d’être inférieur aux autres Membres du même Corps, mais seulement d’être inférieur à son grade.

En même temps, ces corps Militaires, étant composés de Membres inégaux, ne peuvent jamais demeurer un moment sans Chef, puisqu’il y aura toujours un de ces Membres qui sera supérieur à l’autre.

Si ces Corps n’étaient pas l’ouvrage de la main de l’homme, les différences et la supériorité de leurs Membres seraient fixes, et ce serait la qualité et le prix réel du sujet qui serviraient de règle. Mais, lorsque le Législateur n’est pas conduit par sa vraie lumière, et que cependant il a toujours à agir, il y supplée en établissant une valeur et un mérite plus faciles à connaître, et qui n’ont besoin que du secours des yeux corporels pour être déterminés. C’est l’ancienneté, qui, après la différence des Grades, fixe les droits dans les corps Militaires, et n’y eût-il que deux Soldats dans un Poste, la Loi veut que le plus ancien commande l’autre.

De l’inégalité des hommes

Cette loi, toute factice qu’elle soit, n’est-elle pas un indice de la justesse du principe que j’ai exposé, et en supposant tous les hommes en possession de leurs Privilèges, comme il n’y aurait jamais une entière égalité entre eux, ne pourrait-on pas croire qu’ils auraient toujours des Rois ?

Ce serait néanmoins la plus grande des absurdités, que de prendre cette comparaison à la lettre ; les corps Militaires, n’étant que l’ouvrage de l’homme, ne peuvent avoir que des différences conventionnelles, aussi là le supérieur et l’inférieur sont par leur nature de la même espèce, et malgré ces distinctions si imposantes, tout s’y ressemble au fond, puisque ce sont toujours des hommes dans la privation.

Mais dans l’Ordre naturel, si chaque homme parvenait au dernier degré de sa puissance, chaque homme alors serait un Roi. Or, de même que les Rois de la Terre ne reconnaissent pas les autres Rois pour leurs Maîtres, et que, par conséquent, ils ne sont points sujets les uns des autres ; de même, dans le cas dont il s’agit, si tous les hommes étaient pleinement réhabilités dans leurs droits, les Maîtres et les Sujets des hommes ne pourraient pas se trouver parmi des hommes, et ils seraient tous Souverains dans leur Empire.

Mais, je le répète, ce n’est pas dans l’état actuel des choses, que les hommes parviendront tous à ce degré de grandeur et de perfection, qui les rendrait indépendants les uns des autres ; ainsi, depuis que cet état de réprobation subsiste, s’ils ont toujours eu des chefs pris [141] parmi eux, il faut s’attendre qu’ils en auront toujours, et cela est même indispensable, jusqu’à ce que ce temps de punition soit entièrement accompli.

C’est donc avec confiance que j’établis sur la réhabilitation d’un homme dans son Principe, l’origine de son autorité sur ses semblables, celle de sa puissance, et de tous les titres de la souveraineté politique.

Je ne crains pas même d’assurer que c’est le seul et unique moyen d’expliquer tous les droits, et de concilier la multitude d’opinions différentes que les Politiques ont enfantées sur cette matière ; parce que, pour reconnaître une supériorité dans un Etre, sur les Etres de la même classe, ce n’est pas dans ce en quoi il leur ressemble qu’il faut la chercher, mais dans ce en quoi il peut en être distingué.

Or, par leur nature actuelle, les hommes étant condamnés à la privation, se ressemblent tout absolument par cet endroit, à quelques nuances près ; ce n’est donc qu’en s’efforçant de faire disparaître cette privation, qu’ils peuvent espérer d’établir des différences réelles entre eux.

Du flambeau des gouvernements

Je crois aussi ne pas pouvoir offrir à mes semblables, un tableau aussi satisfaisant, que celui de cette Société que nous avons vue établie précédemment sur les besoins corporels de l’homme, et sur le désir qu’il a de connaître ; et lui donner un Chef tel que je viens de le peindre, c’est compléter et confirmer l’idée naturelle que nous portons tous secrètement en nous, de l’homme social et du principe des gouvernements.

En effet, nous n’y verrions régner qu’un ordre et une activité universelle, qui formeraient un tissu de délices et de joie pour tous les Membres du Corps politique ; nous verrions que leurs maux corporels mêmes eussent trouvé là des adoucissements ; parce que, selon que je l’ai indiqué, la lumière qui eût dirigé l’association, en aurait embrassé et éclairé toutes les parties. Alors, c’eût été au milieu des choses périssables, nous présenter l’image la plus grande et l’idée la plus juste de la perfection ; c’eût été rappeler cet heureux âge qu’on a dit n’exister que dans l’imagination des Poètes, parce que, nous en étant éloignés et n’en connaissant plus la douceur, nous avons eu la faiblesse de croire que, puisqu’il avait passé pour nous, il devait avoir cessé d’être.

En même temps, si telle est la Loi qui devrait lier et gouverner les hommes ; si c’est là le seul flambeau qui puisse, sans injustice, les réunir en corps, il est donc certain, qu’en l’abandonnant, ils ne peuvent s’attendre qu’à l’ignorance, et à toutes les misères inévitables pour ceux qui errent dans l’obscurité.

De la soumission aux souverains

Alors, si par l’examen que l’on va voir des Gouvernements reçus, il se trouve dans eux des difformités, on pourra conclure avec raison qu’elles ne subsistent que par l’éloignement de cette même lumière, et parce que ceux qui ont fondé les Corps politiques n’en ont pas connu les principes, ou que leurs successeurs en ont laissé altérer la pureté. [142] Mais, avant d’entreprendre cet important examen, je dois tranquilliser les Gouvernements ombrageux, qui pourraient s’alarmer de mes sentiments, et craindre, qu’en dévoilant leur défectuosité, j’anéantisse le respect qui leur est dû ; et, quoique j’aie déjà montré, dans quelques endroits du sujet qui m’occupe actuellement, ma vénération pour la personne des Souverains, autant que pour leur caractère, il est convenable de réitérer ici cette protestation, afin de bien persuader à tous ceux qui liront cet Ouvrage, que je ne respire que l’ordre et la paix, que je fais à tous les Sujets un devoir indispensable de la soumission à leurs Chefs, et que je condamne sans réserve toute insubordination et toute révolte, comme étant diamétralement contraires aux principes que je me suis proposé d’établir.

On ne pourra se dispenser d’ajouter foi à cette authentique déclaration, lorsqu’on voudra se rappeler ce que j’ai établi précédemment sur la Loi qui doit ici-bas diriger l’homme dans toute sa conduite. N’ai-je pas montré que l’enchaînement de ses souffrances n’était qu’une suite du faux usage de sa volonté ; que l’usage de cette volonté n’était devenu faux que quand l’homme avait abandonné son guide, et que, par conséquent, s’il avait la même imprudence aujourd’hui, il ne ferait par-là que perpétuer ses crimes et augmenter d’autant ses malheurs ?

Je condamne absolument la rébellion, dans le cas même où l’injustice du Chef et du Gouvernement serait à son comble, et où ni l’un ni l’autre ne conserverait aucune trace des pouvoirs qui les constituent ; parce que, toute inique, toute révoltante que pourrait être une pareille Administration, j’ai fait voir que ce n’est point le Sujet qui a établi ses Lois politiques et ses Chefs, ainsi ce n’est point à lui à les renverser.

Mais il faut en donner des raisons plus sensibles encore ; si le mal n’est que dans l’Administration, et que le Chef se soit conservé dans cette force et ces droits incontestables que nous lui supposons, comme étant le fruit de son travail et des exercices qu’il aura faits, il aura en lui toutes les facultés nécessaires, pour démêler le vice du Gouvernement et pour y remédier, sans que le Sujet soit dans le cas d’y porter la main.

Si le vice est en même temps, dans le Gouvernement et dans le Chef, mais que le Sujet ait su s’en préserver, en remplissant cette obligation commune à tous les hommes de ne jamais s’écarter de la Loi invariable qui doit les conduire, celui-ci saura se mettre à couvert des vexations, sans employer la violence ; ou bien il saura reconnaître si ce n’est point d’une main supérieure que part le fléau, alors il se gardera d’en murmurer, ni de s’opposer à la Justice.

Enfin, si le vice était à la fois dans le Chef, dans l’Administration et dans le Sujet, alors il ne faudrait plus me demander ce qu’il y aurait à faire ; car ce ne [143] serait plus un Gouvernement, ce serait un brigandage ; or, pour les brigandages, il n’y a pas de Lois.

Il serait même inutile d’annoncer aux hommes dans un pareil désordre, que plus ils s’y livreront, plus ils s’attireront de souffrance et d’afflictions ; que l’intérêt de leur vrai bonheur leur défendra toujours de repousser l’injustice par l’injustice, et que les maux les poursuivront, tant qu’ils ne s’efforceront pas de plier leur pensée et leur volonté à leur règle naturelle. Ces discours ne trouveraient aucun accès dans cette confusion tumultueuse ; car ils sont le langage de la raison, et l’Etre livré à lui-même ne raisonne point.

Qu’on ne m’objecte pas, de nouveau, cette difficulté de savoir à quels signes chacun pourra discerner si les choses sont ou non dans l’ordre, et quand on devra agir ou s’arrêter. J’ai assez fait entendre que tout homme était né pour avoir la certitude de la légitimité de ses actions, qu’elle est indispensable pour fixer la moralité de toute sa conduite, et qu’ainsi tant que cette preuve lui manque, il s’expose s’il fait un pas.

D’après cela, l’on peut juger si je permets à l’homme la moindre imprudence, et à plus forte raison le moindre acte de violence et d’autorité privée.

Je crois donc que cet aveu de ma part peut rassurer les Souverains sur les principes qui me conduisent ; ils n’y verront jamais qu’un attachement inviolable pour leur personne, et que le plus sublime respect pour le rang sacré qu’ils occupent ; ils y verront que même sil y avait parmi eux des usurpateurs et des tyrans, leurs Sujets n’auraient aucun prétexte légitime, pour leur porter la moindre atteinte.

Des obligations des rois

Si des Rois lisaient jamais cet écrit, ils ne se persuaderaient pas, je pense, que par cette soumission que je leur voue, j’augmente en rien leurs pouvoirs, et que je les dispense de cette obligation où ils sont comme hommes, d’assujettir leur marche à la règle commune qui devrait nous diriger tous.

Au contraire, si ce n’est que par l’intime connaissance qu’ils sont censés avoir de cette règle, et par leur fidélité à l’observer qu’ils ont dû porter le titre de Rois, leur rendre le droit de s’en écarter, ce serait favoriser l’imposture, et insulter au nom même qui nous les fait honorer.

Ainsi, si le sujet n’a pas le droit de venger une injustice de leur part, ils doivent savoir qu’ils ont encore moins celui d’en commettre ; parce qu’en qualité d’hommes, le Souverain et le Sujet ont la même Loi ; que l’Etat politique ne change rien à leur nature d’Etres pensants ; qu’il n’est qu’une charge de plus pour tous les deux, et que l’un et l’autre ne peuvent et ne doivent rien faire par eux-mêmes ?

J’ai pensé qu’il était à propos de faire cette formelle déclaration avant d’entrer dans l’examen des Corps politiques, et je crois actuellement pouvoir suivre mon [144] dessein sans inquiétude, parce que tout défectueux que paraîtraient les Gouvernements, je ne peux plus être soupçonné de travailler à leur ruine ; puisqu’au contraire tout ce que j’aurais à ambitionner, ce serait de leur faire goûter les seuls moyens qui soient évidemment propres à leur bonheur et à leur perfection.

De l’instabilité des gouvernements

En premier lieu, ce qui doit faire présumer que la plupart des Gouvernements n’ont point eu pour base le principe que j’ai établi ci-devant ; savoir, la réhabilitation des Souverains dans leur lumière primitive, c’est que presque tous les Corps politiques qui ont existé sur la terre, ont passé.

Cette simple observation ne nous permet guère d’être persuadés qu’ils eussent un fondement réel, et que la Loi qui les avait constitués, fût la véritable ; car cette Loi dont je parle ayant, par sa nature, une force vivante et invincible, tout ce qu’elle aurait lié devrait être indissoluble, tant que ceux qui auraient été préposés pour en être les ministres, ne l’auraient pas abandonnée.

Il faut donc, ou qu’elle ait été méconnue dans l’origine des Gouvernements dont il s’agit, ou qu’elle ait été négligée dans les temps qui ont suivi leur institution, parce que sans cela ils subsisteraient encore.

Et certainement, ceci ne répugne point à l’idée que nous portons tous en nous, de la stabilité des effets d’une pareille loi ; selon les notions de vérité qui sont dans l’homme, ce qui est ne passe point, et la durée est pour nous la preuve de la réalité des choses. Lors donc que les hommes se sont accoutumés à regarder les Gouvernements comme passagers et sujets aux vicissitudes, c’est qu’ils les ont mis au rang de toutes les institutions humaines, qui n’ayant que leurs caprices, et leur imagination déréglée pour appui, peuvent vaciller dans leurs mains, et être anéanties par un autre caprice.

Néanmoins, et par une contradiction intolérable, ils ont exigé notre respect pour ces sortes d’établissements dont eux-mêmes reconnaissaient la caducité.

N’est-il pas certain alors que dans leur aveuglement même, le Principe leur parlait encore ; et qu’ils sentaient que toutes vicieuses et toutes fragiles que fussent leurs Institutions sociales, elles en représentaient une qui ne devait avoir aucun de ces défauts.

Ceci serait suffisant pour appuyer ce que j’ai avancé sur la Loi fixe qui doit présider à toute Association ; mais, sans doute, malgré l’idée que nous avons tous d’une pareille Loi, on hésitera toujours à y ajouter foi, parce qu’ayant vu disparaître tous les Empires, il devient comme évident qu’ils né peuvent pas être durables, et on aura peine à croire qu’il y en ait qui n’aient point passé.

Des gouvernements stables

C’est cependant une des vérités que je puisse le mieux affirmer, et je ne m’avance point trop, en certifiant à mes semblables, qu’il y a des Gouvernements qui se soutiennent depuis que l’homme est sur la terre, et qui subsisteront jusqu’à la fin [145] du temps ; et cela, par les mêmes raisons qui m’ont fait dire qu’ici-bas il y avait toujours eu, et qu’il y aurait toujours des Gouvernements légitimes.

Je n’ai donc point eu tort de faire entendre que si les Corps politiques qui ont disparu de dessus la terre, avaient été fondés sur un Principe vrai, ils seraient encore en vigueur ; que ceux qui subsistent aujourd’hui, passeront infailliblement, s’ils n’ont un pareil principe pour base, et que s’ils s’en étaient écartés, le meilleur moyen qu’ils eussent de se soutenir, ce serait de s’en rapprocher.

Par la durée dont j’annonce qu’un Gouvernement est susceptible, il est clair que je n’entends parler que d’une durée temporelle, puisqu’ils ne sont établis que dans le temps. Mais quoiqu’ils dussent finir avec les choses, ce serait toujours jouir de la plénitude de leur action, que de la porter jusqu’à ce terme, et c’est là ce qu’ils pourraient espérer, s’ils savaient s’appuyer de leur principe.

Je ne m’arrêterai point à citer pour preuve, cet orgueil avec lequel les Gouvernements vantent leur ancienneté, ni les soins qu’ils se donnent pour reculer leur origine, je ne rappellerai point non plus, les précautions qu’ils prennent pour leur conservation et pour leur durée, ni tous ces établissements qu’ils forment sans cesse, dans des vues éloignées, et dont les fruits ne peuvent être recueillis qu’après des siècles ; on voit que ce seraient là autant d’indices secrets de la persuasion où ils sont qu’ils devraient être permanents.

Alors donc, je le répète, dès que nous voyons s’éteindre un Etat, nous pouvons présumer sans crainte, que sa naissance n’a pas été légitime, où que les Souverains qui l’ont gouverné successivement, n’ont pas tous cherché à se conduire par la lumière de ce flambeau naturel que nous leur rappellerons comme devant être le guide de l’homme et le leur.

Par la raison contraire, il ne serait pas encore temps de prononcer sur les Gouvernements actuels, si nous n’avions que ce seul motif pour diriger nos jugements, parce que, tant que nous les verrions subsister, nous pourrions les supposer conformes au Principe qui devrait les constituer tous, et ce ne serait que leur destruction qui nous découvrirait s’ils sont défectueux.

Mais il est d’autres points de vue sous lesquels nous avons encore à les considérer, et qui peuvent nous aider à nous instruire de leurs défauts et de leurs irrégularités.

De la différence des gouvernements

Le second vice que nous ne pouvons nous dissimuler dans les Gouvernements admis, c’est qu’ils sont différents les uns des autres : Or, si c’était un Principe vrai qui les eût formés, ce Principe étant unique et toujours le même, se serait manifesté partout de la même manière, et tous les Gouvernements qu’il aurait produit seraient semblables. Ainsi, dès qu’il y a de la disparité entre eux, nous ne [146] pouvons plus admettre l’Unité de leur Principe, et très certainement il doit y en avoir parmi eux qui soient illégalement établis.

Je ne m’arrête point à ces différences locales, qui étant amenées par les circonstances et par le cours continuel des choses, doivent journellement se faire sentir dans l’administration. Comme la marche de cette administration doit être réglée elle-même par le Principe constitutif universel, loin que les différences qu’elle admettra, selon les temps et les lieux, le puissent altérer, elles nous montreront bien plutôt sa sagesse et sa fécondité.

Je ne dois donc compter dans ce moment-ci que les différences fondamentales, qui tiennent à la constitution de l’Etat.

De ce nombre sont les différentes formes de Gouvernement, dont je n’envisagerai que les deux principales, parce que les autres y tiennent plus ou moins ; savoir, celle où la suprême puissance est dans une seule main, et celle où elle est à la fois dans plusieurs.

Si de ces deux sortes de Gouvernements l’on suppose que l’une est conforme au Principe, il est bien à présumer que l’autre y est opposée ; car l’une et l’autre étant si différentes, ne peuvent pas raisonnablement avoir la même base, ni la même origine.

Je ne puis, par conséquent, admettre cette opinion généralement reçue, qui détermine la forme d’un Gouvernement d’après sa situation, son étendue et d’autres considérations de cette nature, par lesquelles on prétend fixer l’espèce de Législation la plus convenable à chaque Peuple ou à chaque Contrée.

Selon cette règle, ce serait dans les Causes secondaires que se trouverait absolument la raison constitutive d’un Etat, et c’est ce qui répugne entièrement à l’idée que j’ai déjà donnée de cette Cause ou de ce Principe constitutif. Car, comme Principe, il doit dominer partout, diriger tout. Etant lumineux, il peut, il est vrai, s’accommoder aux circonstances que je viens de citer, mais il ne doit jamais plier devant elles au point de se dénaturer, et de produire des effets contradictoires. En un mot, ce serait renouveler l’erreur que nous avons dévoilée en parlant de la Religion ; c’est-à-dire, que ce serait chercher dans l’action et les Lois des choses sensibles, la source d’un Principe vrai, pendant que ce sont elles qui l’éloignent et qui le défigurent. Ainsi je persiste à soutenir que des deux formes de Gouvernements, dont je viens de parler, il y en a nécessairement une qui doit être vicieuse.

Du gouvernement d’un seul

Si l’on me pressait absolument de me décider sur celle qui mérite la préférence, quoique mon plan soit plutôt de poser les Principes, que de donner mon avis, je ne pourrais me dispenser d’avouer que le gouvernement d’un seul est, [147] sans contredit, le plus naturel, le plus simple et le plus analogue aux véritables Lois, que j’ai exposées précédemment comme étant essentielles à l’homme.

C’est en effet, dans lui-même et dans le flambeau qui l’accompagne, que l’homme doit puiser ses conseils et toutes ses lumières ; si cet homme est Roi, ses devoirs comme homme, ne changent pas, ils ne font que s’étendre. Ainsi, dans ce rang élevé, ayant toujours la même œuvre à faire, il a aussi toujours les mêmes secours à espérer.

Ce n’est donc point dans les autres Membres de son Etat, qu’il doit chercher ses guides, et s’il est homme, il saura se suffire à lui-même. Toutes les mains qui seront nécessairement employées dans l’Administration, quoiqu’étant l’image du Chef, chacune dans leur classe, n’auront pour objet que de le seconder, et nullement de l’instruire et de l’éclairer, puisque nous avons reconnu en lui la source des immenses pouvoirs qui se répandent dans tout son Empire.

Donc, si nous concevons qu’un homme puisse réunir en lui ces privilèges, il serait très inutile qu’il y eût à la fois plusieurs hommes à la tête d’un Gouvernement, puisqu’un seul peut alors la même chose que tous les autres.

Ainsi, quelques avantages qu’on voulût trouver dans le Gouvernement de plusieurs, je ne pourrais regarder cette forme comme la plus parfaite, parce qu’il y aurait un défaut qui serait la superfluité, et que dans l’idée que nous portons en nous d’un Gouvernement vrai, il ne doit point s’y trouver de défauts.

Cependant, quoique je donne la préférence au Gouvernement d’un seul, je ne décide point encore que tous ceux qui ont cette forme soient vrais, selon toute la régularité du principe. Car enfin, même parmi les Gouvernements d’un seul, il se trouve encore des différences infinies.

Dans les uns, le Chef n’a presque aucune autorité ; dans les autres, il en a une absolue ; dans d’autres, il tient le milieu entre la dépendance et le despotisme ; rien n’est fixe, rien n’est stable en ce genre. C’est pour cela qu’il est très probable, que ce n’est pas encore par cette Loi invariable, dont nous nous occupons, qu’ont été dirigés tous les Gouvernements où la puissance est dans une seule main, et qu’ainsi nous ne devons pas les adopter tous.

De la rivalité des gouvernements

Mais le troisième, et en même temps le plus puissant motif, qui doit nous tenir en suspens sur la légitimité de toutes les Institutions sociales de la Terre, tant celles où il n’y a qu’un Chef, que celles qui en ont plusieurs, c’est qu’elles sont universellement ennemies les unes des autres ; or, très certainement cette inimitié n’aurait pas lieu, si le même Principe eût présidé à toutes ces Associations, et qu’il en dirigeât continuellement la marche. Car l’objet de ce Principe étant l’ordre, tant en général, qu’en particulier, tous les établissements auxquels il aurait présidé, n’auraient eu sans doute que ce même but ; et loin que ce but eût été de [148] s’envahir les uns et les autres, il eût été, au contraire, de se soutenir mutuellement contre le vice naturel et commun qui prépare sans cesse leur destruction.

Lors donc que je les vois employer réciproquement leurs forces les uns contre les autres, et s’écarter si grossièrement de leur objet, je dois présumer, sans crainte, que dans le nombre de ces Gouvernements, il ne se peut qu’il n’y en ait d’irréguliers et de vicieux.

Du droit de la guerre

Les Politiques, je le sais, emploient tous leurs efforts pour pallier cette difformité. Ils considèrent les Instructions sociales comme formées à l’instar des ouvrages de la Nature ; ensuite oubliant que surtout entre leurs mains, la copie ne peut jamais être égale à son modèle, ils transportent et attribuent à ces Corps factices la même vie, la même faculté et les mêmes pouvoirs que ceux dont les Etres corporels de la Nature sont revêtus, ils leur prêtent la même activité, Ta même force, le même droit de se conserver, et par conséquent, celui de repousser également les attaques, et de combattre leurs ennemis.

C’est par là qu’ils justifient la guerre entre les Nations, et la multitude des Lois établies pour la sûreté, tant intérieure qu’extérieure des Etats.

Mais les Législateurs eux-mêmes ne peuvent pas se dissimuler la faiblesse et la défectuosité des moyens qu’ils emploient pour le maintien de ces droits, et pour la conservation des Corps politiques ; ils voient évidemment que si le Principe actif qu’ils supposent dans leur Ouvrage, était vivant, il animerait sans violence, et conserverait sans détruire, ainsi que le Principe actif des Corps naturels.

Des vrais ennemis de l’Homme

Or, dès qu’il arrive absolument tout le contraire, dès que les Lois quelconques des Gouvernements n’ont de force que pour anéantir, et qu’elles ne créent rien, le Chef ne trouve plus une véritable puissance dans l’instrument dont il se sert, et il ne peut se nier à lui-même, que le Principe qui lui a fait composer sa Loi, ne l’ait trompé.

Alors, je demande quelle peut être cette erreur, si ce n’est de s’être abusé lui-même sur le genre de combat qu’il avait à faire ; d’avoir eu la faiblesse de croire que ses ennemis étaient des hommes, et formaient les Corps politiques ; qu’ainsi c’était contre ces Corps, qu’il devait tourner toutes ses forces et toute sa vigilance. Or, comme cette idée est une des plus funestes suites des ténèbres où l’homme est plongé, il n’est pas étonnant que les droits qu’elle a fait établir soient également faux, et dès lors qu’ils ne puissent rien produire.

On ne doit point être surpris de me voir annoncer que l’homme ne peut avoir les hommes pour ses véritables ennemis ; et que par la Loi de sa nature, il n’a vraiment rien à craindre de leur part ; parce qu’en effet, comme on a reconnu qu’ils ne sauraient par eux-mêmes, devenir Supérieurs les uns des autres, et qu’ils sont tous dans la même faiblesse et la même privation, il est certain que dans cet état, [149] ils n’ont aucun avantage réel sur leur semblable ; et s’ils essayaient de faire usage contre lui des avantages corporels qui seraient en eux, comme l’adresse, l’agilité ou la force, celui qui serait l’objet de leurs attaques, parviendrait sans doute à s’en préserver, en se laissant conduire par la Loi première et universelle, que j’ai présentée à chaque instant dans cet Ouvrage, comme étant le guide indispensable de l’homme.

Si, au contraire, c’était en vertu des facultés de cette même loi, et par la puissance du Principe qui l’a prescrite, que l’homme trouvât réellement des Supérieurs ; comme ceux qui auraient ces pouvoirs ne les emploieraient que pour son propre bien et pour son vrai bonheur, il est clair qu’il n’aurait rien à craindre de leur part, et qu’il aurait tort de les regarder comme ses ennemis.

Des trois vices des gouvernements

C’est donc par faiblesse et par ignorance, que l’homme est timide avec ses semblables ; c’est pour avoir mal saisi le but de son origine, et l’objet de sa destination sur la Terre ; et si, comme nous l’avons observé, l’on voit, entre les différents Gouvernements, une jalouse et avide inimitié, nous devons croire que cette erreur n’a pas eu une autre source, ni un autre principe, et que par conséquent, la lumière qui a présidé à leur association n’a pas tous les droits qu’elle aurait à notre confiance, si elle eût été aussi pure qu’elle aurait dû l’être.

Indépendamment des vices d’administration dont nous parlerons ensuite, nous observerons donc ici trois vices essentiels, savoir, l’instabilité, la disparité et la haine, qui se montrent clairement parmi les Gouvernements reçus, considérés en eux-mêmes et dans leurs rapports respectifs ; sur cela seul, je serais en droit d’assurer que ces associations se sont formées par la main de l’homme, et sans le secours de la Loi supérieure qui doit leur donner la sanction, et que cette sanction ayant été négligée, les Gouvernements, qui ne peuvent tous se soutenir que par elle, ont dégénéré de leur premier état.

Mais comme je me suis imposé la Loi de ne prononcer sur aucun, je ne porterai point encore ici mon Jugement, d’autant que chacun de ces Gouvernements pourrait trouver des objections à faire pour se défendre de l’inculpation. Si ceux qui se sont éteints ont été faux, ceux qui subsistent peuvent ne pas l’être ; si parmi ceux-ci j’ai remarqué une différence presque universelle, d’où j’ai conclu qu’il y en avait nécessairement de mauvais, je n’ai condamné, et même encore en général, que le Gouvernement de plusieurs, ainsi les Gouvernements d’un seul n’ont point été compris dans ce jugement.

De l’administration

Enfin, si je trouve même entre les Gouvernements d’un seul, une haine marquée, ou pour parler plus décemment, une rivalité générale, chacun d’eux pourrait opposer qu’il est dépositaire de ces droits réels qui devraient présider à toute [150] société, et alors qu’il est de son devoir de se tenir en garde contre les autres Etats.

Ce sont toutes ces raisons réunies, qui m’empêcheront toujours de donner mon sentiment sur aucun des Corps Politiques actuels ; mais, comme mon dessein est en même temps, de les mettre tous dans le cas de pouvoir se juger eux-mêmes ; je vais leur offrir d’autres observations qui les aideront à diriger leurs jugements sur ce qu’ils sont et sur ce qu’ils devraient être.

C’est sur leur administration que je vais actuellement jeter la vue, parce que pour qu’un Gouvernement soit conforme au Principe vrai, son administration doit se conduire par des Lois certaines et dictées par la vraie Justice ; si au contraire, elle se trouve injuste et fausse, ce sera aux Gouvernements qui l’emploient, à en tirer les conséquences sur la légitimité du Principe et du mobile auxquels ils doivent leur naissance.

Du droit public

L’Administration des Corps politiques a deux choses principales à régler ; premièrement les droits de l’Etat et de chacun des membres, ce qui fait l’objet du Droit public et de la Justice civile ; secondement, elle a à veiller à la sûreté de la Société tant générale que particulière, ce qui fait l’objet de la Guerre, de la Police et de la Justice criminelle. Chacune de ces branches ayant des Lois pour se diriger, il ne faut pour nous assurer de leur justesse, qu’examiner si ces Lois émanent directement du Principe vrai, ou si elles sont établies par l’homme seul et privé de son guide. Commençons par le Droit public.

Je n’en examinerai qu’un seul article, parce qu’il suffira pour indiquer l’obscurité où cette partie de l’Administration est encore plongée ; c’est celui des échanges que les Souverains font souvent entre eux, de différentes parties de leurs Etats, selon leur convenance.

Des échanges et des usurpations

Je demande, en effet, si après qu’un Sujet a prêté, ou est censé avoir prêté serment de fidélité à un Souverain, celui-ci a le droit de l’en délier, et cela même malgré tous les avantages qui peuvent en résulter pour l’Etat. L’usage où sont les Souverains de ne pas prendre l’aveu des Habitants des contrées qu’ils échangent, n’annonce-t-il pas que l’ancien serment n’a pas été libre, et que le nouveau ne le sera pas davantage. Or, cette conduite peut-elle jamais être conforme aux idées que les Législateurs eux-mêmes veulent nous donner d’un Gouvernement légitime ?

Dans celui dont j’ai annoncé la Vérité et l’Existence indestructible, ces échanges sont également en usage, et ceux qui se pratiquent parmi les Gouvernements reçus, n’en sont que l’image, parce que l’homme ne peut rien inventer ; mais les formalités en sont différentes, et dictées par des motifs qui en rendent tous les actes équitables ; c’est-à-dire, que l’échange y est libre et volontaire de part [151] et d’autre, qu’on n’y regarde pas les hommes comme attachés au sol, et faisant partie du domaine ; en un mot, qu’on ne confond pas leur nature avec celle des possessions temporelles.

De la loi civile

Je n’ose parler ici de ces illustres usurpations par lesquelles les différents Gouvernements prétendent acquérir un droit de propriété sur des Nations paisibles et ignorées, ou même sur des Contrées voisines et sans défense, par cela seul qu’ils manifestent contre elles leur force et leur cupidité. Il est vrai que tout se faisant par réaction dans l’Univers, la Justice a souvent laissé armer des Peuples pour la punition des Peuples criminels, mais en servant réciproquement de Ministres à sa vengeance, ils n’ont fait qu’augmenter leurs propres crimes et leur propre souillure, et ces horribles envahissements dont nous avons sous les yeux tant d’affreux exemples, ont peut-être été moins funestes à ceux qui en ont été les victimes, qu’à ceux qui les ont opérés. Venons à l’examen de la Loi civile.

Je suppose tous les droits de propriété établis, je suppose le partage de la terre fait légitimement parmi les hommes, ainsi qu’il a eu lieu dans l’origine, par des moyens que l’ignorance ferait regarder aujourd’hui comme imaginaires. Alors, quand l’avarice, la mauvaise foi, l’incertitude même viendront à produire des contestations, qui pourra les terminer ? Qui pourra assurer des droits menacés par l’injustice, et réhabiliter ceux qui auraient dépéri ? Qui pourra suivre la filiation des héritages et des mutations depuis le premier partage jusqu’au moment de la contestation ? Et cependant, comment remédier à tant de difficultés, sans avoir la connaissance évidente de la légitimité de ces droits, et sans pouvoir à coup sûr désigner le véritable propriétaire ? Comment juger sans avoir cette certitude, et comment oser prononcer sans être sûr que l’on ne couronne pas une usurpation ?

De la prescription

Or, personne n’osera nier que cette incertitude ne soit comme universelle, d’où nous conclurons hardiment que la Justice civile est souvent imprudente dans ses décisions.

Mais voici où elle est bien plus condamnable encore, et où elle montre à découvert sa témérité ; c’est lorsque dans l’extrême embarras où elle se trouve fréquemment, de reconnaître l’origine des différents droits et des différentes propriétés, elle fixe une borne à ses recherches, en assignant un temps pendant lequel toute possession paisible devient légitime, ce qu’elle appelle Prescription ; car je demande, dans le cas où la possession serait mal acquise, s’il est un temps qui puisse effacer une injustice.

Il est donc évident que la Loi civile agit d’elle-même en ce moment, il est évident que c’est elle qui crée la Justice, pendant qu’elle ne doit que l’exécuter, [152] et qu’elle répète par là cette erreur universelle par laquelle l’homme confond toujours les choses avec leur Principe.

Il suffirait peut-être de me borner à ce seul exemple sur la Justice civile, quoiqu’elle pût m’en offrir plusieurs autres qui déposeraient également contre elle, tels que ces variétés, ces contradictions où elle est exposée à tous les pas, et qui l’obligent à se désavouer elle-même dans mille occasions.

De l’adultère

J’ajouterai seulement qu’il est une circonstance où elle découvre tout à fait son imprudence et son aveuglement, et où le principe de Justice qui devrait toujours diriger sa marche, est blessé bien plus grièvement que lorsqu’elle porte des jugements hasardés sur de simples possessions. C’est lorsque pour d’autres causes que pour l’adultère, elle prononce la séparation des personnes liées par le mariage. En effet, l’adultère est le seul motif sur lequel elle puisse légitimement désunir les époux, parce que c’est la seule contravention qui blesse directement l’alliance, et que par cela seul elle est rompue, puisque c’était sur cette union sans partage qu’elle était fondée. Ainsi lorsque la Loi civile se laisse guider par d’autres considérations, elle annonce, sans aucun doute, qu’elle n’a pas la première idée d’un pareil engagement.

Je ne peux donc me dispenser d’avouer combien la marche de la Loi civile est défectueuse, tant dans ce qui regarde la personne des membres de la Société, que dans ce qui regarde tous leurs droits de propriété ; ce qui m’empêche absolument de regarder cette Loi comme conforme au Principe qui devrait avoir dirigé l’association, et me force à reconnaître ici la main de l’homme au lieu de cette main supérieure et éclairée qui devrait tout faire en sa place.

Je m’en tiendrai là sur la première partie de l’Administration des Corps politiques, mais avant de passer à la seconde, je crois à propos de dire un mot sur l’adultère que nous avons annoncé comme étant la seule cause légitime de la dissolution des Mariages.

L’adultère est le crime du premier homme, quoiqu’avant qu’il le commît, il n’y eût point de femmes. Depuis qu’il y en a, l’écueil qui le conduisit à son premier crime, subsiste toujours, et en outre les hommes sont exposés à l’Adultère de la chair. De façon que ce dernier Adultère ne peut avoir lieu sans être précédé du premier.

Ce que je dis deviendra sensible, si l’on conçoit que le premier Adultère ne s’est commis que parce que l’homme s’est écarté de la Loi qui lui avait été prescrite, et qu’il en a suivi une toute opposée ; or, l’Adultère corporel répète absolument la même chose, puisque le Mariage, pouvant être dirigé par une Loi pure, ne doit pas être l’ouvrage de l’homme plus que ses autres actions ; puisque cet homme ne devant pas avoir formé lui-même son lien, n’a pas en lui le droit de [153] le pouvoir rompre ; puisqu’enfin se livrer à l’Adultère, c’est révoquer de sa propre autorité la volonté de la Cause universelle temporelle, qui est censée avoir conclu l’engagement, et en écouter une qu’elle n’a point approuvée. Ainsi, la volonté de l’homme précédant toujours ses actions, il ne peut s’oublier dans ses actes corporels, sans s’être auparavant oublié dans sa volonté, de façon qu’en se livrant aujourd’hui à l’Adultère de la chair, au lieu d’un crime, il en commet deux.

Si celui qui lira ceci, est intelligent, il pourra bien démêler dans l’adultère de la chair, quelques indices plus clairs que l’adultère commis par l’homme avant qu’il fût soumis à la Loi des éléments. Mais autant je désire qu’on y parvienne, autant mes obligations m’interdisent le moindre éclaircissement sur ce point ; et d’ailleurs pour mon propre bien, j’aime mieux rougir du crime de l’homme, que d’en parler.

Tout ce que j’ai à dire, c’est que s’il est quelques hommes à qui l’adultère ait paru indifférent, ce n’est sûrement qu’à ceux qui ont été assez aveugles pour être Matérialistes. Car en effet, si l’homme n’avait que des sens, il n’y aurait point d’adultère pour lui, puisque la Loi des sens n’étant pas fixe, mais relative, tout pour eux doit être égal. Mais, comme il a de plus une faculté qui doit mesurer même les actions de ses sens, faculté qui se fait connaître jusque dans le choix et la délicatesse dont il assaisonne ses plaisirs corrompus, on voit si l’homme peut de bonne foi se persuader l’indifférence de pareils actes.

Ainsi, loin d’adopter cette opinion dépravée, j’emploierai tous mes efforts pour la combattre. J’assurerai hautement que le premier adultère a été la cause de la privation et de l’ignorance où l’homme est .encore plongé, et que c’est là ce qui a changé son état de lumière et de splendeur en un état de ténèbres et d’ignominie.

Le second adultère, outre qu’il rend encore plus rigoureux le premier Arrêt, expose l’homme temporellement à des désordres inexprimables, à des souffrances cruelles, et à des malheurs dont il ignore souvent la principale source, et qu’il est bien éloigné de soupçonner si près de lui ; ce qui n’empêche pas cependant qu’ils ne puissent avoir une multitude d’autres causes.

C’est encore dans cet adultère corporel que l’homme pourrait aisément se former l’idée des maux qu’il prépare aux fruits de ses crimes, en réfléchissant que cette Cause temporelle universelle, ou cette volonté supérieure ne préside pas à des assemblages qu’elle n’a pas approuvés, ni à plus forte raison à ceux qu’elle condamne ; que si sa présence est nécessaire à tout ce qui existe temporellement, soit sensible, soit intellectuel, l’homme destitue sa postérité de ce soutien, quand il l’engendre d’après une volonté illégitime ; et que par conséquent, il expose [154] cette postérité à des pâtiments inouïs, et au dépérissement terrible de toutes les facultés de son Etre.

Des espèces d’hommes irrégulières

Mais ce serait dans les divers adultères originels, que les hommes avides de Sciences trouveraient l’explication de toutes ces peuplades abâtardies, de toutes ces Nations dont l’espèce est si bizarrement construite, ainsi que de toutes ces générations monstrueuses, et mal colorées dont la Terre est couverte, et à qui les Observateurs cherchent en vain une classe dans l’ordre des Ouvrages réguliers de la Nature.

Qu’on ne m’objecte pas ces beautés arbitraires, fruit de l’habitude, qui sont admises dans les diverses contrées : ce ne sont que les sens qui les jugent, et les sens s’accoutument à tout. Il y a très certainement pour l’espèce humaine une régularité fixe et indépendante de la convention et du caprice des Peuples ; car le corps de l’homme a été constitué par un nombre. Il y a aussi une Loi pour sa couleur, et elle nous est assez clairement indiquée par l’arrangement et l’ordre des Eléments dans la composition de tous les corps, où l’on voit toujours le sel à la surface. C’est pour cela que les différences du climat et celles que la manière de vivre opèrent souvent, tant sur la forme que sur la couleur du corps, ne détruisent point le principe qui vient d’être établi ; car la régularité de la stature des hommes, ne consiste pas dans l’égalité de leur grandeur réciproque, mais dans la juste proportion de toutes leurs parties.

De la pudeur

De même, quoiqu’il y ait des nuances dans leur vraie couleur, cependant il y a un degré qu’elles ne peuvent jamais passer, parce que les Eléments ne sauraient changer de place, sans une action contraire à celle qui leur est naturelle.

Ainsi, attribuons sans crainte aux dérèglements des Ancêtres des Nations, tous ces signes corporels, qui sont un indice frappant d’une souillure originelle ; attribuons à la même source, l’abrutissement où des Peuples entiers sont tellement plongés qu’ils ont perdu tout sentiment de pudeur et de honte, et que non seulement ils n’interdisent pas l’adultère, mais que même ils sont si peu choqués des nudités, que pour quelques-uns d’entre eux, l’acte de la génération corporelle est devenu une cérémonie publique et religieuse. Ceux qui d’après ces observations ont jugé que le sentiment de la pudeur n’était point naturel aux hommes, n’ont pas fait attention qu’ils prenaient leurs exemples parmi des Peuples abâtardis ; ils n’ont pas vu que ceux qui montrent le moins de répugnance et de délicatesse à cet égard, sont aussi les plus abandonnés à la vie des sens, et si peu avancés dans la jouissance et l’usage de leurs facultés intellectuelles, qu’ils ne diffèrent presque plus des bêtes que par quelques vestiges de Lois qui leur ont été transmises, et qu’ils conservent par habitude et par imitation.

Lorsque les Observateurs ont voulu, au contraire, prendre leurs exemples dans [155] les sociétés policées, où le respect du lien conjugal et la pudeur ne sont presque jamais que l’effet de l’éducation, ils se sont encore trompés dans leurs jugements, parce que ces Sociétés n’éclairant pas l’homme sur les droits de sa véritable nature, y suppléent par des instructions et des sentiments factices, que le temps, les lieux, le genre de vie, font disparaître ; aussi, en ôtant de ces Sociétés policées, les dehors de décence reçue, ou une attache plus ou moins forte aux principes de la première éducation, on n’y trouverait peut-être pas réellement plus de pudeur que parmi les Nations les plus grossières ; mais cela ne prouvera jamais rien contre la vraie Loi de l’homme, parce que dans ces deux exemples, les Peuples dont il est question en sont également éloignés, les uns par défaut de culture et les autres par dépravation ; en sorte qu’aucun d’eux ne sont dans leur état naturel.

Des deux lois naturelles

Pour résoudre la difficulté, il fallait donc remonter jusqu’à cet état naturel de l’homme ; alors on aurait vu que la forme corporelle étant l’Etre le plus disproportionné avec l’homme intellectuel, lui offrait le spectacle le plus humiliant ; et que s’il connaissait le Principe de cette forme, il ne pourrait la considérer sans rougir, quoique cependant chacune des parties de ce même corps ayant un but et un emploi différent, elles ne fussent pas toutes propres à lui inspirer la même horreur. On y aurait vu, dis-je, que cet homme aurait frémi à la seule idée d’adultère, en ce qu’elle lui aurait retracé le souvenir affreux et désespérant de ce premier adultère, d’où sont découlés tous ses malheurs. Mais comment les Observateurs auraient-ils considéré l’homme dans son Principe ? Ils ne lui en connaissaient aucun ; alors quelle confiance pourrions-nous donc ajouter à leurs opinions ?

N’oublions donc jamais que toutes les difformités et tous les vices que les différentes Nations montrent, soit dans leurs corps, soit dans leur Etre pensant, viennent de ce que leurs Ancêtres n’avaient pas suivi leur Loi naturelle, ou qu’elles-mêmes s’en sont écartées : et que les Matérialistes ne me croient pas à présent d’accord avec eux, en m’entendant parler ici d’une Loi naturelle pour l’homme ; je veux, comme eux, qu’il suive sa Loi naturelle, mais nous différons, en ce qu’ils veulent qu’il suive la Loi naturelle de la bête, et moi celle qui l’en distingue, c’est-à-dire, celle qui éclaire et assure tous ses pas, celle, en un mot, qui tient au flambeau même de la Vérité.

Des deux adultères

N’oublions pas, je le répète, que le second crime de l’homme ou l’adultère corporel, ne prend sa source que dans le premier adultère, ou celui de la volonté, par lequel l’homme a suivi dans son œuvre une Loi corrompue, au lieu de la Loi pure qui lui était imposée. Car, si l’homme peut commettre aujourd’hui l’adultère avec la femme, il peut encore plus, comme dans l’origine, commettre un adultère sans la femme, c’est-à-dire, un adultère intellectuel puisqu’après la [156] première cause temporelle, rien dans le temps n’est plus puissant que la volonté de l’homme, et puisqu’elle a des pouvoirs, lors même qu’elle est impure et criminelle, en similitude du Principe qui s’est fait mauvais.

Que l’on examine ensuite, si l’homme qui se trouverait être l’auteur de tous les désordres que nous venons d’exposer, devrait jamais être heureux et en paix, et s’il pourrait se cacher à lui-même qu’il doit encore plus de tributs à la Justice, que sa malheureuse postérité.

Ceux qui croiraient remédier à tous ces maux en rendant nuls les résultats de leurs crimes, ne prétendront jamais de bonne foi, faire adopter cette opinion dépravée, et ils ne peuvent douter, au contraire, que ce ne soit tourner contre eux le fléau tout entier, tandis que leur postérité l’aurait pu partager avec eux. En outre, c’est donner à ce même fléau une extension sans mesure, puisque par cet Acte criminel, joint aux adultères corporel et intellectuel, de toutes les Lois qui forment l’Essence de l’homme, il n’y en a pas une qui ne soit violée.

Je ne pourrais sans indiscrétion m’étendre davantage sur cet objet : les Vérités profondes ne conviennent pas à tous les yeux ; mais, quoique je n’expose pas aux hommes la Raison première de toutes les Lois de la Sagesse, ils n’en sont pas moins tenus de les observer, parce qu’elles sont sensibles, et que l’homme peut connaître tout ce qui est sensible. De plus, quoiqu’il soit aussi reçu parmi eux que la Génération est un mystère, il n’en est pas moins vrai qu’elle a dans l’homme une Loi et un ordre inconnus à la brute, et que les droits qui y sont attachés sont les plus beaux témoignages de sa grandeur, comme aussi la source de sa condamnation et de sa misère.

De l’administration criminelle

Laissons nos lecteurs méditer sur ce point, et passons à la seconde partie de l’Administration sociale, savoir, celle qui veille à la sûreté extérieure et intérieure de l’Etat.

Nous avons vu que cette seconde partie ayant deux objets, avait aussi deux sortes de Lois pour se diriger ; les premières chargées de veiller au-dehors, forment des Lois de la guerre, et les droits politiques des Nations. Mais, comme j’ai fait voir que la manière d’être des Peuples, et l’habitude où ils sont de se considérer respectivement comme ennemis, étaient fausses, je ne peux pas avoir plus de confiance dans les Lois qu’ils se sont faites sur ces objets.

On sera facilement d’accord avec moi, si l’on examine ces incertitudes continuelles, où l’on voit errer les Politiques qui veulent chercher parmi les choses humaines, une base à leurs Établissements. Comme ils ne connaissent pour principe des Gouvernements que la force ou la convention ; comme ils ne tendent qu’à se passer de leur unique point d’appui ; comme ils veulent ouvrir, et que cependant ils s’obstinent à ne vouloir point se servir de la seule clef avec laquelle [157] ils pourraient y parvenir, leurs recherches restent absolument sans fruits. C’est pour cela que je ne m’étendrai pas au-delà de ce que j’ai déjà dit sur ce sujet.

Du droit de punir

Ce ne sera donc que sur la seconde espèce de Lois, ou sur celles qui s’occupent de la sûreté intérieure de l’Etat, que se dirigeront mes observations, c’est-à-dire, sur cette partie de l’Administration qui concerne la Police et les Lois criminelles ; je réunis même ces deux branches sous un seul point de vue, parce que, malgré la différence des objets qu’elles embrassent, elles ont chacune pour but le maintien de l’ordre, et la réparation des délits ; ce qui leur donne à l’une et l’autre la même origine, et les fait également dériver du droit de punir.

Mais dans l’examen que j’en vais faire, mon dessein sera toujours le même que dans tout le cours de cet Ouvrage, et je continuerai de chercher dans tout, si les choses sont ou non conformes à leur Principe, afin que chacun en tire les conséquences, et s’instruise par lui-même, plutôt que par mes propres Jugements.

J’examinerai donc ici dans quelle main le droit de punir doit principalement résider, et ensuite de quelle manière celui qui en sera revêtu devra légitimement y procéder ; car, sans tous ces éclaircissements, ce serait être étrangement téméraire que de prendre le glaive, puisqu’il pourrait également tomber sur l’innocent et sur le coupable, et que quand même il n’y aurait pas cet inconvénient à craindre, et qu’il fût possible que les coups ne tombassent jamais que sur des criminels, il resterait encore incertain de savoir si celui qui frappe en a le droit.

S’il est un Principe supérieur, unique et universellement bon, comme tous mes efforts ont tendu jusqu’à présent à l’établir ; s’il est un Principe mauvais dont j’ai aussi démontré l’existence, qui travaille sans cesse à s’opposer à l’action de ce Principe bon, il est comme inévitable que dans cette classe intellectuelle, il n’y ait des crimes.

Or, la Justice étant un des attributs essentiels de ce Principe bon, les crimes ne peuvent soutenir un seul instant sa présence, et la peine en est aussi prompte qu’indispensable ; c’est là ce qui prouve la nécessité absolue de punir, dans ce Principe bon.

L’homme, dans sa première origine, éprouva physiquement cette Vérité, et il fut solennellement revêtu de ce droit de punir ; c’est même là ce qui faisait sa ressemblance avec son Principe ; et c’est aussi en vertu de cette ressemblance que sa Justice était exacte et sûre ; que ses droits étaient réels, éclairés, et n’auraient jamais été altérés, s’il avait voulu les conserver ; c’est alors, dis-je, qu’il avait véritablement le droit de vie et de mort sur les malfaiteurs de son Empire.

Mais rappelons-nous bien que ce n’était point sur ses semblables qu’il aurait pu l’exercer, parce que, dans la Région qu’il habitait alors, il ne peut y avoir de Sujets parmi des Etres semblables.

Du droit de vie et de mort

[158] Lorsqu’en dégénérant de cet état glorieux, il a été précipité dans l’état de nature, d’où résulte l’état de Société, et bientôt celui de corruption, il s’est trouvé dans un nouvel ordre de choses, où il a eu à craindre et à punir de nouveaux crimes. Mais, de même qu’aucun homme dans l’état actuel, ne peut avoir une juste autorité sur ses semblables, sans avoir par ses efforts retrouvé les facultés qu’il a perdues ; de même, quelque soit cette autorité, elle ne peut faire découvrir en lui le droit de punir corporellement ses semblables, ni le droit de vie et de mort sur des hommes ; puisque ce droit de vie et de mort corporelle, il ne l’avait pas même pendant sa gloire, sur les Sujets soumis à sa domination.

Il faudrait pour cela, que par sa chute, son empire se fût étendu, et qu’il eût acquis de nouveaux Sujets. Mais, loin qu’il en ait augmenté le nombre, nous voyons au contraire, qu’il a perdu l’autorité qu’il avait sur les anciens ; nous voyons même que la seule espèce de supériorité qu’il puisse acquérir sur ses semblables, c’est celle de les redresser, quand ils s’égarent ; de les arrêter, quand ils se livrent au crime, ou bien plutôt celle de les soutenir, en les rapprochant, par son exemple et par ses vertus, de l’état dont ils n’ont plus la jouissance ; et non celle de pouvoir par lui-même, exercer sur eux un empire que leur propre nature désavoue.

Source du droit de punir

Ce serait donc en vain que nous chercherions aujourd’hui en lui, les titres d’un Législateur et d’un Juge. Cependant, selon les Lois de la Vérité, rien ne doit rester impuni, et il est inévitable que la Justice n’ait universellement son cours, avec l’exactitude la plus précise, tant dans l’état sensible, que dans l’état intellectuel. Alors si l’homme par sa chute, loin d’acquérir de nouveaux droits, s’est laissé dépouiller de ceux qu’il avait, il faut absolument trouver ailleurs que dans lui, ceux dont il a besoin pour se conduire dans cet état social auquel il est à présent lié.

Et, où pourrons-nous mieux les découvrir que dans cette même Cause temporelle et physique qui a pris la place de l’homme, par ordre du premier Principe ? N’est-ce pas elle, en effet, qui a été substituée au rang que l’homme a perdu par sa faute, n’est-ce pas elle dont la destination et l’emploi ont été d’empêcher que l’ennemi ne demeurât maître de l’Empire dont l’homme avait été chassé ? En un mot, n’est-ce pas elle qui est préposée pour servir de fanal à l’homme, et pour l’éclairer dans tous ses pas ?

C’est donc par elle seule que doit s’opérer aujourd’hui, et l’œuvre que l’homme avait à faire anciennement, et celui qu’il s’est imposé lui-même, en venant habiter un lieu qui n’avait pas été créé pour lui.

Voilà ce qui peut seul expliquer et justifier la marche des Lois criminelles de l’homme. La société où il vit nécessairement et à laquelle il est destiné, fait naître [159] des crimes ; il n’a en lui ni le droit, ni la force de les arrêter ; il faut donc absolument que quelqu’autre cause le fasse pour lui, car les droits de la Justice sont irrévocables.

Cependant, cette Cause étant au-dessus des choses sensibles, quoiqu’elle les dirige et qu’elle y préside ; et les punitions de l’homme en société devant être sensibles comme le sont ses crimes, il faut qu’elle emploie des moyens sensibles pour manifester ses décisions, de même que pour faire exécuter ses jugements.

C’est la voix de l’homme qu’elle emploie pour cette fonction, quand toutefois il s’en est rendu digne ; c’est lui qu’elle charge d’annoncer la Justice à ses semblables, et de la leur faire observer. Ainsi, loin que l’homme soit par son essence le dépositaire du glaive vengeur des crimes, ses fonctions mêmes annoncent que ce droit de punir réside dans une autre main dont il ne doit être que l’organe.

On voit aussi quels avantages infinis résulteraient pour le Juge qui aurait obtenu d’être vraiment l’organe de cette Cause intelligente, temporelle, universelle ; il trouverait en elle une lumière sûre qui lui ferait discerner sans erreur l’innocent d’avec le coupable ; par là il serait à couvert des injustices, il serait sûr de mesurer les peines aux délits, et de ne pas se charger lui-même de crimes, en travaillant à réparer ceux des autres hommes.

Cet inestimable avantage, quelqu’inconnu qu’il soit parmi les hommes en général, n’offre cependant rien qui doive étonner, ni qui surpasse tous ceux dont j’ai fait voir jusqu’à présent, que l’homme était susceptible ; ils proviennent tous des facultés de cette Cause active et intelligente, destinée à établir l’ordre dans l’Univers, parmi tous les Étres des deux natures ; et si par son moyen, l’homme peut s’assurer de la nécessité, et de la vérité de sa Religion et de son culte ; s’il peut acquérir des droits incontestables qui l’élèvent et qui l’établissent légitimement au-dessus de ses semblables ; il peut sans doute espérer les même secours pour l’Administration sûre de la Justice civile ou criminelle, dans la Société confiée à ses soins.

D’ailleurs, tout ce que j’ai avancé, se trouve figuré et indiqué par ce qui s’observe vulgairement dans la Justice criminelle. Le juge n’est-il pas censé s’oublier lui-même, pour devenir le simple agent et l’organe de la Loi ? Cette Loi, quoiqu’humaine, n’est-elle pas sacrée pour lui ? Ne prend-il pas tous les moyens qu’il connaît pour éclairer sa conduite et ses Jugements, et pour proportionner, autant que la Loi le permet, la punition au crime ; ou plutôt n’est-ce pas le plus souvent cette Loi même qui en est la mesure ; et quand le Juge l’observe, ne se persuade-t-il pas avoir agi selon la Justice ?

Des témoins

Ce serait donc l’homme lui-même qui nous instruirait de la réalité de ce Principe, quand d’ailleurs nous n’en aurions pas la .persuasion la plus intime. [160] Mais en même temps, il nous parait encore plus manifeste, que la Justice criminelle en usage parmi les Nations, n’est en effet que la figure de celle qui appartient au Principe dont nous parlons ; et que ne le prenant point pour appui, elle marche dans les ténèbres, comme toutes les autres institutions humaines, d’où résulte dans ses effets une chaîne affreuse d’iniquités, et de véritables assassinats.

En effet, cette obligation imposée au Juge de s’oublier lui-même et son propre témoignage, pour n’écouter que la voix des témoins, annonce bien, à la vérité, qu’il y a des témoins qui ne mentent pas, et que c’est leur déposition qui devrait le diriger. Mais aussi, comme ces témoins ne doivent pas être susceptibles de corruption, il est bien évident que la Loi a tort de ne les chercher que parmi des hommes, dont elle peut craindre et l’ignorance et la mauvaise foi, parce qu’alors c’est s’exposer à prendre le mensonge pour preuve, et se rendre tout à fait inexcusable, puisque ce n’est qu’envers un témoin sûr et vrai, que le Juge doit s’oublier lui-même, et se transformer en un simple instrument ; puisque enfin la Loi fausse sur laquelle il croit pouvoir s’appuyer, ne se chargera jamais de ses erreurs, ni de ses crimes.

Du pouvoir humain

C’est donc pour cela qu’aux yeux du Juge même, le plus important de ses devoirs est de chercher à démêler la vérité, dans la déposition des témoins ; or, comment pourra-t-il y réussir sans le secours de cette lumière que je lui indique comme son seul guide en qualité d’homme, et comme devant l’accompagner à tous les instants ?

N’est-ce donc pas déjà un vice énorme dans les Lois criminelles, que de n’avoir pas eu cette lumière pour principe ; et ce défaut n’expose-t-il pas le Juge aux plus grands abus ? Mais examinons ceux qui résulteront de la puissance même que la Loi humaine s’attribue ?

Lorsque les hommes ont dit que la Loi politique se chargeait de la vengeance des Particuliers, à qui elle défendait alors de se faire justice par eux-mêmes, il est certain qu’ils lui ont donné par-là des privilèges qui ne pourront jamais lui convenir tant qu’elle sera réduite à elle-même.

Je conviens néanmoins que cette Loi politique, qui peut en quelque façon mesurer ses coups, renferme une sorte d’avantage, en ce que sa vengeance ne sera pas toujours illimitée, comme celle des individus pourrait l’être.

Mais premièrement, elle peut se tromper sur les coupables, et un homme ne se trompe pas aussi facilement sur son propre adversaire.

Secondement, si cette vengeance particulière, quelque admissible qu’elle fût dans le cas où l’homme ne serait doué que de la nature sensible, est cependant entièrement étrangère à sa nature intellectuelle ; si cette nature intellectuelle non seulement n’a jamais eu le droit de punir corporellement, mais même se trouve [161] aujourd’hui dépouillée de toute espèce d’autorité, et ne peut en aucune façon exercer la Justice, jusqu’à ce qu’elle ait recouvré son état d’origine, il est bien certain que la Loi politique qui ne sera pas guidée par une autre lumière, commettra les mêmes injustices sous un autre nom.

Car, si un homme me nuit en quelque genre que ce soit, il est coupable selon les Lois de toute Justice ; si de moi-même, je le frappe, que je répande son sang, ou que je le tue, je manque comme lui, aux Lois de ma vraie nature, et à celles de la Cause intelligente et physique qui doit me guider. Lors donc que la Loi politique toute seule, prendra ma place pour la punition de mon ennemi, elle prendra la place d’un homme de sang.

En vain on m’objecterait à présent, que par la convention sociale, chaque Citoyen s’est soumis, en cas de prévarication, aux peines portées par les différentes Lois criminelles ; car, ainsi qu’on l’a vu, si les hommes n’ont pas pu légitimement établir les Corps politiques, par le seul effet de leur convention un Citoyen ne pourra pas plus transmettre à ses Concitoyens le droit de le punir ; puisque sa vraie nature ne le lui a pas donné, et puisque le contrat qu’il est censé avoir fait avec eux, ne peut étendre l’essence qui constitue l’homme.

Dira-t-on que cet acte de vengeance politique, ne se considère plus comme étant opéré par l’homme, mais par la Loi ? Je répondrai toujours que cette Loi politique, destituée de son flambeau, n’est qu’une pure volonté humaine à qui, même l’unanimité des suffrages ne donne pas un pouvoir de plus. Dès lors, si c’est un crime pour l’homme d’agir par violence, et de son propre mouvement ; si c’est un crime pour lui de répandre le sang, la volonté réunie de tous les hommes de la terre, ne pourrait jamais l’effacer.

Pour éviter cet écueil, les Politiques ont cru ne pouvoir mieux faire que d’envisager un criminel comme traître, et comme tel, ennemi du Corps social ; alors le plaçant comme dans un état de guerre, sa mort leur paraît légitime, parce que les Corps politiques étant formés, selon eux, à l’image de l’homme, doivent aussi veiller comme lui, à leur propre conservation. Ainsi, d’après ces principes, l’autorité souveraine a droit de disposer de toutes ses forces contre les malfaiteurs qui menacent l’Etat, soit en lui-même, soit dans ses membres.

Mais premièrement, on verra sans peine le vice de cette comparaison, quand on observera que dans un combat d’homme à homme, c’est vraiment l’homme qui se bat, au lieu que dans la Guerre entre les Nations, on ne peut pas dire que ce sont les Gouvernements qui combattent, attendu que ce ne sont que des Étres moraux, dont l’action Physique est imaginaire.

Secondement, outre que j’ai fait voir que la Guerre entre les Nations ne s’occupait pas de son véritable objet, son but même n’est pas de détruire des hommes, [162] mais bien plutôt de les empêcher de nuire : jamais on n’y devrait tuer un ennemi que lorsqu’il est impossible de le soumettre ; et parmi les Guerriers, il sera toujours plus glorieux de vaincre une Nation, que de l’anéantir.

Or, certainement l’avantage d’un Royaume entier contre un coupable, est assez manifeste, pour que le droit et la gloire de le tuer, disparaissent.

D’ailleurs, ce qui prouve que ce prétendu droit ne ressemble en rien au droit de la Guerre, c’est que là la vie de chaque Soldat est en danger, et la mort de chaque ennemi est incertaine ; au lieu qu’ici un appareil inique accompagne les exécutions. Cent hommes s’arment, s’assemblent, et vont de sang-froid exterminer un de leurs semblables, à qui ils ne laissent pas même l’usage de ses forces ; et l’on veut que le simple pouvoir humain soit légitime, lui qu’on peut tromper tous les jours ; lui qui prononce si souvent des sentences injustes ; lui enfin, qu’une volonté corrompue peut convertir en un instrument d’assassin.

Non, l’homme a sans doute en lui d’autres règles ; s’il sert quelquefois d’organe à la Loi supérieure pour en prononcer les oracles, et pour disposer de la vie des hommes, c’est par un droit respectable pour lui, et qui en même temps peut lui apprendre à diriger sa marche sur ta justice et sur l’équité.

Veut-on mieux encore juger de son incompétence actuelle, il ne faut pour cela que réfléchir sur ses anciens droits. Pendant sa gloire il avait pleinement le droit de vie et de mort incorporelle, parce que jouissant alors de la vie même, il pouvait à son gré la communiquer à ses sujets, ou la leur retirer, quand la prudence le lui faisait juger nécessaire ; et comme ce n’était que par sa présence qu’ils pouvaient vivre, il avait aussi, seulement en se séparant d’eux, le pouvoir de les faire mourir.

Aujourd’hui, il n’a plus que par étincelles cette vie première, et encore n’est-ce plus envers ses anciens sujets, mais envers ses semblables qu’il peut parvenir à en faire usage.

Quant à ce droit de vie et de mort corporelle, qui fait l’objet de la question présente, nous pouvons assurer qu’il appartient encore moins à l’homme considéré en lui-même et pris dans son état actuel. Car, peut-il se dire jouissant et dispensateur de cette vie corporelle qui lui est donnée, et qu’il partage avec toute son espèce ? Ses semblables ont-ils besoin de son secours pour respirer et pour vivre corporellement ? Sa volonté, toutes ses forces même suffiront-elles pour leur conserver l’existence, et n’est-il pas obligé à tout moment, de voir la Loi de nature agir cruellement sur eux, sans qu’il puisse en arrêter le cours ?

De même, a-t-il en lui un pouvoir et une force inhérente qui puissent généralement leur ôter la vie selon son gré ? Lorsque sa volonté corrompue le porte à y penser, quelle distance n’y a-t-il pas entre cette pensée et le crime qui la doit [163] suivre ? Quels obstacles, quels tremblements entre le projet et l’exécution ? Et ne voit-on pas que les soins qu’il prend pour disposer ses attaques, ne répondent presque jamais pleinement à ses vues ?

Du droit d’exécution

Nous dirons donc avec vérité, que par les lois simples de son Etre corporel, l’homme doit trouver partout de la résistance ; ce qui prouve que cet Etre corporel ne lui donne aucun droit.

Et en effet, n’avons-nous pas vu assez clairement que l’Etre corporel n’avait qu’une vie secondaire, qui était dans la dépendance d’un autre Principe ; par conséquent, n’est-il pas évident que tout Etre qui n’aurait rien de plus, serait également dépendant, et dès lors aurait la même impuissance ?

Ce ne serait donc pas, je le répète, dans l’homme corporel, pris en lui-même, que nous pourrions reconnaître ce droit essentiel de vie et de mort qui constate une véritable autorité, et tout ceci ne servira qu’à confirmer ce qui a été établi sur la source, où l’homme doit aujourd’hui puiser un pareil droit.

Ce sera encore moins dans lui que nous trouverons le droit d’exécution ; puisque, s’il n’employait la violence et des forces étrangères, il serait rare qu’il pût venir à bout de faire périr un malfaiteur, à moins d’avoir recours à la trahison ou à la ruse, et ces moyens seraient bien éloignés d’annoncer un vrai pouvoir dans l’homme.

Cependant, l’exécution des Lois criminelles est absolument nécessaire pour que la Justice ne soit pas inutile ; bien plus, je prétends qu’elle est inévitable. Ainsi, puisque ce droit ne peut nous appartenir, il faudra encore le remettre, ainsi que le droit de juger, dans la main qui doit nous servir de guide. C’est elle qui donnera une vraie force à l’arme naturelle de l’homme, et qui le mettra dans le cas de faire exécuter les Décrets de la Justice, sans attirer sur lui des condamnations.

Tels sont du moins les moyens que les vrais Législateurs ont mis en usage, quoiqu’ils ne nous les fassent connaître que par des Symboles et des Allégories. Peut-être même employèrent-ils la main de leurs semblables, pour opérer en apparence la punition des criminels, pour frapper par des figures sensibles les yeux grossiers des Peuples qu’ils gouvernaient ; et pour couvrir d’un voile les ressorts secrets qui dirigeaient l’exécution.

Je parle ainsi avec d’autant plus d’assurance, que l’on a vu ces Législateurs se servir du même voile, dans le simple exposé de leurs Lois civiles et sociales. Quoiqu’elles fussent l’ouvrage d’une main sûre et supérieure, ils se sont attachés à ne parler qu’aux sens, pour ne point profaner leur science.

Mais, quant à leurs Lois criminelles, ils en ont peint le tableau sensible avec une extrême sévérité ; pour faire sentir aux Peuples qui leur étaient soumis, toute [164] la rigueur de la véritable Justice, et pour leur faire concevoir que le moindre des Actes réfractaires à la Loi, ne pouvait demeurer impuni. C’est dans cette vue, que quelques-uns d’eux ont mis des punitions jusque sur les bêtes.

Du rapport des peines aux crimes

Toutes ces observations nous apprennent de nouveau, que l’homme ne peut trouver dans lui, ni le droit de condamner son semblable, ni celui d’en exécuter la condamnation.

Mais, quand ce droit serait réellement de l’essence des hommes qui gouvernent, ou qui sont employés au maintien de la Justice criminelle dans les Gouvernements, ainsi qu’ils en sont tous persuadés, il resterait toujours à décider une question bien plus difficile encore, ce serait de savoir comment ils trouveront une règle sûre pour diriger leurs Jugements, et pour appliquer les peines avec justesse, en les proportionnant exactement à l’étendue et à la nature des crimes ; toutes choses sur lesquelles la Justice criminelle est aveugle, incertaine, et n’a presque jamais pour guide que le préjugé régnant, le génie, ou la volonté du législateur.

Il est des gouvernements, qui, sentant leur profonde ignorance, ont eu la bonne foi d’en convenir, et ont sollicité les conseils des hommes éclairés sur ces matières. Je loue leur zèle d’avoir pris sur eux de faire de pareilles démarches ; mais je ne crains point de leur assurer qu’en vain en espéreront-ils des lumières satisfaisantes, tant qu’ils n’iront les chercher que dans l’opinion et l’intelligence de l’homme, et qu’ils ne se sentiront pas le courage, ni la résolution d’aller eux-mêmes les puiser dans leur vraie source.

Car les plus célèbres des Politiques et des Jurisconsultes n’ont point encore éclairci cette difficulté ; ils ont pris les Gouvernements tels qu’ils étaient ; ils ont admis, comme le Vulgaire, que la base en était réelle, et que la science et le droit de punir étaient dans l’homme ; ensuite ils se sont épuisés en recherches pour asseoir un édifice solide sur ce fondement ; mais, comme on ne peut douter qu’ils ne bâtissent sur une supposition, il est clair que les Gouvernements qui veulent s’instruire, doivent s’adresser à d’autres Maîtres.

Je ne décide donc point quelles sont les peines qui conviennent à chaque crime, je prétends, au contraire, qu’il n’est pas possible à l’homme de jamais rien statuer d’absolument fixe sur ces objets, parce que n’y ayant pas deux crimes égaux, si la même peine est prononcée, il en résulte certainement une injustice.

Des codes criminels

Mais la simple raison de l’homme doit au moins lui enseigner à ne chercher la punition du coupable, que dans l’objet et l’ordre qui ont été blessés, et à ne pas les prendre dans une autre classe, laquelle n’ayant point de rapport avec le sujet du délit, se trouverait blessée à son tour, sans que le délit en fût réparé.

Voilà pourquoi la Justice humaine est si faible et si horriblement défectueuse, en ce que tantôt son pouvoir est nul, comme dans le suicide et dans les crimes [165] qui lui sont cachés ; tantôt ce pouvoir n’agit qu’en violant l’analogie qui devrait la guider sans cesse, comme il arrive dans toutes les peines corporelles, qu’elle prononce pour des crimes qui n’attaquent point les personnes, et qui ne tombent que sur les possessions.

Lors même qu’elle paraît observer le plus cette analogie, et qu’elle semble à cet égard conserver une sorte de lumière, cette Justice humaine est encore infiniment fautive, en ce qu’elle n’a qu’un très petit nombre de punitions à infliger dans chaque classe, pendant que dans chacune de ces classes, les crimes sont sans nombre et toujours différents.

Voilà aussi pourquoi les Lois criminelles écrites sont un des plus grands vices des Etats, parce que ce sont des Lois mortes, et qui demeurent toujours les mêmes, tandis que le crime croît et se renouvelle à tous les instants. Le talion en est presque entièrement banni, et en effet, elles n’en peuvent presque jamais remplir humainement toutes les clauses, soit qu’elles ne connaissent pas toujours toutes les circonstances des crimes, soit que quand même elles les connaîtraient, elles ne soient pas assez fécondes par elles-mêmes, pour produire toujours le véritable remède à des maux si multipliés.

Alors, que sont donc ces codes criminels, si nous n’y trouvons pas ce talion, la seule Loi pénale qui soit juste, la seule qui puisse régler sûrement la marche de l’homme, et qui, par conséquent, ne pouvant venir de lui, est nécessairement l’ouvrage d’une main puissante, dont l’intelligence sait mesurer les peines, et les étendre ou les resserrer selon le besoin ?

Des tortures

Je ne m’arrête point à cet usage barbare, par lequel les Nations ne se contentent pas de condamner un homme aveuglément, mais emploient encore sur lui les tortures pour. en exprimer la Vérité. Rien n’annonce plus la faiblesse et l’obscurité où languit le Législateur, puisque, s’il jouissait de ses véritables droits, il n’aurait pas besoin de ces moyens faux et cruels, qui servent de guides à ses Jugements ; puisqu’en un mot la même lumière, qui l’autoriserait à juger son semblable, à faire exécuter ses condamnations, et qui l’instruirait de la nature des peines qu’il doit infliger, ne le laisserait pas non plus dans l’erreur sur le genre des crimes, ni sur les noms des coupables et des complices.

Aveuglement des législateurs

Mais ce qui nous découvre clairement l’impuissance et l’aveuglement des Législateurs, c’est de voir qu’ils n’infligent de peines capitales, qu’aux crimes qui tombent sur le sensible et sur le temporel ; tandis qu’il s’en commet une multitude autour d’eux, qui tombent sur des objets bien plus importants, et qui échappent tous les jours à leur vue. Je parle de ces idées monstrueuses qui font de l’homme un Etre de Matière ; de ces Doctrines corrompues et désespérantes qui lui ôtent jusqu’au sentiment de l’ordre et du bonheur ; en un mot, de ces systèmes infects, [166] qui portant la putréfaction jusque dans son propre germe, l’étouffent ou le rendent absolument pestilentiel, et font que le Souverain n’a plus à régner que sur de viles machines, ou sur des brigands.

Des faux jugements

C’est assez s’étendre sur la défectuosité de l’Administration ; bornons-nous actuellement à rappeler à ceux qui commandent et à ceux qui jugent, quelles sont les injustices auxquelles ils s’exposent quand ils agissent dans l’incertitude et sans être assurés de la légitimité de leur marche.

Le premier de ces inconvénients est de courir le risque de condamner un innocent. Or les maux qui en résultent sont de nature à ne pouvoir jamais s’évaluer par l’homme, parce qu’ils dépendent en grande partie du tort plus ou moins considérable, que doit en éprouver le condamné, par rapport aux fruits qu’il aurait pu recueillir de ses facultés intellectuelles, s’il fût resté plus longtemps sur la Terre ; et par rapport à l’impression décourageante que doit faire sur lui un supplice infamant, cruel et inattendu ; comment le Juge pourrait-il donc jamais estimer l’étendue de tous ces maux, s’il n’acquérait un jour le sentiment amer de ses imprudences et de ses écarts ? Et cependant, comment pourrait-il satisfaire à la Justice, s’il n’en subissait rigoureusement l’expiation ?

Le second inconvénient est celui d’infliger à un coupable, une autre peine que celle qui était applicable à son crime. Dans ce cas, voici la chaîne des maux que le Juge imprudent prépare, soit à sa victime, soit à lui-même.

Premièrement, le supplice auquel il la condamne, ne la dispense en rien de celui que la vraie Justice lui a assigné. Bien plus, il ne fait que le rendre plus assuré, puisque, sans cette condamnation précipitée, peut-être la vraie Justice eût-elle laissé au coupable le temps d’expier sa faute par des remords, et que toute rigoureuse qu’elle est, elle eût réduit son tribut à des repentirs.

Secondement, si le Jugement léger et aveugle de l’homme, ôte le temps du repentir au criminel, l’atrocité de l’exécution lui en ôte la force, et l’expose à perdre dans le désespoir, une vie précieuse, dont un usage plus juste et un sacrifice fait à temps, auraient pu effacer tous ses crimes ; de façon que c’est lui faire encourir deux peines pour une, et dont la première, loin de rien expier, peut au contraire, lui faire multiplier ses iniquités, et rendre par-là la seconde peine plus inévitable.

Lors donc que le Juge voudra se considérer de près, il ne pourra se dispenser de s’imputer la première de ces peines, qui ne diffère d’un assassinat que par la forme ; ensuite il sera obligé de s’imputer aussi toutes les conséquences funestes, que nous venons de voir naître de sa témérité et de son injustice. Qu’il réfléchisse alors sur sa situation, et qu’il voie s’il doit être en paix avec lui-même.

Droits des vrais souverains

Quittons ces scènes d’horreur, et employons plutôt tous nos efforts à rappeler [167] les Souverains et les Juges, à la connaissance de leur véritable Loi, et à la confiance dans cette lumière destinée à être le flambeau de l’homme ; persuadons les que s’ils étaient purs, ils feraient plus trembler les malfaiteurs, par leur présence et par leur nom, que par les gibets et les échafauds. Persuadons-leur que ce serait le seul et unique moyen de dissiper tous ces nuages que nous avons aperçus sur l’origine de leur Souveraineté, sur les causes de l’Association des Etats politiques, et sur les Lois de l’Administration civile et criminelle de leurs Gouvernements ; engageons-les enfui à jeter sans cesse les yeux sur le Principe que nous leur avons offert comme la seule boussole de leur conduite, et la seule mesure de tous leurs pouvoirs.

De la guérison des maladies

Pour augmenter l’idée que les Souverains en doivent prendre, montrons-leur à présent, que ce même Principe dont ils devraient attendre tant de secours, pourrait aussi leur communiquer ce don puissant que j’ai placé précédemment au nombre de leurs privilèges, celui de guérir les maladies.

Si cette Cause universelle temporelle, préposée pour diriger l’homme et tous les Etres qui habitent dans le temps, est à la fois active et intelligente, il est certain qu’il n’y a aucune partie des sciences et des connaissances qu’elle n’embrasse ; cela suffit pour faire voir ce que devrait en espérer celui qui serait dirigé par elle.

Ainsi ce n’est point être dans l’erreur, de dire qu’un Souverain qui aurait cette lumière pour guide, connaîtrait les vrais Principes des Corps, ou ces trois Eléments fondamentaux, dont nous avons traité au commencement de cet Ouvrage ; qu’il distinguerait dans quelle proportion leur action se manifeste dans les différents Corps, selon l’âge, le sexe, le climat, et autres considérations naturelles ; qu’il concevrait la propriété particulière de chacun de ces Eléments, ainsi que le rapport qui doit toujours régner entre eux et que quand ce rapport serait dérangé ou détruit, quand les Principes élémentaires tendraient à se surmonter les uns et les autres, ou à se séparer, il verrait promptement et sans erreur, le moyen de rétablir l’ordre.

C’est pour cela, que la médecine se doit réduire à cette règle simple, unique, et par conséquent universelle : rassembler ce qui est divisé et diviser ce qui est rassemblé. Mais à quels désordres et à quelles profanations, cette règle puisée dans la nature même des choses, n’est-elle pas exposée en passant par la main des hommes ; puisque le moindre degré de différence dans les moyens qu’ils emploient, et dans l’action des remèdes, produit des effets si contraires à ceux qu’ils devraient en attendre ; puisque le mélange de ces Principes fondamentaux, qui sont réduits au nombre de trois, change cependant, et se multiplie de tant de manières, que des yeux ordinaires ne pourraient jamais en suivre toutes les variétés [168] ; et puisque, dans ces sortes de combinaisons, le même Principe parvient souvent à avoir des propriétés différentes, selon l’espèce de réaction qu’il éprouve.

Trois éléments, trois maladies

Car tout en reconnaissant un feu universellement répandu, comme les deux autres Eléments, cependant on sait que le feu intérieur crée, que le feu supérieur féconde, et que le feu inférieur consume. On en peut dire autant des sels, l’intérieur excite la fermentation, le supérieur conserve, et l’inférieur ronge. Le mercure même, quoique sa propriété générale soit d’occuper un rang intermédiaire entre les deux Principes ennemis dont je viens de parler, et par ce moyen d’établir la paix entre eux ; cependant ce mercure, dis-je, les rassemble dans mille circonstances, et les renfermant dans le même cercle, il devient ainsi la source des plus grands désordres élémentaires, et offre en même temps l’image du désordre universel.

Quels soins, quelles précautions ne faut-il donc pas pour démêler la nature et les effets de ces différents principes, qui par leur mélange, se diversifient encore plus que par leurs propriétés naturelles ? Mais malgré cette multitude infinie de différences qui peuvent s’observer dans les révolutions des Etres corporels, un œil éclairé tel que doit être celui d’un Souverain, ne perdra jamais sa règle de vue ; il ramènera toujours ces différences à trois espèces, en raison des trois principes fondamentaux d’où elles émanent, et par conséquent, il ne reconnaîtra que trois maladies ; et même il saura que ces trois maladies doivent avoir des signes aussi marqués et aussi distincts, que les trois principes fondamentaux le sont eux-mêmes dans leur action, et dans leur propriété primitive.

Ces trois espèces de maladies concernent chacune, une des substances principales dont le corps animal est composé, c’est-à-dire, le sang, l’os et la chair, trois parties qui sont relatives à l’un des trois Eléments dont elles proviennent. Ce sera donc par les mêmes Eléments qu’elles pourront recevoir leur guérison : ainsi, la chair se guérira par le sel, le sang par le soufre, et les os par le mercure ; le tout avec les préparations et les tempéraments convenables.

Maladies de la peau

On sait, par exemple, que les Maladies de la chair et de la peau, proviennent de l’épaississement et de la corruption des sécrétions salines dans les vaisseaux capillaires, où elles peuvent être fixées par la trop vive et trop subite action de l’air, de même que par la trop faible action du sang. Il est donc naturel d’opposer à ces liqueurs stagnantes et corrompues, un sel qui les divise sans répercuter ; qui les corrode et les ronge dans leur foyer, sans les faire rentrer dans la masse du sang, auquel elles communiqueraient leur propre putréfaction. Mais quoique ce sel soit le plus commun de ceux que produit la Nature, il faut convenir cependant qu’il est encore, pour ainsi dire, inconnu à la Médecine humaine, ce qui fait qu’elle est si peu avancée dans la guérison de ces sortes de maladies.

Maladies des os et du sang

[169] Secondement, dans la maladie des os, le mercure doit être employé avec beaucoup de modération, parce qu’il lie et resserre trop les deux autres principes qui soutiennent la vie de tous les corps, et c’est par les entraves qu’il donne principalement au soufre, qu’il est le destructeur de toute végétation, tant terrestre qu’animale. La prudence exigerait donc souvent, que l’on laissât simplement agir le mercure inné dans le corps de l’homme, parce que l’action de ce mercure se conciliant avec celle du sang, ne croit pas plus qu’elle, et la contient assez pour qu’elle ne s’affaiblisse et ne s’évapore pas, mais non assez Pour l’étouffer et pour l’éteindre .Aussi la Nature nous donne-t-elle à ce sujet la leçon la plus claire et la plus instructive, en réparant les fractures des os par sa propre vertu, et sans le secours d’aucun mercure étranger.

Quant aux maladies du sang, le .soufre doit. s’y employer avec infiniment plus de ménagements encore, parce que les corps étant beaucoup plus volatils que fixes, augmenter leur action sulfureuse et ignée, ce serait les exposer à se volatiliser encore plus. ; l’homme vraiment instruit n’appliquerait donc jamais ce remède qu’avec la plus grande sobriété, d’autant qu’il saurait que quand l’humide radical est altéré, l’humide grossier ne peut jamais seul le réparer, et c’est pour cela qu’il y joindrait l’humide radical même, en l’allant puiser dans la source, qui n’est pas toute entière dans la moelle des os.

De la pharmacie

Et, soit dit en passant, c’est là la raison de la fréquente insuffisance et du danger de la Pharmacie qui recherchant avec tant d’empressement, les principes volatils des corps médicinaux, néglige trop l’usage des principes fixes, dont le besoin est tellement universel, qu’il serait exclusif, si l’homme était sage. Aussi, qui ne sait que cette Pharmacie détruit plutôt qu’elle ne conserve ; qu’elle agite et brûle au lieu de ranimer, et que quand au contraire, elle se propose de calmer, elle ne sait y procéder que par des absorbants et par des poisons ?

On voit donc à quoi se bornerait la Médecine entre les mains d’un homme qui se serait rétabli dans les droits de son origine ; il donnerait lui-même une activité salutaire à tous les remèdes, et rendrait par là des guérisons infaillibles, quand toutefois la Cause active, dont il serait l’organe, n’aurait pas l’ordre d’en disposer autrement.

Il se serait bien gardé d’employer dans cette digne et utile Science, les calculs matériels de la Mathématique humaine, qui n’opérant jamais que sur des résultats, sont nuls ou dangereux dans la Médecine, dont l’objet est d’opérer sur les principes mêmes qui agissent dans les corps.

Des privilèges des souverains

Par cette même raison, il ne se fût pas attaché à des formules, qui dans l’art de guérir, sont la même chose que les Codes criminels dans l’administration des Etats ; puisque de toutes les maladies, n’y en ayant jamais deux qui présentent [170] absolument les mêmes nuances, il est impossible que le même remède ne nuise à l’une ou à l’autre.

Mais comme en qualité de souverain, cet homme aurait connu les vertus des Etres corporels, il en aurait aussi connu le dérangement, et dès lors il eût été à l’abri de l’erreur sur l’application du remède. Or, qu’on n’oublie pas que pour en venir là, l’homme ne doit pas prendre la Matière pour le Principe de la Matière, car nous avons vu que c’était là la principale cause de son ignorance.

Qu’on en croie pas non plus que ce pouvoir inestimable soit hors de la portée de l’homme ; il entre au contraire, au nombre des Lois qui lui sont données, relativement à la tâche qu’il a à remplir pendant son passage sur la terre, puisque si c’est par son enveloppe corporelle, que se dirigent sur lui les attaques, il faut qu’il ne soit pas entièrement privé des moyens de les sentir et de les repousser ; ainsi, dès que l’usage de ce privilège peut être commun à tous les hommes, à plus forte raison devrait-il être particulièrement le propre des Souverains, dont la véritable destination est, autant qu’ils le peuvent, de préserver leurs Sujets, des maux de toute espèce et de les défendre dans le sensible, comme dans l’intellectuel.

Alors donc, si ce privilège ne leur est pas plus connu que tous leurs autres droits, c’est une raison de plus pour eux de sentir, s’ils ont été mis à la tête des hommes par le Principe dont je leur ai montré la puissance, et qui est absolument nécessaire pour la régularité de toutes leurs démarches. C’est, dis-je, un moyen de plus que je leur offre pour se juger eux-mêmes.

Qu’ils joignent donc les observations que je viens de faire sur l’art de guérir, à toutes celles que j’ai faites avec eux sur les vices de l’administration politique, civile et criminelle des Etats ; sur les vices des Gouvernements mêmes, qui nous ont dévoilé ceux de leur Association ; ainsi que sur la source où les chefs doivent puiser leurs différents droits ; ensuite qu’ils décident s’ils reconnaissent en eux les traces de cette lumière qui est censée les avoir constitués tous, et ne les pas quitter un instant ; car ce n’est que par là qu’ils pourront être assurés de la légitimité de leur puissance, et de la justesse des institutions auxquelles ils président.

Néanmoins, répétons en ce moment avec autant de fermeté que de franchise, qu’un Sujet qui aperçoit toutes ces défectuosités dans un Etat, et qui voyant les Souverains eux-mêmes si fort au-dessous de ce qu’ils devraient être, se croirait délié du moindre de ses devoirs envers eux, et de la soumission à leurs décrets, dès lors s’écarterait sensiblement de sa Loi, et marcherait directement contre tous les principes que nous établissons.

Que tout homme se persuade au contraire, que la Justice ne lui imputera jamais que ses propres fautes ; qu’ainsi, un Sujet ne ferait qu’augmenter les désor-[171]dres, en prétendant s’y opposer et les combattre, puisque ce serait marcher par la volonté de l’homme, et que la volonté de l’homme ne mène qu’au crime.

Je croirai donc que malgré toutes les applications que les Souverains pourraient se faire à eux-mêmes de tout ce que je trace à leurs yeux, ils ne devront jamais m’imputer d’avoir établi des principes contraires à leur autorité, tandis que mon seul désir serait de les persuader qu’ils en peuvent avoir une invincible et inébranlable.

Pour suivre l’enchaînement de nos Observations, nous allons passer à l’examen des erreurs qui ont été faites sur les hautes Sciences, parce que les principes de ces Sciences tenant à la même source que les Lois Politiques et Religieuses, leur connaissance doit également entrer au nombre des droits de l’homme.

 

[172 ]

6

Des principes mathématiques

J’EXAMINERAI principalement ici la Science Mathématique, comme étant celle à laquelle toutes les hautes Sciences sont liées, et comme tenant le premier rang parmi les objets du raisonnement ou de la faculté intellectuelle de l’homme ; et d’abord, pour rassurer ceux que le nom de Mathématiques pourrait arrêter, je les préviendrai que non seulement il n’est pas nécessaire d’être avancé dans cette Science, pour me suivre dans les observations dont elle sera le sujet, mais même qu’à peine est-il besoin pour cela, d’en avoir les plus légères notions, et que la manière dont j’en traite, peut convenir à tous les Lecteurs.

Cette science nous offrira sans doute, des preuves encore plus frappantes des Principes qui ont été avancés précédemment, de même que des erreurs auxquelles elle a donné lieu, lorsque les hommes se sont livrés en aveugles aux jugements de leurs sens.

Et ceci doit paraître naturel, parce que les Principes mathématiques, sans être matériels, étant cependant la vraie Loi du sensible, les Géomètres sont à la vérité toujours les maîtres de raisonner de la nature de ces Principes à leur manière ; mais, quand ils viennent à l’application des idées qu’ils s’en sont formées, il faut nécessairement qu’ils avouent leurs méprises, parce qu’alors ce n’est plus eux qui mènent le Principe, mais c’est le Principe qui les mène ainsi rien ne sera plus propre à faire discerner le vrai d’avec le faux, qu’un examen exact de la marche qu’ils ont suivie, et des conséquences qui en résulteraient, si nous l’adoptions.

Des axiomes

Je commencerai par faire observer que rien n’est démontré en Mathématique, s’il n’est ramené à un axiome, parce qu’il n’y a que cela de vrai ; je prierai en même temps de remarquer pour quelle raison les axiomes sont vrais c’est qu’ils sont indépendants du sensible ou de la Matière, et qu’ils sont purement intellectuels ce qui peut déjà confirmer tout ce que j’ai dit sur la route qu’il faut prendre pour arriver à la Vérité et en même temps rassurer les Observateurs sur ce qui n’est pas soumis à leur vue corporelle.

Il est donc clair que si les Géomètres n’eussent pas perdu de vue les axiomes, ils ne se seraient jamais égarés dans leurs raisonnements, puisque les axiomes sont attachés à l’Essence même des Principes intellectuels, et par là reposent sur la certitude la plus évidente.

La production corporelle et sensible, qui s’est faite d’après ces Lois intellectuel-[173]les, est sans doute parfaitement régulière, prise dans sa classe, en ce qu’elle est exactement conforme à l’ordre de ce Principe intellectuel, ou aux axiomes qui en dirigent partout l’existence et l’exécution. Cependant, comme la perfection de cette production corporelle n’est que dépendante, ou relative au Principe qui l’a engendrée, ce n’est pas dans cette production que peut en résider la règle et la source.

Ce ne serait donc qu’en comparant continuellement cette production sensible avec les axiomes, ou avec les Lois du Principe intellectuel, que l’on pourrait juger de sa régularité, ce ne serait, dis-je, que par ce moyen qu’on parviendrait à en démontrer la justesse.

Mais, si cette règle est la seule vraie, si en même temps elle est purement intellectuelle, comment les hommes peuvent-ils donc espérer d’y suppléer par une règle prise dans le sensible ? Comment peuvent-ils se flatter de remplacer un Etre vrai, par un Etre conventionnel et supposé ?

Comment douter cependant que ce ne soit là où tendent tous les efforts des Géomètres, puisque nous verrons qu’après avoir établi les axiomes, qui sont les fondements de toutes les Vérités qu’ils veulent nous apprendre, ils ne nous proposent pour nous enseigner à évaluer l’étendue, qu’une mesure prise dans cette même étendue, ou des nombres arbitraires qui ont toujours besoin eux-mêmes d’une mesure sensible pour se réaliser à nos yeux corporels.

Alors doit-on s’en tenir à une telle démonstration, et regarder de pareilles preuves comme évidentes ? Puisque la mesure réside toujours dans le Principe où la production sensible a pris naissance, cette production sensible et passive peut-elle se servir à elle-même de mesure et de preuve ? Et y a-t-il d’autres Etres que ceux qui ne sont pas créés, ou les Etres vrais, qui puissent se prouver par eux-mêmes ?

Loin de contester l’évidence des Principes intellectuels mathématiques, ou des axiomes, nous devons déjà reconnaître la faible idée que les Géomètres en ont prise, et le peu d’usage qu’ils en ont fait pour parvenir à la science de l’étendue et des autres propriétés de la Matière ; nous devons dire que s’ils ne connaissent rien sur cet objet, c’est pour être tombés dans la même méprise que les Observateurs ont faite sur tous les autres sujets que j’ai passés en revue ; c’est-à-dire, qu’ils ont séparé l’étendue de son vrai Principe, ou plutôt qu’ils ont cherché ce Principe en elle, qu’ils l’ont confondu avec elle, et qu’ils n’ont pas vu que c’étaient deux choses distinctes, quoique indispensablement rassemblées pour constituer l’existence de la Matière.

De l’étendue

Pour rendre ceci encore plus palpable, il est à propos de fixer nos idées sur la nature de l’étendue. L’étendue est, ainsi que toutes les autres propriétés des corps, [174] une production du Principe générateur de la Matière, selon les Lois et l’ordre qui sont prescrits à ce Principe inférieur par le Principe supérieur qui le dirige. Dans ce sens, l’étendue n’étant plus qu’une production secondaire, ne peut avoir les mêmes avantages que les Etres compris dans la classe des productions premières ; ceux-ci ont en eux-mêmes leurs Lois fixes ; toutes leurs propriétés sont invariables, parce qu’elles sont unies à leur Essence ; c’est là, en un mot, où le poids, le nombre et la mesure, sont tellement réglés, qu’ils ne peuvent pas plus être altérés que l’Etre même ne peut être détruit.

Mais, quant aux propriétés des Corps, ou des Etres secondaires, nous avons vu assez amplement qu’il n’en devait pas être ainsi, puisque n’ayant absolument pour nos sens aucune propriété fixe, ils ne sauraient jamais avoir de valeur à nos yeux, que par comparaison avec les Etres de leur même classe.

De la mesure de l’étendue

Si cela est, l’étendue des Corps n’est donc pas déterminée pour nous avec plus de certitude, que leurs autres propriétés. Lors donc que pour nous faire connaître la valeur de cette étendue, on se servira d’une mesure qui sera prise dans cette même étendue, cette mesure que l’on emploiera sera sujette au même inconvénient que l’objet que l’on voudra mesurer, c’est-à-dire, que son étendue ne sera pas plus sûrement déterminée ; de façon qu’il nous faudra encore chercher la mesure de cette mesure ; car quelques moyens que nous voulions employer, nous verrons clairement que ce ne sera jamais dans cette étendue où nous découvrirons sa vraie demeure, et par conséquent, qu’il faudra toujours recourir au Principe qui a engendré l’étendue, et toutes les propriétés de la Matière.

C’est donc là ce qui démontre complètement l’insuffisance de la marche des Géomètres, lorsqu’ils prétendent fixer la vraie mesure des Etres corporels. Il est vrai, et j’en suis convenu, qu’ils attachent des nombres à cette mesure étendue et sensible à laquelle ils ont recours. Mais non seulement les nombres dont ils se servent ne sont eux-mêmes que relatifs et conventionnels, non seulement l’homme est libre d’en varier les rapports et de s’établir telle échelle qu’il jugera à propos, mais encore cette échelle, quelque utile qu’elle soit pour mesurer en général toutes les étendues d’une espèce, ne conviendra point du tout pour mesurer les étendues d’une autre espèce, et les hommes sont encore à trouver une base fixe, invariable et universelle, à laquelle puissent se rapporter toutes les espèces d’étendues quelconques.

Nature de la circonférence

Voilà d’où vient l’embarras que les Géomètres éprouvent, lorsqu’ils veulent mesurer des courbes, parce que la mesure dont ils se servent ayant été faite pour la ligne droite, ne s’accommode qu’à cette sorte de ligne, et offre des difficultés insurmontables, quand on veut l’appliquer à la ligne circulaire, ainsi qu’à toute autre courbe qui en dérive. [175] Je dis que cette mesure offre alors des difficultés insurmontables ; car, quoique les Géomètres aient tranché le nœud, en nous donnant la ligne circulaire comme un assemblage de lignes droites infiniment petites, ils auraient tort de croire avoir résolu la question par là, puisque jamais une fausseté n’a pu rien résoudre.

Or, je ne puis me dispenser de regarder cette définition comme fausse, puisqu’elle combat directement l’idée qu’eux-mêmes et la Nature nous donnent d’une circonférence, qui n’est autre chose qu’une ligne dont tous les points sont également éloignés d’un centre commun ; et je ne sais même comment les Géomètres peuvent raisonnablement se reposer sur deux propositions aussi contradictoires ; car enfin, si la circonférence n’est qu’un assemblage de lignes droites, quelque infiniment petites qu’on les suppose, jamais tous les points de cette circonférence ne seront également éloignés du centre, puisque ces lignes droites elles-mêmes seront composées de plusieurs points, parmi lesquels ceux des extrémités et ceux intermédiaires ne seront sûrement pas à la même distance du centre ; alors le centre ne leur sera plus commun, alors la circonférence ne sera plus une circonférence.

Des deux sortes de lignes

C’est donc vouloir réunir les contraires, c’est vouloir traiter comme n’ayant que la même nature, deux choses qui sont d’une nature très opposée, c’est, je le répète, vouloir soumettre au même nombre deux sortes d’Etres, qui étant différents l’un de l’autre, doivent sans doute se calculer différemment.

Il faut donc l’avouer, c’est ici que les hommes nous montrent le plus clairement leur penchant naturel à tout confondre, et à ne voir dans les Etres de classes différentes qu’une uniformité trompeuse, par le moyen de laquelle ils tâchent d’assimiler les choses qui se répugnent le plus. Car il est impossible de rien concevoir qui soit plus opposé, plus contraire l’un à l’autre, en un mot, plus contradictoire que la ligne droite et la ligne circulaire.

Outre les preuves morales qui se trouvent, soit dans les rapports de la ligne droite avec la régularité et la perfection de l’unité, soit dans ceux de la ligne circulaire avec l’impuissance et la confusion attachées à la multiplicité dont cette ligne circulaire est l’image, je puis encore en donner des raisons d’autant plus convaincantes, qu’elles seront prises dans les principes intellectuels, les seuls que l’on doive admettre comme réels, et faisant Loi dans la recherche de la nature des choses ; les seuls, dis-je, qui soient inébranlables comme les axiomes.

J’avertirai néanmoins que ces vérités ne seront pas claires pour le commun des hommes, et bien moins encore pour ceux qui n’auront marché jusqu’à ce jour, que d’après de faux principes que je combats ; le premier pas qu’il y aurait donc à faire pour me comprendre, ce serait d’étudier les choses dans leur source [176] même, et non dans les notions que l’imagination et les jugements précipités en ont données.

Mais je sais combien peu d’hommes sont capables d’en avoir le courage ; et quand je le supposerais pour un grand nombre, je devrais supposer aussi, que peu d’entre eux parviendraient à un plein succès, tant les premières sources de la Science ont été infectées d’erreur et de poison.

Si j’ai fait pressentir que tout avait son nombre dans la Nature, si c’est par là que tous les Etres quelconques sont aisés à distinguer les uns des autres, puisque toutes leurs propriétés ne sauraient être que des résultats conformes aux Lois renfermées dans leur nombre ; il est constant que la ligne droite et la ligne courbe étant de nature différente, ainsi que je l’ai déjà indiqué, doivent avoir chacune leur nombre particulier, qui désigne leur différente nature, et nous empêche de les égaler dans notre pensée, en les prenant indifféremment l’une pour l’autre.

Quand on ne réfléchirait qu’un instant sur les fonctions et les propriétés de ces deux sortes de lignes, cela suffirait pour qu’on dût se convaincre de la réalité de ce que je viens de dire. Quel est l’objet de la ligne droite, n’est-ce pas de perpétuer à l’infini les productions du point dont elle émane ? N’est-ce pas comme perpendiculaire, de régler la base et l’assiette de tous les Etres, et de leur tracer à chacun leurs Lois ?

Au contraire, la ligne circulaire ne borne-t-elle pas à tous ses points, les productions de la ligne droite ? Par conséquent, ne tend-elle pas continuellement à la détruire, et ne peut-elle pas être regardée en quelque sorte comme son ennemie ? Alors, comment serait-il donc possible que deux choses si opposées dans leur marche, et qui ont des propriétés si différentes, ne fussent pas distinguées dans leur nombre, comme elles le sont dans leur action ?

Si l’on eût fait plutôt cette importante observation, on eût épargné des peines et des travaux infinis, à tous ceux qui s’occupent de la Science Mathématique, en ce qu’on les eût empêché de chercher, comme ils le font, une mesure commune à deux sortes de lignes qui n’auront jamais rien de commun entre elles.

Nombre de chaque sorte de lignes

C’est donc après avoir reconnu cette différence essentielle, qui les distingue dans leur figure, dans leur emploi et dans leurs propriétés, que je ne dois pas craindre d’affirmer que leur nombre est également différent.

Si l’on me pressait de m’expliquer plus clairement, et d’indiquer quel est le nombre que j’attribue à chacune de ces lignes en particulier j’avouerais, sans peine, que la ligne droite porte le nombre quatre, et la ligne circulaire, le nombre neuf : et j’oserais assurer qu’il n’y a pas d’autre moyen de parvenir à les connaître ; car l’étendue plus ou moins grande de ces lignes, ne changera rien au nombre [177] que je leur attribue en particulier, et elles conserveront toujours le même nombre chacune dans leur classe, à quelque étendue qu’on les prolonge.

Je sais, je le répète, que ceci pourra bien n’être pas entendu, tant la Matière a fait de progrès dans l’intelligence de mes semblables. Il en est donc, qui malgré la clarté de ma proposition, pourraient en inférer faussement qu’une grande et une petite ligne ayant, selon moi, le même nombre, doivent par conséquent être égales.

Mais, pour prévenir ce paradoxe, j’ajouterai qu’une grande, comme une petite ligne, ne sont chacune que le résultat de leur Loi et de leur nombre ;et qu’ainsi quoique l’une et l’autre aient toujours, dans la même classe, la même Loi et le même nombre, cette Loi et ce nombre agissent toujours diversement dans chacune d’elles; c’est-à-dire, avec plus ou moins de force, d’activité ou de durée ; d’où l’on voit que le résultat qui en proviendra, doit exprimer aux yeux toutes ces différences sensibles, quoique le Principe qui varie son action, soit lui-même invariable.

C’est là, n’en doutons pas, ce qui peut seul expliquer la différence universelle de tous les Etres des deux natures, tant de ceux qui dans l’une ou l’autre, occupent des classes différentes, que de ceux qui sont de la même classe et de la même espèce ; c’est là ce qui peut faire comprendre comment tous les individus d’une même classe sont différents, quoiqu’ils aient la même Loi, la même source et le même nombre.

C’est par là aussi que sont anéantis les nombres conventionnels et arbitraires, que les Géomètres emploient dans leurs mesures sensibles et véritablement les inconvénients où cette mesure les entraîne, nous en font voir clairement les défectuosités. Car, vouloir choisir la mesure de l’étendue, dans l’étendue, c’est s’exposer à être obligé de tronquer cette mesure, ou de la prolonger, lorsque l’étendue sur laquelle on l’a assise vient à recevoir des variations ; et comme ces variations n’arrivent pas toujours juste sous des nombres multiples, ou sous-multiples de la mesure donnée ; qu’elles peuvent tomber sur des parties de nombres qui ne soient pas des entiers, par rapport au nombre principal, il faut nécessairement que la mesure donnée subisse la même mutilation ; il faut enfin admettre ce que les calculateurs appellent des fractions d’unité, comme si jamais un Etre simple, ou une unité pouvait se diviser.

Du calcul de l’infini

Si les Mathématiciens se fussent attachés à cette dernière réflexion, ils auraient pris une plus juste idée d’un savant calcul qu’ils ont inventé : savoir, celui de l’infini. Ils auraient vu qu’ils ne pouvaient jamais trouver l’infiniment grand dans la Matière qui est bornée à trois Eléments, mais bien dans les nombres qui sont les puissances de tout ce qui existe, et qui vraiment n’ont de bornes, ni dans notre [178] pensée, ni dans leur essence. Au contraire, ils auraient reconnu qu’ils ne pouvaient trouver le calcul de l’infiniment petit que dans la Matière, dont la division indéfinie des molécules se conçoit toujours possible, quoique nos sens ne puissent pas toujours l’opérer ; mais ils n’eussent jamais cherché cette sorte d’infini dans les nombres, puisque l’unité étant indivisible, elle est le premier terme des Etres, et n’admet aucun nombre avant elle.

Des mesures conventionnelles

Rien n’est donc moins conforme au Principe vrai, que cette mesure conventionnelle que l’homme s’est établie dans ses procédés géométriques, et par conséquent, rien n’est moins propre à l’avancer dans les connaissances qui lui sont absolument nécessaires.

Le secours d’une telle mesure est, je le sais, de la plus grande utilité, dans les détails matériels du commerce de la vie sociale et corporelle de l’homme ; aussi je ne prétends pas qu’il soit blâmable de l’appliquer à cet emploi ; tout ce que je lui demanderais, ce serait de ne pas avoir l’imprudence de la porter jusque dans ses recherches sur les Vérités naturelles, parce que dans ce genre, elle ne peut que le tromper ; que les erreurs, mêmes les plus simples, sont ici de la plus importante conséquence, et que toutes les Vérités étant liées, il n’y en a pas une qui puisse recevoir la moindre atteinte, sans la communiquer à toutes les autres.

Les nombres quatre et neuf, que j’annonce comme appartenant essentiellement, l’un à la ligne droite et l’autre à la ligne courbe, n’ont pas l’inconvénient qu’on vient de remarquer dans la méthode arbitraire ; puisque ces nombres restent toujours intacts, quoique leur faculté s’étende ou se resserre dans toutes les variations dont l’étendue est susceptible ; aussi, dans la réalité des choses, n’y a-t-il jamais de fraction dans un Etre, et si nous nous rappelons ce qui a été dit précédemment sur la nature des Principes des Etres corporels, nous verrons que puisqu’ils sont indivisibles en qualité d’Etres simples, les nombres qui ne font que les représenter et les rendre sensibles, doivent jouir de la même propriété.

Mais, je le répète encore, tout ceci est hors du sensible et de la Matière, ainsi, je ne me flatte pas qu’un grand nombre m’entende. C’est pour cela que je m’attends qu’on reviendra encore à la charge, et qu’on me demandera comment il sera possible d’évaluer les différentes étendues du même ordre, si je donne sans exception à toutes les lignes droites, le nombre quatre, et à toutes les lignes circulaires et courbes, le nombre neuf. On me demandera, dis-je, à quel signe on pourra connaître fixement les différentes manières dont le même nombre agit sur des étendues inégales, et comment il faudra s’y prendre pour déterminer avec justesse, une étendue quelconque.

Il m’est inutile de chercher une autre réponse que celle que j’ai faite sur cet objet. Je dirai donc que si celui qui me fait cette question n’a en vue de [179] connaître l’étendue que pour son propre usage corporel, et pour ses besoins ou ses goûts sensibles, comme il n’y a rien en ce genre qui ne soit relatif, les mesures conventionnelles et relatives sont suffisantes ; parce que par le seul secours des sens, on peut porter la régularité jusqu’au point de rendre l’erreur inappréciable aux sens.

Mais, s’il s’agit de connaître plus que cette valeur relative et d’approximation, si l’on demande à trouver la valeur fixe et réelle de l’étendue ; comme cette valeur est en raison de l’action de son nombre, et que le nombre n’est pas Matière, il est aisé de voir si c’est dans l’étendue matérielle, qu’on peut trouver la règle que l’on désire, et si nous avons eu tort de dire que la vraie mesure de l’étendue ne saurait être connue par les sens corporels : alors, si ce n’est point dans les sens corporels que cette mesure se peut trouver, il ne faudra pas réfléchir longtemps pour juger où elle doit être, puisque nous n’avons cessé de représenter qu’il n’y avait dans tout ce qui existe, que du sensible et de l’intellectuel.

Nous voyons donc dès lors ce que les Géomètres ont à nous apprendre, et quelles sont les erreurs dont ils bercent notre intelligence, en ne lui offrant que des mesures prises dans le sensible, et par conséquent relatives, pendant qu’elle conçoit qu’il y en a de vraies et qu’elle est faite pour les connaître.

De la vraie mesure

Nous voyons en même temps reparaître ici cette Vérité universelle qui fait l’objet de cet Ouvrage, savoir, que c’est dans le Principe seul des choses, qu’il est possible d’en évaluer juste propriétés, et que quelque difficulté qu’il y ait à savoir y lire, il est incontestable que ce Principe réglant tout, mesurant tout, dès qu’on l’éloigne, on ne trouvera rien.

Je dois ajouter néanmoins, que quoiqu’il soit possible par le secours de ce Principe, de parvenir à juger sûrement de la mesure de l’étendue, puisque c’est lui-même qui la dirige, ce serait une vraie profanation de l’employer à des combinaisons matérielles, car il peut nous faire découvrir des Vérités plus importantes que celles qui n’auraient de rapport qu’à la Matière ; et les sens, comme nous l’avons dit, sont suffisants pour diriger l’homme dans les choses sensibles. Nous voyons même que les Etres au-dessous de l’homme, n’ont pas d’autre Loi, et que leurs sens suffisent à leurs besoins ; ainsi, pour cet objet purement relatif, la Mathématique vraie et juste, en un mot, la Mathématique intellectuelle serait non seulement superflue, mais même elle ne serait pas comprise.

Quelle plus grande inconséquence n’est-ce donc pas de vouloir assujettir et subordonner cette Mathématique invariable et lumineuse, à celle des sens, qui est si bornée et si obscure ; de vouloir que celle-ci tienne lieu de l’autre ; enfin, de vouloir que ce soit le sensible qui serve de règle et de guide à l’intellectuel ?

Nous ne faisons là cependant que montrer de nouveau l’inconvénient auquel [180] les Géomètres se sont exposés ; car, en cherchant à l’étendue une mesure sensible, et nous la donnant comme réelle, ils n’ont pas vu qu’elle était variable comme l’étendue même, et que loin de diriger la Matière, elle était elle-même dans la dépendance de cette Matière, puisqu’elle en suivait nécessairement le cours et tous les résultats de relation.

Alors, dès que les nombres quatre et neuf, que j’ai avoué être la mesure des deux sortes de lignes possibles, sont entièrement à couvert de cette sujétion ; je ne dois pas craindre d’errer, en leur donnant toute ma confiance, et en les annonçant, ainsi que je l’ai fait, comme la vraie mesure, chacun dans leur classe.

J’avouerai qu’il m’est dur de ne pouvoir exposer ces Vérités, sans sentir combien elles sont humiliantes pour les Géomètres, puisque, par les efforts qu’ils font journellement pour confondre ces deux mesures, ils nous obligent à dire que même les plus célèbres d’entre eux ne savent pas encore la différence d’une ligne droite à une ligne courbe, ainsi qu’on le verra ci-après plus en détail.

Du mouvement

Mais l’erreur que l’on vient d’apercevoir n’est pas la seule qu’ils aient faite sur l’étendue ; non seulement c’est dans elle qu’ils ont cherché sa mesure, comme nous l’avons fait observer, mais même ils y ont encore cherché la source du mouvement. N’osant jamais s’élever au-dessus de cette ténébreuse matière qui les environne, ils ont cru pouvoir fixer un espace et une borne au principe de ce mouvement, de façon que, selon ce système, il n’est plus possible, hors de cette borne, de rien concevoir d’actif et qui se meuve.

S’ils ne se sont pas faits encore une idée plus juste du mouvement, n’est-ce pas toujours par la même méprise qui leur fait confondre les choses les plus distinctes, n’est-ce pas parce qu’ils ne cherchent que dans l’étendue, au lieu de chercher dans son Principe ?

Car cette étendue n’ayant que des propriétés relatives, ou des abstractions, il lui est impossible de rien offrir de fixe, et d’assez stable pour que l’intelligence de l’homme s’y repose d’une manière satisfaisante ; et vouloir trouver dans elle la source de son mouvement, c’est répéter toutes ces tentatives insuffisantes qui ont été déjà renversées, et vouloir soumettre le Principe à sa production, pendant que selon l’ordre naturel et vrai des choses l’œuvre fut toujours au-dessous de son Principe générateur.

C’est donc dans le Principe immatériel de tous les Etres, soit intellectuels, soit corporels, que réside essentiellement la source du mouvement qui se trouve en chacun d’eux. C’est par l’action de ce Principe, que se manifestent toutes leurs facultés, selon leur rang et leur emploi personnel, c’est-à-dire, intellectuelles dans l’ordre intellectuel, et sensibles dans l’ordre sensible.

Or, si la seule action du Principe des Etres corporels est le mouvement, si [181] c’est par là seul qu’ils croissent, qu’ils se nourrissent ; enfin, qu’ils manifestent et rendent sensibles et apparentes toutes leurs propriétés, et par conséquent l’étendue même, comment peut-on donc faire dépendre ce mouvement de l’étendue ou de la Matière, puisqu’au contraire c’est l’étendue ou la Matière, qui vient de lui ? Comment peut-on dire que ce mouvement appartienne essentiellement à la Matière, pendant que c’est la Matière qui appartient essentiellement au mouvement ?

Il est incontestable que la Matière n’existe que par le mouvement ; car nous voyons que quand les corps sont privés de celui qui leur est accordé pour un temps, ils se dissolvent et disparaissent insensiblement. Il est tout aussi certain par cette même observation, que le mouvement qui donne la vie aux corps, ne leur appartient point en propre, puisque nous le voyons cesser dans eux, avant qu’ils aient cessé d’être sensibles à nos yeux ; de même que nous ne pouvons douter qu’ils ne soient absolument dans sa dépendance, puisque la cessation de ce mouvement est le premier acte de leur destruction.

D’ailleurs, rappelons-nous cette Loi de réaction universelle à laquelle tous les Etres corporels sont assujettis, et reconnaissons que si les Principes immatériels des Etres corporels, sont eux-mêmes soumis à la réaction d’un autre Principe, à plus forte raison les résultats sensibles de ces Principes, tels que l’étendue et autres, doivent nécessairement éprouver cette sujétion.

Concluons donc, que si tout disparaît à mesure que le mouvement se retire, il est évident que l’étendue n’existe que par le mouvement, ce qui est bien différent de dire que le mouvement est à l’étendue et dans l’étendue.

Cependant, de cette assertion que c’est le mouvement qui fait l’étendue, on pourrait inférer que le mouvement étant de l’Essence des Principes immatériels, que nous devons reconnaître à présent comme indestructibles, il est impossible que ce mouvement n’existe pas toujours, et par conséquent, que l’étendue ou la Matière ne soit éternelle ; ce qui nous replongerait dans ces précipices ténébreux, dont j’ai pris tant de soin de préserver mes Lecteurs ; car je le sais, on pourrait m’objecter qu’on ne peut pas concevoir de mouvement sans étendue.

Cette dernière proposition est vraie dans l’ordre sensible, où l’on ne peut concevoir de mouvement qui ne produise l’étendue, ou qui ne se fasse dans l’étendue ; mais, quoique les Principes qui enfantent le mouvement dans l’ordre sensible, soient immatériels, ce serait être dans l’erreur que d’admettre leur action comme nécessaire et comme éternelle, puisque nous avons vu qu’ils n’étaient que des Etres secondaires, n’ayant qu’une action particulière et non pas infinie, et qu’ils étaient absolument dans la dépendance d’une Cause active et intelligente, qui [182] leur communiquait cette action pour un temps, comme elle la leur retirait, selon l’ordre et la Loi de la Cause première.

Des deux sortes de mouvements

Bien plus, c’est dans cet ordre sensible même, où nous pouvons trouver des preuves d’un mouvement sans étendue ; quoique dans cette région sensible, il se fasse toujours dans l’étendue. Pour cet effet, remarquons qu’en raison de cette double Loi universelle qui régit la Nature corporelle, il se trouve deux sortes de mouvements dans tous les Corps.

Premièrement, celui de leur croissance, ou l’action même qui manifeste et soutient leur Existence sensible.

En second lieu, celui de leur tendance vers la Terre, qui est leur Centre commun ; tendance qui se fait connaître, tant dans la chute des Corps, que dans la pression que leur propre pesanteur fait sur eux-mêmes, ou sur la surface terrestre.

Ces deux mouvements sont directement opposés l’un à l’autre. Aussi le second de ces mouvements, ou la tendance des Corps vers leur Centre terrestre, quoiqu’il ne puisse se faire que dans l’étendue, ne produit cependant pas d’étendue, comme le premier mouvement, ou celui de la croissance et de l’existence de ces mêmes Corps.

Au contraire, l’un tend à détruire ce que l’autre produit ; puisque, si les Etres corporels pouvaient se réunir dans leur Centre, ils seraient dès lors sans action, sans manifestation sensible, en un mot sans mouvement, et par conséquent sans étendue ; puisqu’il est certain que tous ces effets n’ont lieu que parce que les Etres qui les produisent sont séparés de leur Centre.

Or, si de ces deux mouvements, dont l’un produit l’étendue, comme nous l’avons dit, il y en a un qui la détruit, celui-là au moins ne devra pas se regarder comme appartenant à l’étendue, quoiqu’il n’ait lieu que dans l’étendue ; ce serait donc là où l’on apprendrait à résoudre cette objection, qu’on ne peut concevoir de mouvement sans étendue, et à ne plus croire généralement que le mouvement soit de l’Essence de toutes les classes d’Etres immatériels, puisque ceux de la classe sensible n’en sont dépositaires que pour un temps.

Du mouvement immatériel

Fortifions encore cette vérité, qu’il peut y avoir du mouvement sans étendue. N’avons-nous pas admis qu’il ne saurait y avoir que des Etres sensibles et des Etres intellectuels ; si c’est la classe de ces derniers qui régit l’autre, et qui lui fait donner ce mouvement producteur des choses sensibles, c’est elle qui par Essence, doit être la véritable source du mouvement ; comme telle, elle est d’un autre ordre que la classe des Principes immatériels corporels qui lui sont subordonnés ; il doit donc y avoir dans cette classe, une action et des résultats qui soient comme [183] elle, distincts et indépendants du sensible, c’est-à-dire, dans lesquels le sensible ne soit pour rien.

Ainsi, puisque le sensible n’est pour rien dans toutes les actions qui appartiennent à la Cause première, et dans tous les résultats immatériels qui en proviennent ; s’il ne fait qu’en recevoir la vie passive qui le soutient pendant la durée du temps ; si enfin tous les effets sensibles, pendant le temps actuel de leur existence même, sont absolument sans aucune influence sur la classe purement intellectuelle, à plus forte raison cette classe a-t-elle pu agir avant l’existence des choses sensibles, et peut agir après leur disparition, puisque le moment où ces choses sensibles auront vécu, n’aura pas même dérangé d’un instant, l’action de la Cause première.

Alors, quoique dans le sensible, le mouvement et l’étendue soient nécessairement liés l’un à l’autre, cela n’empêche point que dans la classe supérieure, il ne doive y avoir éternellement un mouvement ou une action, quand même rien de sensible ne serait existant, et dans ce sens on peut dire avec certitude, que quoiqu’on ne puisse concevoir d’étendue sans mouvement, il est cependant incontestable qu’on peut concevoir du mouvement sans étendue, puisque le Principe du mouvement, soit sensible, soit intellectuel, est hors de l’étendue.

Réunissant ensuite toutes ces observations, on doit voir s’il est possible de jamais attribuer avec raison aucun mouvement à l’étendue, comme en faisant l’Essence nécessaire, et si l’homme ne s’égare pas, lorsqu’il en cherche là le principe et la connaissance.

Du nombre du mouvement

J’ai dit en général que le mouvement n’était autre chose que l’effet de l’action, ou plutôt l’action même, puisqu’ils sont inséparables. J’ai reconnu en outre, que dans les choses sensibles, il y avait deux sortes de mouvements ou d’actions opposées ; savoir, la croissance et la décroissance, ou la force qui éloigne les corps de leur Centre, et leur propre Loi qui tend à les en rapprocher. Mais, comme le dernier de ces mouvements ne fait que revenir sur les traces de l’autre, dans le même temps, et selon la même Loi, dans l’ordre inverse, nous ne craignons point d’errer, en les annonçant comme provenant tous les deux du même nombre ; et le moindre des Géomètres sait que ce nombre est quatre.

Qui ne sait, en effet, que tous les mouvements et toutes les révolutions possibles des corps, se font en Progression géométrique quaternaire, soit ascendante, soit descendante ? Qui ne sait que ce nombre quatre est la Loi universelle du cours des Astres, celle de la Mécanique, de la Pyrotechnie, celle, en un mot, de tout ce qui se meut dans la Région corporelle soit naturellement soit par la main des hommes ?

Et véritablement, si la vie agit sans interruption, et que son action soit toujours [184] nouvelle ; c’est-à-dire, si elle croît ou décroît sans cesse dans les Etres corporels et sujets à la destruction, quelle autre Loi que celle de la Progression géométrique ascendante ou descendante saurait convenir à la Nature ?

En effet, la Progression arithmétique en est entièrement bannie, parce qu’elle est stérile et qu’elle ne peut embrasser que des faits bornés ou des résultats toujours égaux et toujours uniformes. Aussi les hommes ne devraient-ils jamais l’appliquer qu’à des objets morts, à des divisions fixes, ou à des assemblages immobiles ; et quand ils ont voulu l’employer pour désigner les actions simples et vivantes de la Nature, comme celles de l’Air, celles qui produisent la chaleur et le froid, et toutes les autres causes des révolutions de l’Atmosphère, leurs résultats ou leurs divisions, ont été très vicieuses, en ce qu’elles ont donné à la multitude, une idée fausse du Principe de vie ou d’action corporelle, dont la mesure n’étant point sensible, ne peut, sans la plus grossière méprise, se tracer sur la Matière.

Nous n’induirons donc personne en erreur, en donnant la Progression géométrique quaternaire, comme étant le principe de la vie des Etres, ou en assurant que le nombre’ de toute action est quatre, quelque inconnu que soit ce langage.

Du nombre de l’étendue

Mais ce que nous n’avons point encore fixé, c’est de savoir quel est le nombre de l’étendue. Il faut donc le dire, c’est ce même nombre neuf qui a été appliqué ci-devant à la ligne circulaire. Oui, la ligne circulaire et l’étendue ont un tel rapport, elles sont tellement inséparables, qu’elles portent absolument le même nombre, qui est neuf.

Si elles ont le même nombre, elles ont nécessairement la même mesure et le même poids ; car ces trois principes marchant toujours d’accord, l’un ne peut être déterminé, qu’il ne détermine également les deux autres.

De la ligne circulaire

Effectivement, quelque nouveau que cela doive paraître, je ne puis me dispenser d’avouer que l’étendue et la ligne circulaire ne sont qu’une même chose ; c’est-à-dire, qu’il n’y a d’étendue que par la ligne circulaire, et réciproquement qu’il n’y a que la ligne circulaire qui soit corporelle et sensible ; c’est-à-dire, enfin, que la Nature matérielle et étendue ne peut être formée que de lignes qui ne sont pas droites, ou, ce qui est la même chose, qu’il n’y a pas une seule ligne droite dans la Nature, comme on le verra ci-après.

Je n’ai qu’un mot à dire avant d’en venir là, qui est que si les Observateurs eussent examiné ceci de plus près, ils auraient résolu depuis longtemps une question qui n’est pas encore clairement décidée parmi eux, savoir, si la génération et la reproduction se font par des œufs, ou par des vers ou Animaux spermatiques ; ils auraient vu que rien n’étant sans enveloppe ici-bas, et toute enveloppe, ou toute étendue, étant circulaire, tout est ver dans la Nature, parce que tout est œuf ; et réciproquement tout est œuf, parce que tout est ver. Je reviens à mon sujet. [185] Il ne suffit pas, je le sais, d’avoir exclus de la Nature, la ligne droite, il faut exposer les raisons qui m’y déterminent.

Premièrement, si nous suivons l’origine de toutes les choses sensibles et matérielles, nous ne pourrons nier que le Principe des Etres corporels ne soit le Feu, mais que leur corporisation ne vienne de l’Eau, et qu’ainsi les Corps ne commencent par le fluide.

En second lieu, nous ne pourrons nier aussi que ce fluide ne soit le principe qui opère la dissolution des Corps, et qu’ensuite le Feu n’en opère la réintégration, puisqu’une des plus belles Lois de la Vérité est que l’ordre direct et l’ordre inverse aient un cours uniforme en sens contraire.

Mais tout fluide n’est qu’un assemblage de particules sphériques ; et c’est même la forme sphérique de ces particules qui donne au fluide la propriété qu’il a de s’étendre et de circuler. Alors, si les Corps prennent là leur naissance, il est donc constant qu’ils doivent conserver dans leur état de perfection, la même forme qu’ils ont reçue à leur origine, comme ils la représentent encore dans leur dissolution en particules fluides et sphériques et par cette raison les Corps doivent se considérer comme un assemblage de ces mêmes globules sphériques, mais qui ont pris de la consistance, en proportion de ce que leur Feu a plus ou moins desséché la partie grossière de leur humide. A quelque degré que l’on porte cet assemblage de globules sphériques, il est donc évident que le résultat sera toujours sphérique et circulaire comme son principe.

Veut-on se convaincre matériellement de ce que j’avance ? Que l’on fixe avec attention les corps dont les dimensions nous paraissent droites, observons les surfaces les plus unies ; chacun sait qu’on n’y pourra découvrir qu’inégalités, qu’élévations et qu’enfoncements ; chacun sait, dis-je, ou doit savoir que les surfaces des Corps, vues de près, n’offrent aux yeux qu’une multitude de sillons.

Mais ces sillons eux-mêmes ne sont composés que de ces inégalités, et ceci à l’infini, et tant que nos yeux ou les instruments dont nous les aidons pourront s’étendre, nous ne verrons jamais, soit dans les surfaces des Corps, soit dans les sillons qu’elles nous présentent, qu’une réunion de plusieurs particules sphériques qui ne se touchent que par un point de leur surface.

Qu’on examine donc alors s’il est possible d’y admettre de ligne droite.

De la ligne droite

Qu’on ne m’objecte pas cet intervalle qui existe entre deux points donnés, et entre lesquels on peut supposer une ligne droite qui correspondent de l’un à l’autre.

Premièrement, ces deux points, ainsi séparés, ne sont plus censés faire corps ensemble. Ainsi la ligne droite qu’on supposerait ente eux, serait purement dans la pensée, et ne pourrait pas être conçue comme corporelle et sensible. [186] Secondement, cet intervalle, qui les sépare, est lui-même rempli de particules mercurielles aériennes, qui étant sphériques, comme celles des autres Corps, ne pourraient jamais se toucher que par leur surface ; ainsi cet intervalle serait corps, et par cette raison sujet aux mêmes inégalités que les Corps ; ce qui s’accorde entièrement avec ce qui a été dit précédemment sur les principes de la Matière, qui, malgré leur union, ne sauraient jamais se confondre.

N’y ayant donc aucune continuité dans les corps, tout y étant successif et interrompu, il est impossible dans aucun sens d’y supposer et d’y reconnaître de lignes droites.

Outre les raisons que nous venons de voir, il en est d’autres qui viennent à l’appui, et qui confirment l’évidence de ce Principe. Je me suis décidé à convenir que le nombre quatre était le nombre de la ligne droite ; j’ai vu depuis, de concert avec tous les Observateurs, que le nombre quatre était aussi celui qui dirigeait toute espèce de mouvement quelconque ; il y a donc une grande analogie entre le principe du mouvement et la ligne droite, puisque nous leur voyons porter le même nombre, puisque d’ailleurs nous avons reconnu que dans ce mouvement résidait la source et l’action des choses corporelles et sensibles, et qu’en même temps nous avons vu que la ligne droite était l’emblème de l’infinité et de la continuité des productions du point dont elle émane.

Or j’ai assez démontré que le mouvement, quoique produisant les choses corporelles et sensibles, ou l’étendue, ne saurait cependant jamais appartenir en propre à cette même étendue, ni en dépendre ; alors donc, si la ligne droite a le même nombre que ce mouvement, elle doit avoir la même Loi et la même propriété ; c’est-à-dire, que quoiqu’elle dirige les choses corporelles et étendues, jamais elle ne pourra se mélanger avec elles, ni s’y confondre et devenir sensible, puisque le principe ne peut se confondre avec sa production.

Ce sont toutes ces raisons réunies, qui doivent empêcher de jamais admettre de ligne droite dans la Nature corporelle.

De la quadrature du cercle

Rappelons donc ici tous nos principes ; le nombre quatre est celui du mouvement, c’est celui de la ligne droite, en un mot, c’est le nombre de tout ce qui n’est pas corporel et sensible. Le nombre neuf est celui de l’étendue et de la ligne circulaire, qui constitue universellement l’étendue, c’est-à-dire, qu’il est le nombre des corps et de toutes les parties des corps ; car il faut absolument regarder la ligne circulaire comme la production nécessaire du mouvement qui se fait dans le temps.

Ce sont là les deux seules et uniques Lois que nous puissions reconnaître, et avec elles nous pouvons sans doute embrasser tout ce qui existe, puisqu’il n’y a rien qui ne soit, ou dans l’étendue, ou hors de l’étendue, qui ne soit passif ou [187] actif, résultat ou Principe, passager ou immuable, corporel ou incorporel, périssable ou indestructible.

Prenant donc ces deux Lois pour guides, nous reviendrons à la manière dont nous avons vu que les Géomètres avaient considéré les deux seules sortes de lignes possibles, la droite et la courbe ; et nous jugerons s’il est vrai que le cercle soit, comme ils le prétendent, un assemblage de lignes droites, puisqu’au contraire, il n’y a pas de ligne droite, prise dans le corporel, qui ne soit un assemblage de lignes courbes.

C’est pourtant, faute d’avoir discerné les différents nombres de ces deux différentes lignes, que depuis son exil l’homme cherche à les concilier, ou ce qui est la même chose, tâche de découvrir ce que l’on nomme la quadrature du cercle ; car, avant sa chute, connaissant la nature des Etres, il ne se serait pas consumé en efforts inutiles, et ne se serait pas livré à la recherche d’une découverte dont il eût évidemment connu l’impossibilité ; il n’eût été ni assez aveugle, ni assez imprudent, pour vouloir rapprocher des principes aussi différents que ceux de la ligne droite et de la ligne courbe ; en un mot, il ne fût jamais venu à sa pensée de croire pouvoir changer la nature des Etres, et de faire en sorte que neuf valût quatre, ou que quatre valût neuf ; ce qui est à la lettre l’objet de l’étude et de l’occupation des Géomètres.

Qu’on essaie en effet de concilier ces deux nombres, comment y parviendra-t-on ; comment adapter neuf avec quatre, comment diviser neuf par quatre, ou, ce qui est la même chose, partager neuf en quatre parties sans y admettre de fractions, qui, selon ce qu’on a vu, ne peuvent se trouver dans les Principes naturels des choses, quoiqu’elles puissent s’opérer sur leurs résultats, qui, ne sont que des assemblages ? Car, après avoir trouvé deux pour quotient, ne nous resterait-il pas toujours une Unité, qu’il faudrait diviser également par ce même nombre quatre ?

Nous voyons donc que cette quadrature est impraticable en figure, ou dans le corporel et le sensible, et qu’elle ne saurait jamais avoir lieu qu’en nombre et immatériellement ; c’est-à-dire, en admettant le Centre qui est corporel et Quaternaire, comme on en sera convaincu dans peu. Je laisse donc à penser à présent si cette quadrature est admissible, de la manière dont les hommes s’en occupent ; si l’impossibilité n’en est pas évidemment démontrée, et si alors nous devons être étonnés qu’on n’ait encore rien trouvé sur cet objet ; car, en fait de Vérité, une approximation, ou rien, c’est la même chose.

De la longitude

Il en faut dire autant de la longitude, qu’un si grand nombre d’hommes cherche sur la surface terrestre avec tant d’émulation ; et pour en juger, il sera suffisant d’observer la différence qui existe entre la longitude et la latitude. [188] La latitude est horizontale et va du Sud au Nord. Or, comme ce Sud n’est désigné par aucun des points imaginaires, inventés par les Astronomes pour nous expliquer l’Univers, mais très certainement par le Soleil, dont le Midi vertical varie, en s’élevant ou en s’abaissant chaque jour par rapport au jour précédent, il suit que cette latitude est nécessairement circulaire et variable, et comme telle, elle porte le nombre neuf d’après tous les principes qui viennent d’être établis.

Au contraire, la longitude est perpendiculaire, et vient de l’Est qui est toujours au même point d’élévation, quoique cet Est se montre chaque jour à différents points de l’horizon. Ainsi la longitude étant fixe et toujours la même, est l’image réelle de la ligne droite, et par conséquent porte le nombre quatre. Or nous venons de voir l’incompatibilité des deux nombres quatre et neuf ; comment est-il donc possible de trouver le perpendiculaire dans l’horizontal, comment assimiler le supérieur à l’inférieur, comment enfin découvrir l’Est sur la surface terrestre, puisqu’il n’est pas dans sa Région ?

Quand j’ai dit que l’Est était fixe, on a bien vu que je ne parlais pas de celui que donne le lever du Soleil, puisqu’il change tous les jours. D’ailleurs l’espèce de longitude, que le Soleil donne de cette manière, n’est toujours qu’horizontale par rapport à nous, comme la latitude, et par cela seul très défectueuse.

Mais je parle du véritable Est dont le lever du Soleil n’est que le signe indicatif, et qui se manifeste visiblement et plus juste dans l’aplomb et la perpendiculaire ; de cet Est, qui par son nombre quatre, peut seul embrasser tout l’espace, puisqu’en se joignant au nombre neuf ou celui de l’étendue, c’est-à-dire, unissant l’actif au passif, il forme le nombre treize, qui est le nombre de la Nature.

Il n’est donc pas plus possible de trouver cette longitude sur la Terre, que de concilier la ligne droite avec la ligne courbe, et que de trouver la mesure de l’étendue et le mouvement dans l’étendue ; nouvelle preuve de la vérité des principes que nous avons exposés.

Du calcul solaire et lunaire

Nous devons appliquer encore cette Loi à une autre observation, et dire que c’est par la raison de cette même différence du nombre quatre au nombre neuf, qu’on n’a pu jusqu’à présent et qu’on ne pourra jamais faire quadrer juste le calcul Lunaire avec le calcul Solaire. Car la Lune est neuvaire, comme étant attachée à la Terre qui n’a que des courbes en latitude ; le Soleil, au contraire, quoique désignant la latitude par le Sud, est néanmoins dans son Est terrestre, ou dans le lieu de son lever, l’image du principe de la longitude, ou de la ligne droite, et comme tel il est quaternaire. D’ailleurs il est clairement distinct de la région de la Terre, à laquelle il communique la réaction à sa faculté végétative, nouvel indice de son activité quaternaire ; en un mot, son quaternaire se manifeste sur la Lune même par les quatre phases que nous apercevons sur elle, et qui se détermi-[189]nent par ses différentes positions par rapport au Soleil dont elle reçoit la lumière.

Ainsi appliquant à cet exemple le principe qui nous occupe pour le présent, on verra clairement pourquoi le calcul Solaire et le calcul Lunaire sont incompatibles, et que le vrai moyen de parvenir à la connaissance des choses, est de commencer par ne pas les confondre, mais de les suivre et de les examiner chacune selon le nombre et les Lois qui leur sont propres.

Des systèmes astronomiques

Que ne m’est-il permis de m’étendre plus au long, sur ce nombre neuf que j’attribue à la Lune, et par conséquent à la Terre dont elle est le Satellite ? Je montrerais par le nombre de cette Terre, quel est son emploi et sa destination dans l’Univers ; cela pourrait même nous donner des indices sur la véritable forme qu’elle porte, et répandre encore plus de jour sur le système actuel qui ne l’admet pas comme immobile, mais, au contraire, comme parcourant un très grand orbite.

Car les Astronomes se sont peut-être un peu trop pressés dans leurs jugements ; et avant de donner toute leur confiance à leurs observations, ils auraient dû examiner lequel parmi les Etres corporels doit agir le plus, ou de celui qui donne la réaction, ou de celui qui la reçoit ; si le feu n’est pas le plus mobile des Eléments, et le sang plus agile que les corps dans lesquels il circule ; ils auraient dû penser que la Terre, quoique n’occupant pas le centre des orbites des Astres, pouvait cependant leur servir de Récipient, et dès lors devant recevoir et attendre leurs influences, sans être forcée d’ajouter une seconde action corporelle, à l’action végétative qui lui est propre, et dont ces Astres sont privés.

Enfin les plus simples expériences sur le Cône, leur auraient prouvé la vraie forme de la Terre ; et nous pourrions leur offrir, dans la destination de cette même Terre, dans le rang qu’elle occupe parmi les Etres créés, et dans les propriétés de la perpendiculaire ou de la ligne droite, des difficultés insurmontables, et que leurs systèmes ne pourraient résoudre.

Il arriverait peut-être aussi que ces difficultés ne seraient pas senties, parce que l’Astronomie s’est isolée comme toutes les Sciences où l’homme a mis la main, qu’elle a considéré la Terre, ainsi que chacun des corps célestes, comme des Etres distincts, et sans liaison les uns aux autres ; en un mot, parce que l’homme a agi là aussi inconsidérément que dans tout le reste, c’est-à-dire, qu’il n’a point porté la vue sur le principe de l’existence de tous ces corps, sur celui de leurs Lois et de leur destination, et que par cette raison il ne connaît pas encore quel en est le premier objet.

De la Terre

Bien plus, c’est par un motif louable en apparence, qu’il a cherché à ravaler la Terre, en la comparant à l’immensité et à la grandeur des Astres ; il a eu la faiblesse de croire que cette Terre n’étant qu’un point dans l’Univers, méritait peu l’atten-[190]tion de la première Cause ; qu’il serait contre la vraisemblance que cette Terre fût au contraire ce qu’il y a de plus précieux dans la création, et que tout ce qui existe autour ou au-dessus d’elle, lui vînt apporter son tribut ; comme si c’était sur une mesure sensible, que l’Auteur des choses dût évaluer ses Ouvrages, et que leur prix ne fût pas plutôt dans la noblesse de leur emploi et dans leurs propriétés, que dans la grandeur de l’espace et de l’étendue qu’ils occupent.

C’est peut-être cette fausse combinaison qui aura conduit l’homme à cette autre combinaison plus fausse encore, par laquelle il affecte de ne se pas croire digne lui-même des regards de son Auteur ; il a cru n’écouter que l’humilité, en refusant d’admettre que cette Terre même, et tout ce que l’Univers contient n’étaient faits que pour lui ; il a feint de craindre de trop écouter son orgueil, en se livrant à cette pensée.

Mais il n’a pas craint l’indolence et la lâcheté qui suivent nécessairement de cette feinte modestie ; et si l’homme évite de se regarder aujourd’hui comme devant être le Roi de l’Univers, c’est qu’il n’a pas le courage de travailler à en retrouver les Titres, que les devoirs lui en paraissent trop fatigants, et qu’il craint moins de renoncer à son état et à tous ses droits, que d’entreprendre de les remettre dans leur valeur. Cependant, s’il voulait un instant s’observer lui-même, il verrait bientôt qu’il devrait mettre son humilité, à avouer qu’il est avec raison au dessous de son rang, mais non à se croire d’une nature à n’avoir jamais pu l’occuper, ni à ne pouvoir jamais y rentrer.

De la pluralité des mondes

Que ne puis-je donc, je le répète, me livrer à tout ce que j’aurais à dire sur ces matières ? Que ne puis-je montrer les rapports qui se trouvent entre cette Terre et le corps de l’homme, qui est formé de la même substance, puisqu’il en est provenu ? Si mon plan me le permettait, je prendrais dans leur analogie incontestable, le témoignage de l’uniformité de leurs Lois, et de leurs proportions, d’où il serait aisé de voir qu’ils ont l’un et l’autre le même but à remplir.

Ce serait même là, où l’on apprendrait pourquoi j’ai enseigné au commencement de cet Ouvrage, que l’homme était si fort intéressé à maintenir son corps en bon état ; parce que s’il est fait à l’image de la Terre, et que la Terre soit le fondement de la création corporelle, il ne peut conserver sa ressemblance avec elle, qu’en résistant comme elle aux forces qui la combattent continuellement. On y verrait aussi que cette Terre lui doit être respectable comme sa mère, et qu’étant, après la Cause intelligente et l’homme, le plus puissant des Etres de la Nature temporelle, elle est elle-même la preuve qu’il n’existe pas d’autres Mondes corporels que celui qui nous est visible.

Car cette opinion de la pluralité des Mondes, est encore prise dans la même source de toutes les erreurs humaines ; c’est pour vouloir tout séparer, tout dé-[191]membrer, que l’homme suppose une multitude d’autres Univers, dont les Etoiles sont les Soleils, et qui n’ont pas plus de correspondance entre eux, qu’avec le Monde que nous habitons ; comme si cette existence à part était compatible avec l’idée que nous avons de l’Unité ; et comme si, en qualité d’Etre intellectuel, dans le cas que ces Mondes supposés existassent, l’homme n’en aurait pas la connaissance.

Alors, s’il peut et doit avoir la connaissance de tout ce qui existe, il faut nécessairement que rien ne soit isolé, et que tout se tienne ; puisque c’est avec un seul et même principe que l’homme embrasse tout et qu’il ne le pourrait avec ce seul et même principe, si tous les Etres créés corporellement n’étaient pas semblables entre eux et de la même nature.

Oui, sans doute, il y a plusieurs Mondes, puisque le plus petit des Etres en est un, mais tous tiennent à la même chaîne et comme l’homme a le droit de porter la main jusqu’au premier anneau de cette chaîne, il ne saurait en approcher, qu’il ne touche à la fois tous les Mondes.

On verrait de plus dans le tableau des propriétés de la Terre, que pour le bien-être de l’homme, soit sensible, soit intellectuel, elle est une source féconde et inépuisable ; qu’elle rassemble toutes les proportions, tant numériques que de figure ; qu’elle est le premier point d’appui que l’homme a rencontré dans sa chute, et qu’en cela il ne saurait trop en priser l’importance, puisque sans elle il serait tombé beaucoup plus bas.

Du nombre neuvaire

Que serait-ce donc si j’osais parler du Principe qui l’anime, et en qui résident toutes les facultés de végétation et autres vertus que je pourrais exposer ? C’est bien alors que les hommes apprendraient à avoir de la vénération pour elle, qu’ils s’occuperaient davantage de sa Culture et qu’ils la regarderaient comme l’entrée de la route qu’ils ont à parcourir pour retourner au lieu qui leur a donné la naissance.

Mais je n’en ai peut-être déjà que trop dit sur ces objets, et si j’allais plus loin, je craindrais d’usurper des droits qui ne m’appartiennent pas. Je reviens donc aux nombres quatre et neuf, que j’ai annoncés comme étant propres, l’un à la ligne droite, et l’autre à la ligne courbe ; comme étant aussi l’un le nombre du mouvement, ou de l’action, et l’autre celui de l’étendue ; car il se pourrait que ces nombres parussent supposés et imaginaires.

Il est à propos que je fasse voir pour quelle raison je les emploie, et pourquoi je prétends qu’ils conviennent chacun naturellement aux lignes auxquelles je les ai attribués ; commençons par le nombre neuf, ou celui de la ligne circulaire et de l’étendue.

Sans doute, qu’il ne répugnera à personne de considérer une circonférence comme un zéro ; car quelle figure peut plus que le zéro ressembler [192] à une circonférence ? Il répugnera moins encore d’en regarder le centre comme une Unité, puisqu’il est impossible que pour une circonférence, il y ait plus d’un centre ; tout le monde sait aussi qu’une Unité jointe à un zéro donne dix, en cette sorte 10. Ainsi nous pouvons envisager le cercle entier, comme faisant dix ou 10, c’est-à-dire le centre avec la circonférence.

Mais nous pouvons également regarder le cercle entier, comme un Etre corporel dont la circonférence est la forme ou le corps, et dont le centre est le Principe immatériel. Or nous avons vu avec assez de détail, qu’on ne devait jamais confondre ce Principe immatériel avec la forme corporelle et étendue ; que quoique ce soit sur leur union qu’est fondée l’existence de la Matière, cependant c’était une erreur impardonnable de les prendre pour le même Etre, et que l’intelligence de l’homme pouvait toujours les séparer.

Alors, séparer ce Principe de sa forme corporelle, n’est-ce pas la même chose que de séparer le centre de sa circonférence, et par conséquent la même chose que d’ôter l’unité 1 du denaire 10. Mais, si on ôte une unité du dénaire 10, il est bien certain qu’il ne restera plus que neuf en nombre ; cependant il nous restera en figure le zéro, 0, ou la ligne circulaire, ou enfin la circonférence. Que l’on voie donc à présent, si le nombre neuf et la circonférence ne se conviennent pas l’un à l’autre, et si nous avons eu tort de donner ce nombre neuf à toute étendue, puisque nous avons prouvé que toute étendue était circulaire.

Que l’on voie aussi, d’après le rapport existant entre le zéro, qui est comme nul par lui-même, et le nombre neuf, ou celui de l’étendue, si l’on aurait dû blâmer si légèrement ceux qui ont prétendu que la Matière n’était qu’apparente.

Je sais que la plupart des Géomètres, regardant le nombre des caractères d’Arithmétique, comme dépendant de la convention de l’homme, prendront peu de confiance à la démonstration présente ; je sais même qu’il en est parmi eux qui ont essayé de porter jusqu’à vingt, le nombre de ces caractères, pour faciliter les opérations de calcul.

Mais, premièrement, si plusieurs Nations ont des caractères d’Arithmétique, qui ne proviennent que de leur convention, les caractères Arabes doivent en être exceptés, parce qu’ils sont fondés sur les Lois et la nature des choses sensibles, qui aussi bien que les choses intellectuelles, ont des signes numériques qui leur sont propres.

Secondement, comme les Géomètres ignorent entièrement les Lois et les propriétés des Nombres, ils n’ont pas vu qu’en les multipliant au-delà de dix, ils dénaturaient tout, et voulaient donner aux Etres un Principe qui n’était pas simple, et qui n’offrait point d’Unité ; ils n’ont pas vu que l’Unité étant universelle, la somme de tous les Nombres devait principalement nous retracer son image, [193] afin que se montrant aussi réelle et aussi inaltérable dans ses productions que dans son Essence, cette Unité eût à nos hommages des droits invincibles, et que l’homme fût inexcusable, s’il venait à les méconnaître. Ils n’ont pas vu, dis je, que le nombre dix était celui qui portait le plus parfaitement cette empreinte, et qu’ainsi la volonté de l’homme ne pourrait jamais étendre au delà de dix, les signes des nombres ou des Lois de l’Unité.

Aussi l’expérience a pleinement confirmé ce principe, et les moyens qu’on avait pris pour le combattre, sont demeurés sans aucun succès. Je ne puis donc entreprendre sa défense, et attribuant le nombre un ou l’Unité, au centre, attribuer le nombre neuf à la circonférence ou à l’étendue.

De la division du cercle

Je ne rappellerai point ici ce que j’ai dit de l’union des trois Eléments fondamentaux, qui se trouvent toujours tous les trois ensemble dans chacune des trois parties des corps ; par où l’on trouvera facilement un rapport certain du Nombre neuf à la Matière, ou à l’étendue circulaire ; je ne dirai rien non plus de la formation du cube, soit algébrique, soit arithmétique, qui, lorsque les facteurs n’ont que deux termes, ne peut avoir lieu que par neuf opérations, puisque parmi les dix, qu’on y devrait compter à la rigueur, la seconde et la troisième ne sont qu’une répétition l’une de l’autre, et dès lors doivent se considérer comme ne faisant qu’un.

Mais j’appuierai le principe que j’ai établi, de quelques observations sur la mesure et la division du cercle ; car il est faux de dire que ce sont les Géomètres qui l’ont divisé en trois cent soixante degrés, comme étant la division la plus commode, et celle qui se prêtait le plus facilement à toutes les opérations du calcul.

Cette division du cercle en trois cent soixante degrés, n’est point du tout arbitraire ; c’est la Nature même qui nous la donne, puisque le cercle n’est composé que de triangles, et qu’il y a six de ces triangles équilatéraux, dans toute l’étendue de ce même cercle.

Qu’on suive donc, si l’on a des yeux, l’ordre naturel de ces nombres, qu’on y joigne le produit qui est la circonférence ou le zéro, et qu’on voie si ce sont les hommes qui ont établi ces divisions.

Faut-il exposer moi-même l’ordre naturel de ces nombres ? Toute production quelconque est ternaire, trois. Il y a six de ces productions parfaites dans un cercle, ou six triangles équilatéraux, six. Enfin la circonférence elle-même complète l’œuvre, et donne neuf ou zéro,

0. Si l’on veut donc réduire en chiffres tous ces Nombres, nous aurons premièrement 3, secondement 6, et enfin 0, lesquels réunis donneront 360.

Qu’on fasse ensuite telles multiplications qu’on voudra, sur les Nombres que [194] nous venons de reconnaître comme constituant le cercle ; alors, comme tous les résultats en seront neuvaires, on ne doutera plus de l’universalité du nombre neuf dans la Matière.

On ne doutera pas non plus de l’impuissance de ce nombre, quand on réfléchira qu’avec quelque nombre qu’on le joigne, il n’en altère jamais la nature ; ce qui, pour ceux qui en auront la clef, sera une preuve frappante de ce que nous avons dit, que la forme ou l’enveloppe pouvait varier, sans que son Principe immatériel cessât d’être immuable et indestructible.

Du cercle artificiel

C’est par ces observations simples et naturelles, que l’on peut parvenir à apercevoir l’évidence du principe que j’expose. C’est-là en même temps, un des moyens qui peuvent indiquer aux hommes, comment on doit procéder pour lire dans la nature des Etres ; car toutes leurs Lois sont écrites sur leur enveloppe, dans leur marche, et dans les différentes révolutions où leur cours les assujettit.

Par exemple, c’est pour n’avoir pas distingué la circonférence naturelle d’avec la circonférence artificielle, qu’est venue l’erreur que j’ai relevée plus haut sur la manière dont on avait considéré la circonférence jusqu’à présent, c’est-à-dire, comme un assemblage d’une infinité de points réunis par des lignes droites. Il est vrai que la circonférence que l’homme décrit à l’aide du compas, ne peut se former que successivement ; et dans ce sens on peut la regarder comme l’assemblage de plusieurs points, qui n’étant marqués que l’un après l’autre, ne sont pas censés avoir entre eux d’adhérence ou de continuité ; ce qui fait que l’imagination y a supposé des lignes droites pour les rassembler.

Du cercle naturel

Mais outre que j’ai fait voir en son lieu, que même dans ces cas-là, la ligne de réunion que l’on admettrait ne serait pas droite, puisque sensiblement il n’y en a point qui le soit, il ne faut qu’examiner la formation du cercle naturel, pour reconnaître la fausseté des définitions qu’on nous donne généralement de la ligne circulaire.

Le cercle naturel croît à la fois, dans tous les sens ; il occupe et remplit toutes les parties de sa circonférence, car ce n’est que dans l’ordre sensible et par les yeux de notre Matière, que nous apercevons des inégalités nécessaires dans les formes corporelles, parce qu’elles ne sont que des assemblages ; au lieu que par les yeux de notre faculté intellectuelle, nous voyons partout la même force et la même puissance, et nous n’apercevons plus ces inégalités, parce que nous sentons que l’action du Principe doit être pleine et uniforme ; sans cela il serait lui-même exposé : et soit dit en passant, c’est là ce qui fait tomber toutes ces disputes scholastiques et puériles sur le vide ; les yeux bornés du corps de l’homme doivent en trouver à tous les pas, parce qu’ils ne peuvent lire que dans l’étendue ; sa pensée n’en conçoit nulle part, parce qu’elle lit dans le Principe, qu’elle voit que ce [195] Principe agit partout, qu’il remplit nécessairement tout, puisque la résistance doit être universelle comme la pression.

On ne peut donc comparer en rien le cercle naturel avec le cercle artificiel, puisque le cercle naturel se crée tout ensemble, par la seule explosion de son centre ; au lieu que le cercle artificiel ne commence que par la fin qui est le triangle ; car tout le monde sait, ou doit savoir, que le compas dont on tient une des pointes immobile, ne peut faire avec l’autre un seul pas, sans présenter un triangle.

Du nombre quaternaire

Venons actuellement aux raisons pour lesquelles le Nombre quatre est celui de la ligne droite.

Je dirai avant tout, que je n’emploie pas ici ce mot de ligne droite, dans le sens qu’il a, selon le langage reçu, par lequel on exprime cette étendue qui paraît avoir à nos yeux le même alignement ; et en effet, ayant démontré qu’il n’y avait point de ligne droite dans la Nature sensible, je ne pourrais adopter l’opinion vulgaire à cet égard, sans tenir une marche contradictoire avec tout ce que j’ai établi. Je regarderai donc seulement la ligne droite comme Principe, et comme telle, étant distinguée de l’étendue.

N’avons-nous pas vu que le cercle naturel croissait en même temps dans tous les sens, et que le centre jetait à la fois hors de lui-même la multitude innombrable et intarissable de ses rayons ? Chacun de ces rayons n’est-il pas regardé comme une ligne droite dans le sens matériel ? Et véritablement, par sa rectitude apparente et par la faculté qu’il a de pouvoir se prolonger à l’infini, il est l’image réelle du Principe Générateur, qui produit sans cesse hors de lui, et qui ne s’écarte jamais de sa Loi.

Nous avons vu en outre, que le cercle n’était lui-même qu’un assemblage de triangles, puisque nous n’avons reconnu partout que trois principes dans les corps, et que le cercle est corps. Or, si ce rayon, si cette ligne droite en apparence, si enfin l’action de ce Principe générateur ne peut se manifester que par une production ternaire, nous n’aurions qu’à réunir le nombre de l’unité du centre, ou de ce Principe générateur, au nombre ternaire de sa production, avec laquelle il est lié pendant l’existence de l’Etre corporel, et nous aurions déjà un indice du quaternaire que nous cherchons dans la ligne droite, selon l’idée que nous en avons donnée.

Mais pour qu’on ne croie pas que nous confondons actuellement ce que nous avons distingué avec tant de soin, savoir, le centre qui est immatériel, avec la production, ou le triangle qui est matériel et sensible, il faut qu’on se rappelle ce qui a été dit sur les Principes de la Matière. J’ai fait voir assez clairement que quoiqu’ils produisent la Matière, ils sont cependant immatériels eux-mêmes ; alors, pris comme tels, il est facile de concevoir une liaison intime du centre, ou [196] du Principe générateur, avec les Principes secondaires ; et comme les trois côtés du triangle, ainsi que les trois dimensions des formes, nous ont indiqué sensiblement, que ces Principes secondaires ne sont qu’au nombre de trois, leur union avec le centre nous offre l’idée la plus parfaite de notre quaternaire immatériel.

De plus, comme cette manifestation quaternaire n’a lieu que par l’émanation du rayon hors de son centre ; que ce rayon, qui se prolonge toujours en ligne droite, est l’organe et l’action du Principe central ; que la ligne courbe, au contraire, ne produit rien ; et qu’elle borne toujours l’action et la production de la ligne droite ou du rayon ; nous ne pouvons résister à cette évidence ; et nous appliquons sans crainte le nombre quatre à la ligne droite ou au rayon qui la représente, puisque c’est la ligne droite et le rayon seul qui peuvent nous donner la connaissance de ce Nombre.

Voilà la route par laquelle l’homme peut parvenir à distinguer la forme et l’enveloppe corporelle des Etres, d’avec leurs Principes immatériels, et par-là se faire une idée assez juste de leurs différents nombres, pour éviter la confusion et marcher avec assurance dans le sentier des observations ; voilà, dis-je, le moyen de trouver cette Quadrature dont nous avons parlé, et qui ne se pourra jamais découvrir que par le nombre du centre.

Il est si vrai, en effet, que cette ligne droite, ou ce Quaternaire, est la source et l’organe de tout ce qui est corporel et sensible, que c’est au nombre quatre et au carré, que la Géométrie ramène tout ce qu’elle veut mesurer ; car elle ne considère tous les triangles qu’elle établit dans cette vue, que comme division et moitié de ce même carré ; or ce carré n’est-il pas formé par quatre lignes, et par quatre lignes qui sont regardées comme droites, ou semblables au rayon, et par conséquent quaternaires comme lui ?

Faut-il donc quelque chose de plus, pour démontrer que par leur procédé même, les Géomètres prouvent ce que je leur avance ? C’est-à-dire, que le Nombre qui produit les Etres, est le même qui leur sert de mesure ; et ainsi, que la vraie mesure des Etres ne peut se trouver que dans leur Principe, et non pas dans leur enveloppe et dans l’étendue ; puisqu’au contraire, tout ce qui est enveloppe, tout ce qui est étendue, ne peut s’évaluer avec précision qu’en se rapprochant du centre, et de ce Nombre Quaternaire, que nous nommons le Principe Générateur.

On ne songera pas, je l’espère, à m’objecter que toutes les figures, nommées rectilignes en Géométrie, étant bornées par des lignes censées droites, portent également le Quaternaire, et qu’ainsi je ne devrais pas me borner au carré, pour indiquer la mesure quaternaire ; ce qui semblerait contredire la simplicité et l’unité du principe annoncé.

Quand le fait ne serait pas pour moi, quand il serait faux que les Géomètres, [197] ainsi que je viens de le dire, ramenassent au carré, tout ce qu’ils veulent mesurer, il suffirait, de ce que nous venons de dire sur ce quaternaire immatériel, pour convenir que toutes les choses sensibles provenant de lui, doivent conserver sensiblement sur elles la marque de cette origine quaternaire ; or ce quaternaire étant absolument le seul Principe Générateur des choses sensibles, étant le seul Nombre à qui cette propriété de production soit essentielle, il est également indispensable qu’il n’y ait parmi les choses sensibles qu’une seule figure qui nous l’indique, et cette figure, on l’a dit, c’est le carré.

De la racine carrée

Et comment cette vérité ne se montrerait-elle pas pour nous parmi les choses sensibles, puisque nous la trouvons indiquée clairement et d’une manière incontestable, dans la Loi numérique, c’est-à-dire, dans ce que l’homme possède ici-bas de plus intellectuel et de plus sûr ? Comment, dis je, pourrions-nous trouver plus d’une mesure quaternaire, ou ce qui est la même chose, plus d’un carré, dans les Figures sensibles et corporelles qui font l’objet de la Géométrie, puisque dans cette Loi numérique, ou de calcul, dont nous venons de parler, il est impossible de trouver plus d’un nombre carré ?

Je sais que ceci doit étonner, et quelque incontestable que soit cette proposition, elle paraîtra nouvelle sans doute ; car il est généralement reçu qu’un carré numérique est le produit d’un Nombre quelconque, multiplié par lui-même, et l’on ne met pas même en question que tous les Nombres n’aient cette propriété.

Mais, puisque l’analogie que nous avons découverte dans toutes les classes entre les Principes et leurs productions, ne suffit pas encore pour dessiller les yeux sur ce point ; puisque, malgré l’unité du carré parmi toutes les figures sensibles que l’homme peut tracer, les Géomètres se sont persuadés qu’il peut y avoir plus d’un carré numérique ; je vais entrer dans d’autres détails qui confirmeront la vérité de ce que je viens d’avancer.

Le carré en figure est très certainement le quadruple de sa base ; et s’il n’est que l’image sensible du carré intellectuel et numérique, d’où il provient, il faut absolument que ce carré numérique et intellectuel soit le type et le modèle de l’autre ; c’est-à-dire, que de même que le carré en figure est le quadruple de sa base, de même le carré numérique et intellectuel doit être le quadruple de sa racine.

Or je puis certifier à tous les hommes, et ils le peuvent connaître comme moi, qu’il n’y a qu’un seul Nombre qui soit le quadruple de sa racine. Je me dispenserai même, autant que je le pourrai, de le leur indiquer positivement, soit parce qu’il est trop facile à trouver, soit parce que ce sont des Vérités que je n’expose qu’à regret.

Mais, me dira-t-on, si je n’admets qu’un seul carré numérique, comment fau-[198]dra-t-il donc considérer les produits de tous les autres nombres multipliés par eux-mêmes ? Car enfin, s’il n’y a qu’un seul carré numérique, il ne peut aussi y avoir qu’une seule racine carrée parmi tous les nombres ; et cependant il n’est pas un seul nombre qui ne puisse se multiplier par lui-même : alors, tous les nombres pouvant se multiplier par eux-mêmes, que seront-ils donc, s’ils rie sont pas des racines carrées ?

Je conviens que tout nombre quelconque peut se multiplier par lui-même, et par conséquent qu’il n’en est point qui ne puisse se regarder comme racine ; je fais de plus avec le moindre des calculateurs qu’il n’est pas de racine qui ne soit moyenne proportionnelle entre son produit et l’unité ; mais pour que tous ces nombres fussent des racines carrées, il faudrait qu’ils fussent tous en rapport de quatre avec l’unité ; or parmi cette multitude de différentes racines dont la quantité ne peut jamais être fixée, attendu que les nombres sont sans bornes, il n’y a absolument qu’un seul nombre ou qu’une seule racine, qui soit dans ce rapport de quatre avec l’unité ; il est donc clair que le Nombre qui se trouve avoir ce rapport, est le seul qui mérite essentiellement le nom de racine carrée ; et toutes les autres racines se trouvant avoir des rapports différents avec l’unité, pourront prendre des noms tirés de ces différents rapports, mais elles ne devront jamais prendre le nom de racines carrées, puisque leur rapport avec l’unité ne sera jamais quaternaire.

Par la même raison, quoique toutes les racines étant multipliées par elles-mêmes, rendent un produit ; cependant puisque toute racine est moyenne proportionnelle entre son produit et l’unité, il faut de toute nécessité que ce produit lui-même soit à sa racine ce que sa racine est à l’unité ; alors s’il n’est qu’une seule racine qui soit dans le rapport de quatre avec l’unité, ou qui fait carrée, il est incontestable qu’il ne peut y avoir non plus qu’un seul produit qui soit dans le rapport de quatre avec sa racine, et par conséquent qu’il ne peut y avoir qu’un seul carré.

Tous les autres produits n’étant point dans ce rapport quaternaire avec leur racine, ne devront donc pas se considérer comme des carrés, mais ils porteront les noms de leurs différents rapports avec leur racine, comme les racines qui ne sont pas carrées, portent les noms de leurs différents rapports avec l’unité.

En un mot, s’il était vrai que toutes les racines fussent des racines carrées, toutes les racines en raison double, donneraient certainement des carrés qui feraient doubles les uns des autres, et l’on sait qu’en nombre cela est absolument impossible ; voilà pourquoi nous n’admettons qu’un seul carré, et qu’une seule racine carrée. C’est donc pour n’avoir pas pris une idée assez juste d’une racine [199] carrée, que les Géomètres en ont attribué les propriétés à tous les nombres, tandis qu’elles ne convenaient exactement qu’à un seul nombre.

Il faut remarquer néanmoins que la différence qui se trouve entre cette seule Racine carrée et toutes les autres racines, de même qu’entre le seul produit carré admissible et tous les autres produits numériques, ne provient que de la qualité des facteurs, d’où elle se répand sur les résultats qui en proviennent. Dans le fait, c’est toujours le quaternaire qui dirige toutes ces opérations quelconques ; ou, pour parler plus clairement, dans toute espèce de multiplication, nous trouverons toujours, premièrement l’unité ; secondement le premier facteur ; troisièmement le second facteur, et enfin le résultat, ou le produit qui provient de l’action mutuelle des deux facteurs.

Et quand je dis, dans toute espèce de multiplication, c’est que ceci se trouve vrai, non seulement dans tous les produits auxquels nous connaissons deux Racines ou deux facteurs, comme dans la multiplication de deux différents nombres l’un par l’autre ; mais aussi dans tous les produits où nous ne connaissons qu’une seule racine, parce que cette racine se multipliant par elle-même, nous offre toujours distinctement nos deux facteurs.

C’est donc là ce qui nous représente avec une nouvelle évidence, le pouvoir réel de ce nombre quatre, Principe de toute production, et générateur universel, de même que les vertus de cette ligne droite qui en est l’image et l’action.

C’est là aussi où nous trouvons une nouvelle preuve de la distinction des choses sensibles et des choses intellectuelles, ainsi que de tout ce qui a été dit sur leur différent nombre, puisque dans toutes les multiplications numériques, nous connaissons sensiblement trois choses, savoir les deux facteurs et le produit, au lieu que nous ne connaissons qu’intellectuellement l’unité à laquelle elles ont rapport, et que cette unité n’entre jamais dans l’opération des choses composées.

Nous voyons donc alors pourquoi nous avons reconnu ce quaternaire comme étant à la fois le Principe et la mesure fixe de tous les Etres, et pourquoi tout produit quelconque, soit l’étendue, soit toutes les différentes propriétés de cette étendue, sont engendrées et dirigées par ce quaternaire.

Des décimales

Les Géomètres eux-mêmes nous confirment tous les avantages qui ont été attribués jusqu’ici au quaternaire, et cela par les divisions qu’ils emploient sur le rayon pour évaluer son rapport avec la circonférence ? Ils ont soin de le diviser dans le plus grand nombre de parties qu’il leur est possible, afin de rendre l’approximation moins défectueuse. Mais dans toutes les divisions qu’ils mettent en usage, il est important d’observer qu’ils emplient toujours les décimales. Or, par [200] un calcul que nous n’exposerons pas ici, quoiqu’il soit assez connu, on ne peut nier qu’une décimale, et le quaternaire n’aient des rapports incontestables, puisqu’ils ont tous deux le privilège de correspondre et d’appartenir à l’unité. En se servant des décimales, les Géomètres marchent donc encore par le quaternaire.

Je sais qu’à la rigueur on pourrait diviser le rayon par d’autres Nombres que par les décimales ; je sais même que ces décimales ne rendent jamais des résultats justes, comme la division du cercle en trois cent soixante degrés, d’où l’on pourrait inférer que ni les décimales, ni le quaternaire avec lequel elles sont unies d’une manière inséparable, ne sont pas la vraie mesure.

Mais il faut observer que la division du cercle en trois cent soixante degrés, est parfaitement exacte, parce qu’elle tombe sur le vrai nombre de toutes les formes ; au lieu que la division décimale exprimant le nombre du Principe immatériel de ces mêmes formes, ne peut se trouver juste en nature sensible, sur le rayon corporel, ni sur aucune espèce de Matière.

Cela n’empêche pas que de toutes les divisions que l’homme pouvait choisir, les décimales ne soient celle qui l’approche le plus du point qu’il désire ; on peut dire même qu’en cela, comme dans bien d’autres circonstances, il a été conduit sans le savoir, par la loi et le Principe des choses ; que son choix est une suite de la lumière naturelle qui est en lui, et qui tend toujours à l’amener au Vrai, et que le moyen qu’il a pris, tout nul et tout inutile qu’il soit pour lui, en ce qu’il veut le faire cadrer avec l’étendue et avec la Matière, est néanmoins le meilleur qu’il avait à prendre en ce genre.

Du carré intellectuel

Ainsi, malgré le peu de succès que l’homme a retiré de ses efforts, on sera toujours obligé de convenir que la division qu’il a faite du rayon en parties décimales, confirme ce que j’ai dit sur l’universalité de la mesure quaternaire.

Quelque réserve que je me sois promis, après tout ce que j’ai dévoilé touchant le nombre quatre et touchant la racine carrée, il n’est aucun de mes lecteurs qui ne jugent que l’un et l’autre ne soient les mêmes ; ainsi il ne serait plus temps de le dissimuler ; et même m’étant avancé jusque-là, je me trouve comme engagé à leur avouer qu’en vain chercheraient-ils la source des sciences et des lumières ailleurs que dans cette Racine carrée, et dans le carré unique qui en résulte.

Et véritablement s’il est possible à ceux qui liront cet écrit, de saisir par eux-mêmes la liaison de tout ce que j’expose à leurs yeux, et de prendre une idée convenable du carré numérique et intellectuel que je leur présente, je suis en quelque sorte obligé de convenir de la vérité et de ne plus leur refuser un aveu qu’ils m’arrachent.

Je vais donc présenter préalablement, autant que la prudence et la discrétion me le permettront, quelques-unes des propriétés de ce quaternaire, et pour me [201] rendre plus intelligible, je le considérerai comme le carré sensible et corporel qui en est la figure et la production, c’est-à-dire comme ayant quatre côtés visibles et distincts.

En examinant chacun de ces quatre côtés séparément, on pourra se convaincre que le carré dont il s’agit, est vraiment la seule route qui puisse mener l’homme à l’intelligence de tout ce qui est contenu dans l’Univers, de même que c’est le seul appui qui doive le soutenir contre toutes les tempêtes qu’il est obligé d’essuyer pendant son voyage dans le temps.

Mais pour mieux sentir les avantages infinis attachés à ce carré, rappelons-nous ce qui en a été dit en le comparant avec la circonférence ; nous y apprendrons que la circonférence est faite pour borner et s’opposer à l’action du centre ou du carré, et qu’ils réagissent mutuellement l’un sur l’autre, que par conséquent elle arrête les rayons de la lumière, au lieu que le carré étant par lui-même le Principe de cette lumière, son véritable objet est d’éclairer ; en un mot, que la circonférence retient l’homme dans des liens et dans une prison, tandis que le carré lui est donné pour s’en délivrer.

Effets de la circonférence

C’est en effet l’infériorité de cette circonférence qui fait tous les malheurs de l’homme parce qu’il ne peut en parcourir tous les points que successivement, ce qui lui fait sentir dans toute l’étendue la peine du temps pour laquelle il n’était pas fait ; au lieu que le carré comme correspondant avec l’unité, ne l’assujettit point à cette Loi, puisqu’à l’image de son Principe, son action est entière et sans interruption.

Il faut cependant avouer que la Justice même a favorisé l’homme jusque dans les punitions qu’elle lui a infligées, et que cette circonférence qui lui a été donnée pour le borner et lui faire expier ses premiers égarements, ne le laisse pas sans espoir et sans consolation ; car au moyen de cette circonférence, l’homme peut parcourir tout l’Univers et revenir au point d’où il est parti, sans être obligé de se retourner, c’est-à-dire, sans perdre de vue le centre. C’est même là pour lui l’exercice le plus utile et le plus salutaire, comme on voit que lorsqu’on veut aimanter une lame de fer, il faut après chaque frottement, la ramener à l’aimant en lui faisant faire un circuit, sans cela elle perdrait la vertu qu’elle vient de recevoir.

Supériorité du carré

Néanmoins, malgré cette propriété de la circonférence, il n’y a nulle comparaison à en faire avec le carré, puisque celui-ci instruit l’homme directement des vertus du centre, et que sans quitter sa place, cet homme peut par ce moyen atteindre et embrasser les mêmes choses que par le secours de la circonférence, il ne saurait connaître sans en parcourir tous les points.

Enfin celui qui est tombé dans la circonférence, tourne autour du centre, parce qu’il s’est écarté de l’action de ce centre ou du rayon qui est droit et il tourne [201] toujours, parce que l’action bonne est universelle, et qu’il la trouve partout sur son chemin et en opposition ; au lieu que celui qui tient au centre, ou au carré qui en est l’image et le nombre, est toujours fixe et toujours le même.

Il est inutile, sans doute, de pousser plus loin cette comparaison allégorique, parce que je ne doute pas, que dans ce que je viens de dire, des yeux intelligents ne fassent bien des découvertes.

Ce n’est donc pas sans raison que j’ai pu annoncer ce carré, comme étant supérieur à tout, puisque n’y ayant absolument que deux sortes de lignes, la droite et la courbe ; tout ce qui ne tient pas à la Ligne droite, ou au carré, est nécessairement circulaire et dès lors temporel et périssable.

C’est donc en vertu de cette supériorité universelle, que j’ai dû faire pressentir à l’homme les avantages infinis qu’il pourrait trouver dans ce carré, ou ce nombre quaternaire, sur lequel je me suis proposé de donner quelques détails préliminaires à mes Lecteurs.

Mesure de la circonférence

Nous les prions de se souvenir que le carré généralement connu, n’est que l’image et la figure du carré numérique et intellectuel ; ils concevront sans doute aussi, que nous ne nous proposons de leur parler que du carré numérique intellectuel qui agit sur le temps et qui dirige le temps ; et que celui-là même est la preuve qu’il existe un autre carré hors du temps, mais dont la connaissance entière nous est interdite, jusqu’à ce que nous soyons nous-mêmes hors de la prison temporelle ; et c’est pour cela que je n’ai pas dû parler des termes de la Progression quaternaire, qui s’élèvent au-dessus des Causes agissant dans le temps.

D’après cela, pour faire concevoir comment ce carré contient tout, et mène à la connaissance de tout, observons qu’en Mathématique ce sont les quatre angles droits qui mesurent toute la circonférence ; et comme ces quatre angles désignent chacun une Région particulière, il est clair que le carré embrasse l’Est, l’Ouest, le Nord et le Sud ; or, si dans tout ce qui existe, soit sensible, soit intellectuel, nous ne saurions jamais trouver que ces quatre Régions, que pourrons-nous donc concevoir au-delà ? Et quand nous les aurons parcourues dans une Classe, ne devrons-nous pas nous regarder comme certains qu’il ne nous restera plus rien de cette Classe, à connaître ?

De la mesure du temps

C’est pourquoi celui qui aurait observé avec soin et avec persévérance les quatre points Cardinaux de la Création corporelle, n’aurait plus rien à apprendre en Astronomie, et il pourrait se flatter de posséder à fond le Système de l’Univers, ainsi que le véritable arrangement des corps Célestes ; c’est-à-dire, qu’il aurait la connaissance de la propriété des Étoiles fixes, de l’Anneau de Saturne, des Temps et des Saisons convenables à l’Agriculture, et des deux Causes que peuvent avoir les éclipses ; car c’est pour n’avoir jamais voulu reconnaître qu’une Loi matérielle [203] et visible dans ces éclipses, que les Observateurs ont nié celles qui sont provenues d’une autre source, et dans un temps différent du temps indiqué par l’ordre sensible.

Quant à l’ordre des mouvements des Astres, l’homme pourrait également en avoir une connaissance certaine, par un examen réfléchi des quatre divisions qui complètent leur cours temporel ; car le Temps est celle des mesures sensibles qui est la moins sujette à erreur, et c’est pour cette raison que le Temps étant la vraie mesure du cours des Astres, on sent qu’il m’est plus aisé d’estimer juste leurs retours périodiques par le calcul du Temps, que d’évaluer avec précision la longueur de mon bras, par les mesures conventionnelles prises dans l’étendue ; puisque celles-ci n’ont point de base fixe, ni déterminée par la Nature sensible ; c’est pour cela qu’une multitude de Nations mesurent l’espace même et les distances itinéraires, par la durée ou par le temps.

Des révolutions de la Nature

Par se secours de ce même carré, l’homme parviendrait à se délivrer des ténèbres épaisses qui couvrent encore tous les yeux sur l’ancienneté, l’origine et la formation des choses ; il pourrait même éclaircir toutes les disputes relatives à la naissance de notre Globe, et à toutes les révolutions qui sont écrites sur sa surface, et dont les traces peuvent aussi bien représenter les suites et les effets de la première explosion, que ceux des révolutions postérieures et successives, que l’Univers éprouve continuellement depuis son origine.

Et en effet, ces révolutions se sont toujours produites par les forces Physiques, quoiqu’elles aient été permises par la Cause première, et exécutées sous les yeux de la Cause temporelle supérieure, par la continuelle contraction du mauvais Principe, à qui d’immenses pouvoirs ont souvent été accordés sur le sensible pour la purification de l’intellectuel ; car, s’il le faut dire, cette purification de l’intellectuel est la seule voie qui mène au vrai grand œuvre, ou au rétablissement de l’Unité ; or, comment cette purification peut-elle avoir lieu, sans son contraire ou sans sa réaction, puisqu’elle doit se faire dans le temps, et que dans le temps aucune action ne peut avoir lieu sans le secours d’une réaction.

Ce qui éclairerait l’homme là-dessus, c’est qu’on observant les quatre Régions dont nous parlons, il verrait qu’il y en a une qui dirige, une qui reçoit, et deux qui réagissent ; de là il verrait que les désastres dont la Terre offre universellement les vestiges, appartiennent nécessairement à l’action de deux Régions actives opposées, savoir, de celle où règne le Feu, et de celle ou règne l’Eau. Alors il n’attribuerait plus les effets dont ses yeux sont témoins tous les jours, à l’Elément seul qui paraît les produire, parce qu’il reconnaîtrait que ces révolutions sont le résultat du combat continuel de ces deux ennemis, dans lequel l’avantage demeure tantôt à l’un et tantôt à l’autre, mais aussi dans lequel l’un des deux [204] ne peut être vainqueur, sans que le lieu de la Terre où s’est passé le combat n’en souffre à proportion, et n’en reçoive des altérations et des changements.

Voilà pourquoi rien de ce que nous voyons sur la Terre ne doit nous étonner, parce que, quand même les révolutions journalières, que nous ne pouvons nier, n’auraient pas lieu, ces deux Eléments ont néanmoins commencé d’agir en opposition, dès le moment de l’origine des choses temporelles.

Voilà pourquoi aussi nous devons être sûrs que chaque instant produit des révolutions nouvelles, parce que l’action de ces deux Eléments l’un sur l’autre, est et sera continuelle jusqu’à la dissolution générale. Ainsi tous ces prodiges qui surprennent si fort les Naturalistes, disparaissent ; toutes ces irrégularités, toutes ces dévastations qui s’opèrent sous nos yeux, de même que celles dont les restes et les débris annoncent l’ancienneté, ne sont plus difficiles à expliquer, et se concilient parfaitement avec tout ce que l’on a vu sur les Principes innés des Etres, sur leurs actions différentes et opposées les unes aux autres, enfin sur les suites funestes de la contraction universelle.

Mais tous ces Phénomènes paraîtront bien moins étonnants encore, quand nous nous rappellerons que ces deux Eléments opposés, ou ces deux agents, ou cette double Loi universelle dans la Matière, sont toujours dans la dépendance de la Cause active et intelligente qui en fait le centre et le lien, et qui peut à son gré actionner l’un ou l’autre des divers Agents qui lui sont soumis, et même les livrer à une action inférieure et mauvaise.

Nous avons donc un moyen de plus de savoir d’où ont pu provenir, dans les grandes révolutions, ces excès prodigieux de l’Eau sur le Feu, ou du Feu sur l’Eau ; car il faut simplement songer à la Cause active et intelligente, et reconnaître que, lorsque les Principes de ces Eléments ne sont plus dans leurs bornes naturelles, c’est qu’elle abandonne, ou qu’elle actionne l’un plus que l’autre par sa propre vertu, pour l’accomplissement des Décrets et de la Justice de la Cause première, et pour laisser agir, ou pour arrêter la trop grande contraction du Principe mauvais qui lui est opposé.

On voit donc par là que pour savoir les raisons de la marche que cette Cause tient dans l’Univers, c’est dans sa Nature intelligente et dans tout ce qui lui ressemble qu’il faut les chercher ; car, comme elle est à la fois active et intelligente, c’est son activité qui fait produire les effets sensibles, en communiquant ses diverses actions et réactions à tous les Etres temporels ; mais c’est sa faculté intelligente seule qui peut en donner l’explication, attendu que c’est à ce seul titre qu’elle est admise au Conseil ; ainsi il n’y aura jamais aucun résultat satisfaisant pour ceux qui ne chercheront cette explication que dans la Matière.

Que l’on applique ceci à tout ce qui a été dit sur la manière de chercher en [205] tout la vérité des choses, et l’on verra si les principes qui nous conduisent ne sont pas universels.

Cours temporel des êtres

Outre les lumières que la connaissance du carré peut donner, sur la constitution des Etres corporels, sur l’harmonie établie entre eux, de même que sur les causes de leur destruction ; il embrasse encore les quatre degrés distincts auxquels leur cours particulier les assujettit, et qui nous sont clairement désignés par les quatre Saisons ; car, qui ne sait les différentes propriétés attachées à chacune de ces Saisons ? Qui ne sait que tous les Etres corporels, ne pouvant recevoir la naissance que par la réunion de deux actions inférieures, il faut premièrement et avant tout, que ces deux actions se conviennent et s’accordent mutuellement ; ce que l’on peut appeler l’Adoption.

Or, c’est à l’Automne que cet acte d’adoption est attribué, parce qu’alors les Etres, par la Loi de leur Principe immatériel, jettent hors d’eux les germes qui doivent servir à leur reproduction ; et cette Loi ne commence d’agir que quand ces germes se trouvent placés dans leur matrice naturelle. C’est là le premier degré de leur cours, degré sur lequel la réflexion et l’intelligence découvriront facilement une infinité de choses que je ne dois pas dire.

Quand les germes sont ainsi adoptés par leur matrice, les deux actions concourant ensemble, forment ce que nous devons appeler la conception, qui selon la Loi de cette même nature corporelle, est indispensable pour la génération des Etres de matière. Ce second degré de leur cours se passe pendant l’Hiver, dont l’influence ménageant leur force en les tenant dans le repos, et ramassant tout leur feu dans le même foyer, opère sur eux une réaction violente qui leur fait faire effort, et les rend plus propres à se lier et à se communiquer réciproquement leurs vertus.

Le troisième degré de leur cours a lieu pendant le Printemps, et nous pouvons regarder cet acte comme celui de la végétation ou de la corporisation ; premièrement parce qu’il est le troisième, et que nous avons assez montré que le nombre trois était consacré à tout résultat soit corporel, soit incorporel ; en second lieu, parce que les influences salines de l’hiver venant à cesser après avoir rempli leur Loi, qui était de réactionner non seulement les Principes des germes générateurs, mais même ceux de leurs productions, les uns et les autres font usage de leur faculté et de leur propriété naturelle en manifestant au-dehors tout ce qu’ils ont en eux. Aussi, c’est dans cette saison du Printemps que commencent à paraître les fruits de cette propriété végétative, et que nous les voyons sortir du sein où ils ont pris la naissance.

Enfin l’Eté complète tout l’ouvrage ; c’est alors que toutes ces productions, sortant de la matrice où elles avaient été formées, reçoivent pleinement l’action [206] du Soleil qui les porte à leur maturité, et c’est là le quatrième degré du cours de tous les Etres corporels terrestres.

On sent cependant qu’il faut en excepter la pluplart des animaux, qui malgré qu’ils soient assujettis aux quatre degrés que je viens de reconnaître dans le cours particulier de tous les Etres corporels, ne suivent pas néanmoins toujours pour leur génération et leur croissance, la Loi et la durée ordinaire des saisons ; et cette exception ne doit pas étonner à leur égard, parce que n’étant pas inhérents à la Terre, quoiqu’ils viennent d’elle, il est certain que leur Loi ne doit pas être semblable à celle des Etres de végétation attachés à cette même Terre.

Epoque de l’univers

Il ne faudrait pas non plus rejeter le Principe de l’universalité quaternaire, parce qu’on verrait que même parmi les Etres de végétation, les uns n’attendent pas la révolution entière des quatre saisons pour compléter leur cours, et que d’autres ne parviennent à ce complément qu’après plusieurs révolutions Solaires annuelles. Cette différence vient de ce que les uns ont besoin d’une moindre réaction, et les autres d’une plus considérable pour agir et pour opérer leur œuvre particulière. Mais ces quatre degrés ou ces quatre actes que je viens de remarquer, ne leur conviennent pas moins, et s’accomplissent toujours avec une parfaite exactitude dans les Etres les plus précoces, comme dans ceux qui sont les plus tardifs, parce que selon ce qu’on a vu sur le nombre quatre par rapport à l’étendue, il est celui qui mesure tout, et qui porte son action partout, quoiqu’il ne porte pas partout une action égale, et qu’il la proportionne universellement à la différente nature des Etres.

Ce que l’on vient de voir sur les propriétés attachées aux quatre saisons, ne répandrait-il pas quelque lumière sur l’époque où l’Univers a pu prendre naissance. Il est vrai que ceci ne peut regarder que ceux qui accordent une origine à l’Univers, car pour ceux qui ont été ou assez aveugles ou d’assez mauvaise foi, pour ne pas lui en reconnaître une, cette recherche devient superflue. Cependant, persuadé que ceux-là mêmes auraient profité de ce que je leur dirais à ce sujet, je vais, autant qu’il me sera permis, lever un coin du voile devant leurs yeux.

Si, dans l’origine du monde, on considère seulement le premier instant de l’apparence de sa corporisation, il est certain qu’en se guidant selon l’ordre des saisons, on serait tenté de l’attribuer au Printemps, parce qu’effectivement c’est le moment de la végétation.

Mais si l’on portait la vue un peu plus haut, et qu’on examinât tous les actes qui ont dû précéder cette corporisation visible, il faudrait nécessairement placer l’origine du germe du monde à une autre saison que celle du Printemps. Car l’on serait obligé de convenir que la marche actuelle de la Nature universelle, étant la même qu’au moment de sa naissance, l’adoption de ses Principes constitutifs a [207] dû se faire alors pour elle, dans les mêmes circonstances et dans le même temps où nous voyons que se fait aujourd’hui l’adoption des Principes particuliers qui perpétuent son cours et son existence ; c’est-à-dire, que cette adoption primitive a dû commencer dans l’Automne.

C’est, en effet, lorsque les Etres perdent la chaleur du Soleil, c’est lorsque cet Astre se retire d’eux, qu’ils se rapprochent et se recherchent, pour suppléer à son absence en se communiquant leur propre chaleur ; et c’est là, comme on l’a vu, le premier acte de ce qui doit se passer corporellement parmi les Etres particuliers de la Nature. Il doit donc en être de même pour l’universel ; c’est lorsque le Soleil a cessé d’être sensible à ceux qu’il avait échauffés jusque-là, que les choses corporelles ont fait le premier pas vers l’existence, et que la Nature a commencé.

Par la même analogie on pourrait présumer dans quelle saison cette Nature doit se décomposer et cesser d’exister ; c’est-à-dire, qu’en suivant la Loi de son cours actuel, on devrait croire que c’est dans l’Eté, que cet Univers acquerra le complément des quatre actes de son cours universel, que ce complément étant arrivé, il terminera là sa carrière, et que se détachant de la branche, à l’image des fruits, il cessera d’être, et disparaîtra totalement pendant que l’arbre auquel il était attaché, demeurera stable à jamais.

Ce que je viens de dire a pour base une Loi généralement reconnue qui est que les choses finissent toujours par où elles ont commencé. Cependant je le répète, quoique les quatre actes du cours temporel s’accomplissent dans chacun des Etres, il n’en est pas cependant en qui cette Loi ne s’opère dans des temps différents.

Alors, si ce cours varie du végétal à l’animal, si même dans chacune de ces deux classes, il s’opère si diversement, tant sur les différentes espèces que sur les différents individus, à plus forte raison doit-il être plus difficile d’en fixer les Lois et la durée en jugeant du particulier à l’universel. Ainsi, rien n’est plus loin de ma pensée que de vouloir déterminer une saison temporelle pour ces grandes époques. Et dans le vrai, ces questions sont entièrement superflues pour l’homme, d’autant que par le flambeau qu’il porte en lui-même, il peut acquérir sur ces objets des lumières plus utiles, plus sûres et plus importantes que celles qui ne tombent que sur les périodes des Etres passagers.

Je prie également qu’on ne me taxe pas de contradiction ou d’inadvertance, si l’on m’a entendu parler du Soleil avant l’existence des choses corporelles, je n’oublie pas que le Soleil que nous voyons, a pris naissance comme tous les corps, et avec tous les corps, mais je sais aussi qu’il y a un autre Soleil très physique dont celui-ci n’est que la figure, et sous les yeux duquel tous les actes de la naissance et de la formation de la Nature se sont opérés, comme la révolution journalière [208] et annuelle des Etres particuliers s’opère à l’aspect et par les Lois de notre Soleil corporel et sensible.

Ainsi, pour l’intérêt de ceux qui liront ceci, je les exhorte à être assez réservés pour ne pas me juger avant de m’avoir compris ; et s’ils veulent me comprendre, il faut qu’ils portent souvent leur vue plus loin que ce que je dis ; car, soit par devoir, soit par prudence, j’ai laissé beaucoup à désirer.

Des côtés du carré

Après avoir montré en général plusieurs des propriétés du carré, que j’annonce toujours comme seul et unique, j’exposerai brièvement quelques-unes de celles qui sont attachées à chacun de ses côtés, me réservant de traiter de cet emblème universel d’une manière un peu plus étendue, dans la division qui suivra celle-ci.

Le premier de ces côtés, comme base, fondement, ou racine des trois autres côtés, est l’image de l’Etre premier, unique, universel, qui s’est manifesté dans le temps, et dans toutes les productions sensibles, mais qui étant sa cause à lui-même et la source de tout Principe, a sa demeure à part du sensible et du temps ; et pour reconnaître ce que j’ai déjà dit plusieurs fois ; savoir, combien les productions sensibles, quoique venant de lui, sont peu nécessaires à son existence, il ne faut qu’observer quel est le nombre qui lui convient, il n’y a personne qui ne sache que c’est l’Unité.

Quelque opération que l’on fasse sur ce nombre pris en lui-même ; c’est-à-dire, qu’on le multiplie, qu’on l’élève à telle puissance que l’imagination pourra concevoir ; que l’on cherche successivement la racine de toutes ces puissances, ce sera toujours ce même nombre d’unité qui demeurera partout pour résultat, de façon que ce nombre un étant à la fois sa racine, son carré et toutes ses puissances, existe nécessairement par lui et indépendamment de tout autre Etre.

Je ne parle point de la division, parce que cette opération de calcul ne peut avoir lieu que sur des assemblages, et jamais sur un nombre simple comme l’unité, ce qui confirme ce que j’ai dit sur la nullité des fractions.

Je ne parle point non plus de l’opération de l’addition, parce qu’il est clair qu’elle ne peut également avoir lieu que dans les choses composées, et qu’un Etre qui a tout en soi ne peut recevoir la jonction d’aucun autre Etre, ce qui sert de preuve à tout ce qui a été dit ci-devant sur la Matière, où rien de ce qui est employé à la croissance et à la nutrition des Etres corporels, ne se mêle avec leurs Principes.

Mais je parle de la multiplication, ou élévation de puissances, ainsi que de l’extraction des racines, parce que l’une est l’image de la propriété productrice, innée dans tout Etre simple, et l’autre celle de la correspondance de tout Etre [209] simple avec ses productions, puisque c’est par cette correspondance que s’opère la réintégration.

C’est là ce qui doit nous aider à nous confirmer que ce premier côté du carré, ce nombre Un, ou la Cause première de laquelle il est le caractéristique, produit tout par elle, ne reçoit rien que d’elle, ou qui ne soit à elle.

Le second côté est celui qui appartient à cette Cause active et intelligente que j’ai présentée dans le cours de cet Ouvrage, comme tenant le premier rang parmi les causes temporelles, et qui, par sa faculté active, dirige le cours de la Nature et des Etres corporels, de même que par sa faculté intelligente, elle dirige tous les pas de l’homme qui lui est semblable en qualité d’Etre intellectuel.

Nous attribuons à cette Cause le second côté du carré, parce que de même que ce second côté est le plus voisin de la racine ; de même la Cause active et intelligente paraît immédiatement après l’Etre premier qui existe lors des choses temporelles. Alors, si nous la mettons en parallèle avec le second côté du carré, nous devons donc aussi lui donner un double nombre ; et nous voyons que nous ne saurions appliquer ce double nombre à aucun Etre avec plus de justesse qu’à cette Cause, puisqu’elle nous l’indique elle-même, tant par son rang secondaire, que par la double propriété dont elle est en possession.

Et dans le fait, il est si vrai que cette Cause active et intelligente est le premier agent de tout ce qui est temporel et sensible, qu’ici rien n’aurait jamais existé sans son secours, et pour ainsi dire, sans avoir commencé par elle.

Le carré lui-même ne nous en offre-t-il pas la preuve ? Le second de ses côtés, que nous examinons pour le moment, n’est-il pas le premier degré et le premier pas vers la manifestation des puissances de sa racine ? En un mot, n’est-il pas l’image de cette ligne droite, qui est la première production du point, et sans laquelle il n’y aurait jamais eu ni surface ni solide ?

Nous trouvons donc déjà dans le carré, deux points des plus importants pour l’homme, savoir, la connaissance de la Cause première universelle, et celle de la Cause seconde qui la représente dans les choses sensibles, et qui est son premier Agent temporel.

Je me suis assez étendu, en son lieu, sur les attributs immenses qui appartiennent à cette Cause seconde, active et intelligente, pour pouvoir me dispenser de les rappeler ici ; et si l’on veut avoir d’elle l’idée qui lui convient, il suffira de ne jamais oublier qu’elle est l’image de la Cause première, et chargée de tous ses pouvoirs pour tout ce qui se passe dans le Temps ; c’est ce qu’on pourra concevoir de plus vrai à son sujet ; c’est en même temps ce qui apprendra à l’homme, si après elle il est aucun Etre dans le Temps, en qui il puisse mieux placer sa confiance.

Le troisième côté du carré est celui qui désigne tous les résultats quelconques, [210] c’est-à-dire, tant ceux qui sont corporels et sensibles, que ceux qui sont immatériels et hors du Temps ; car, de même qu’il y a un. Carré affecté au Temps, et un Carré indépendant du Temps, de même il y a des résultats attachés à l’un et à l’autre de ces deux Carrés, parce que chacun d’eux a le pouvoir de manifester des productions ; et comme les productions qui se manifestent dans l’une et l’autre Classe, sont toujours au nombre de trois c’est pour cela que nous les appliquons au troisième côté du carré.

Ceci s’accorde parfaitement avec ce que l’on a vu sur les productions corporelles, qui toutes sont l’assemblage de trois Eléments ; tout ce qu’il y a à observer, c’est la distinction considérable, qui malgré la similitude du Nombre, se trouve entre les productions temporelles et celles qui ne le sont pas ; celles-ci provenant directement de la Cause première, sont des Etres simples comme elle, et ont par conséquent une existence absolue que rien ne peut anéantir ; les autres n’étant enfantés que par une Cause secondaire, ne peuvent avoir les mêmes privilèges que les premières, mais doivent nécessairement se ressentir de l’infériorité de leur Principe ; aussi leur existence n’est-elle que passagère, et elles ne subsistent pas par elles-mêmes, comme les Etres qui ont de la réalité.

C’est là ce que le troisième côté du carré nous fait connaître évidemment ; car, si le second nous a donné la ligne, le troisième nous donnera la surface, et puisque le nombre trois est en même temps le nombre de la surface et le nombre des Corps, il est donc clair que les Corps ne sont composés que de surfaces, c’est-à-dire, de substances qui ne sont que l’enveloppe ou l’apparence extérieure de l’Etre, mais auxquelles n’appartiennent, ni la solidité, ni la vie.

Et en effet, la dernière opération, indiquée par la Géométrie humaine, pour composer le solide, n’est que la répétition de celles qui ont précédé, c’est-à-dire, de celles qui ont formé la ligne et la surface ; car la profondeur que cette troisième et dernière opération engendre, n’est autre chose que la direction verticale de plusieurs lignes réunies, et toute la différence qui s’y trouve, c’est que dans les opérations précédentes la direction des lignes n’était qu’horizontale ; ainsi cette profondeur est toujours le produit de la ligne, et comme telle, elle ne peut être autre chose qu’un assemblage de surfaces.

Veut-on, puisque l’occasion s’en présente, apprendre encore à évaluer plus juste ce que sont les Corps ? Pour cet effet, on n’a qu’à suivre l’ordre inverse de celui de leur formation. Les solides se trouveront composés de surfaces, les surfaces de lignes, les lignes de points, c’est-à-dire, de Principes qui n’ont ni longueur, ni largeur, ni profondeur ; en un mot, qui n’ont aucune des dimensions de la Matière, ainsi que je l’ai amplement exposé lorsque j’ai eu lieu d’en parler. [211] Qu’on ramène donc ainsi les Corps à leur source et à leur Essence primitive, et qu’on voie par-là l’idée que l’on doit avoir de la Matière.

Enfin, le quatrième côté du carré, comme répétant le Nombre quaternaire, par lequel tout a pris son origine, nous offre le Nombre de tout ce qui est Centre ou Principe, dans quelque classe que ce soit ; mais, comme nous avons assez parlé du Principe universel qui est hors du Temps, et que ce carré dont nous traitons actuellement, a simplement le temporel pour objet, on ne doit entendre par son quatrième côté, que les différents Principes agissants dans la classe temporelle, c’est-à-dire, tant ceux qui jouissent des facultés intellectuelles, que ceux qui sont bornés aux facultés sensibles et corporelles ; et même, quant aux Principes immatériels des Etres corporels, sur lesquels nous nous sommes étendus aussi longuement qu’il nous a été permis de le faire, nous ne rappellerons ici ni leurs différentes propriétés, ni leur action innée, ni la nécessité d’une seconde action pour faire opérer la première, ni en un mot, toutes ces observations qui ont été faites sur les Lois et le cours de la Nature matérielle.

Nous nous contenterons de faire remarquer, que le rapport qui peut se trouver entre ces Principes corporels et le quatrième côté du carré, est une nouvelle preuve qu’en qualité de quaternaires ou de centres, ils sont des Etres simples, distincts de la Matière et dès lors indestructibles, quoique leurs productions sensibles, qui ne sont que des assemblages, soient sujettes par leur nature à se décomposer.

C’est donc seulement sur les Principes immatériels intellectuels, que nous devons actuellement fixer notre attention, et parmi ces Principes, il n’en est aucun sur qui nous puissions attacher notre vue plus à propos que sur l’homme en ce moment ; puisque c’est lui qui a été le principal objet de cet écrit ; puisque c’est en lui que devraient résider essentiellement toutes les vertus renfermées dans cet important Carré dont nous nous occupons ; puisque enfin, ce Carré n’a jamais été tracé que pour l’homme, et qu’il est la véritable source des sciences et des lumières dont cet homme a été malheureusement dépouillé.

Ce serait donc en contemplant avec soin le quatrième côté de ce carré, que l’homme apprendrait véritablement à en évaluer le prix et les avantages. Ce serait là en même temps où il verrait à découvert les Erreurs, par lesquelles les hommes ont obscurci le fondement et l’objet même des Mathématiques ; combien ils se trompent, quand ils subsistent aux Lois simples de cette sublime Science, leurs décisions fautives et incertaines, et combien ils se nuisent à eux-mêmes, quand ils la bornent à l’examen des Faits matériels de la Nature, tandis qu’en en faisant un autre usage, ils en pourraient retirer des fruits si précieux.

Mais on sait que l’homme ne peut plus aujourd’hui observer ce carré sous le même point de vue qu’il le faisait autrefois, et que parmi les quatre différentes [212] classes qui y sont contenues, il n’occupe plus que la plus médiocre et la plus obscure, au lieu que dans son origine il occupait la première et la plus lumineuse.

C’était alors que puisant les connaissances dans leur source même, et se rapprochant, sans fatigue et sans travail, du Principe qui lui avait donné l’être, il jouissait d’une paix et d’une félicité sans bornes, parce qu’il était dans son Elément. C’est par ce même moyen qu’il pouvait avec avantage et avec sûreté diriger sa marche dans toute la Nature, parce qu’ayant empire sur les trois classes inférieures du carré temporal, il pouvait les diriger, à son gré, sans être épouvanté ni arrêté par aucun obstacle ; c’est, dis-je, par les propriétés attachées à cette place éminente, qu’il avait une notion certaine de tous les Etres qui composent cette Nature corporelle, et pour lors il n’était pas exposé au danger de confondre sa propre Essence avec la leur.

Du carré temporel

Au contraire, relégué aujourd’hui à la dernière des classes du Carré temporel, il se trouve à l’extrémité de cette même Nature corporelle qui lui était soumise autrefois, et dont il n’aurait jamais dû éprouver ni la résistance, ni la rigueur. Il n’a plus cet avantage inappréciable, dont il jouissait dans toute son étendue, lorsque placé entre le Carré temporel et celui qui est hors du Temps, il pouvait à la fois lire dans l’un et dans l’autre. Au lieu de cette lumière dont il aurait pu ne jamais se séparer, il n’aperçoit plus autour de lui qu’une affreuse obscurité, qui l’expose à toutes les souffrances auxquelles il est sujet dans son corps, et à toutes les méprises auxquelles il est entraîné dans sa pensée, par le faux usage de sa volonté et par l’abus de toutes ses facultés intellectuelles.

Il n’est donc que trop vrai qu’il est impossible à l’homme d’atteindre aujourd’hui sans secours les connaissances renfermées dans le Carré dont nous traitons, puisqu’il ne se présente plus à lui sous la face qui peut seule le lui rendre intelligible.

Ressources de l’Homme

Mais, je l’ai promis, je ne veux pas décourager l’homme ; je voudrais, au contraire, allumer en lui une espérance qui ne s’éteignit jamais ; je voudrais verser des consolations sur sa misère, en l’engageant à la comparer avec les moyens qu’il a près de lui pour s’en délivrer.

Je vais donc actuellement fixer sa vue sur un attribut incorruptible qu’il possédait pleinement dans son origine, et dont la jouissance non seulement ne lui est pas totalement interdite aujourd’hui, mais qui est même un droit auquel il peut prétendre, et qui lui offre la seule voie et le seul moyen de retrouver cette place importante dont nous venons de parler.

Rien ne paraîtra moins imaginaire que ce que j’avance, quand on réfléchira que même dans sa privation, l’homme possède encore les facultés du désir et de la volonté ; qu’ainsi ayant des facultés, il lui faut des attributs pour les manifes-[213]ter, puisque la Cause première elle-même est soumise, ainsi que tout ce qui tient à son Essence, à la nécessité de ne pouvoir rien manifester sans le secours de ses attributs.

Il est vrai que les facultés de ce Principe premier étant aussi infinies que les Nombres, les attributs qui leur répondent doivent être également sans limites ; car non seulement ce Principe premier manifeste des productions hors du temps, pour lesquelles il emploie des attributs inhérents en lui, et qui ne sont distincts entre eux que par leurs différentes propriétés ; mais il manifeste encore des productions dans le temps, et pour lesquelles, outre le secours de ces attributs inséparables d’avec lui-même, il lui a fallu de plus des attributs hors de lui, venant de lui, agissant par lui, et qui ne fussent pas lui ; ce qui constitue la Loi des Etres temporels, et explique la double action de l’Univers.

Mais, quoique les manifestations que l’homme a à faire ne soient nullement comparables à celles de la Cause première, on ne peut néanmoins lui contester les facultés que nous venons de reconnaître en lui, ainsi que le besoin indispensable d’attributs analogues à ces facultés, pour pouvoir les mettre en valeur ; et puisque ces attributs sont les mêmes que ceux par lesquels il a prouvé autrefois sa grandeur, nous verrons qu’il en devrait attendre aujourd’hui les mêmes secours, s’il avait une volonté constante d’en faire usage, et qu’il leur donnât toute sa confiance.

 

[214]

7

Attributs de l’Homme

CES attributs au-dessus de tout prix, et dans lesquels se trouve la seule ressource de l’homme, sont renfermés dans la connaissance des langues, c’est-à-dire, dans cette faculté commune à toute l’espèce humaine de communiquer ses pensées ; faculté que toutes les Nations ont en effet cultivée, mais d’une manière peu profitable pour elles, parce qu’elles ne l’ont pas appliquée à son véritable objet.

Nous voyons évidemment que les avantages attachés à la faculté de parler, sont les droits réels de l’homme, puisque par leur moyen il commerce avec ses semblables, et qu’il leur rend sensibles toutes ses pensées et toutes ses affections. C’est même là ce qui seul peut vraiment répondre à ses désirs sur cet objet ; car tous les signes qu’on a employés pour suppléer à la parole dans ceux qui en sont privés, soit par nature, soit par accident, ne remplissent ce but que très imparfaitement.

Des langues factices

Cela se borne chez eux ordinairement à des négations et à des affirmations, toutes choses qui ne sont que la suite d’une question ; et si l’on ne les interroge, ils ne peuvent d’eux-mêmes nous faire concevoir une pensée, à moins, ce qui revient au même, que l’objet n’en soit sous leurs yeux, et que par le tact ou autres signes démonstratifs, ils ne nous fassent comprendre l’application qu’ils en veulent faire.

Ceux qui ont poussé l’industrie plus loin, ne peuvent être entendus que des Maîtres qui les ont enseignés, ou de toute autre personne qui serait instruite de la convention ; mais alors, quoique ce soit bien là une espèce de langage, cependant nous ne pouvons jamais dire que ce soit une véritable Langue, puisque premièrement elle n’est pas commune à tous les hommes, et en second lieu, qu’elle pêche fortement par l’expression, en ce qu’elle est privée des avantages inappréciables qui se trouvent dans la prononciation.

Ce ne sera donc jamais là, ni dans aucune des Langues factices, que se trouveront les vrais attributs de l’homme, parce que tout y étant conventionnel et arbitraire, et variant sans cesse, n’annonce pas une véritable propriété.

De l’unité des langues

D’après cet exposé, nous pouvons déjà concevoir quelle doit être la nature des Langues ; car j’ai dit qu’elles doivent être communes à tous les hommes ; or, comment peuvent-elles être communes à tous les hommes, si elles n’ont pas toutes les mêmes signes ; ce qui est dire proprement qu’il ne doit y avoir qu’une Langue. [215] Je ne donnerai point pour preuve de ce que j’avance ici, cette avidité avec laquelle les hommes cherchent à acquérir la pluralité des Langues, et cette sorte d’admiration que nous avons pour ceux qui en connaissent un grand nombre, quoique cette avidité et cette admiration, toutes fausses qu’elles soient, offrent un indice de notre tendance vers l’universalité ou vers l’Unité.

Je ne dirai pas non plus avec quelle prédilection les Nations différentes regardent leur Langue particulière, et combien chaque Peuple est jaloux de la sienne.

Bien moins encore parlerai-je de l’usage établi entre quelques Souverains de ne s’écrire que dans une Langue morte, et commune entre eux pour les correspondances d’apparat, parce que non seulement cet usage n’est pas général, mais encore qu’il tient à un motif trop frivole, pour pouvoir être de quelque poids dans la matière que je traite.

C’est donc dans l’homme même qu’il faut trouver la raison et la preuve qu’il est fait pour n’avoir qu’une Langue, et dès lors on pourra reconnaître par quelle Erreur on est venu à nier cette Vérité, et à dire que les Langues n’étant que l’effet de l’habitude et de la convention, il est inévitable qu’elles ne varient comme toutes les choses de la Terre ; ce qui a fait croire aux Observateurs qu’il peut y en avoir à la fois plusieurs, également vraies, quoique différentes les unes des autres.

De la langue intellectuelle

Pour marcher avec quelque certitude dans cette carrière, je les engagerai à considérer s’ils ne reconnaissent pas en eux deux sortes de Langues ; l’une sensible, démonstrative, et par le moyen de laquelle ils communiquent avec leurs semblables ; l’autre, intérieure, muette, et qui cependant précède toujours celle qu’ils manifestent au-dehors, et en est vraiment comme la mère.

Je leur demanderai ensuite d’examiner la nature de cette Langue intérieure et secrète ; de voir si elle est autre chose que la voix et l’expression d’un Principe extérieur à eux, mais qui grave en eux sa pensée, et qui réalise ce qui se passe en lui.

Or, d’après la connaissance que nous avons prise de ce Principe, on peut savoir que tous les hommes devant être dirigés par lui, il ne devrait se trouver dans tous qu’une marche uniforme, que le même but et la même Loi, malgré la variété innombrable des pensées bonnes qui peuvent leur être communiquées par cette voie.

Mais, puisque cette marche devrait être si uniforme, puisque cette expression secrète devrait être la même partout, il est certain que les hommes, qui n’auraient pas laissé dénaturer en eux les traces de cette Langue intérieure, l’entendraient tous très parfaitement car ils y trouveraient partout une conformité avec ce qu’ils sentent en eux, ils y verraient la similitude et la représentation de leurs idées mêmes, ils y apprendraient que hors celles qui leur viennent du Principe [216] du mal, il n’y en a point qui leur soient étrangères enfin, ils se convaincraient d’une manière frappante de la parité universelle de l’Etre intellectuel qui les constitue.

C’est là où ils reconnaîtraient clairement que la vraie Langue intellectuelle de l’homme étant partout la même, est essentiellement une qu’elle ne pourra jamais varier, et qu’il ne peut en exister deux, sans que l’une ne soit combattue et détruite par l’autre.

Alors, ainsi que nous l’avons vu, dès que la langue extérieure et sensible n’est que le produit de la langue intérieure et secrète ; si cette langue secrète était toujours conforme au Principe qui doit ta diriger ; qu’elle fût toujours une et toujours la même, elle produirait universellement la même expression sensible et extérieure ; par conséquent, quoique nous soyons obligés d’employer aujourd’hui des organes matériels, nous aurions encore une langue commune, et qui serait intelligible à tous les hommes.

De la langue sensible

Quand est-ce donc que les langues sensibles ont pu varier parmi eux. Quand est-ce qu’ils ont aperçu de la disparité dans la manière dont ils se communiquaient leurs idées ? N’est-ce pas lorsque cette expression secrète et intérieure a commencé à varier elle-même, n’est-ce pas lorsque le langage intellectuel de l’homme s’est obscurci, et n’a plus été l’ouvrage d’une main pure; alors n’ayant plus sa lumière près de lui, il a reçu sans examen la première idée qui s’est offerte à son Etre intellectuel, et n’a plus senti la liaison, ni la correspondance de ce qu’il recevait, avec le Principe vrai dont il devait tout obtenir. Alors enfin, remis à lui-même, sa volonté et son imagination ont été ses seules ressources ; et il a suivi par besoin comme par ignorance toutes les productions que ces faux guides lui ont présentées.

C’est par là que l’expression sensible à été totalement altérée, parce que l’homme ne voyant plus les choses dans leur nature, leur a donné des noms qui venaient de lui, et qui n’étant plus analogues à ces mêmes choses, ne pouvaient plus les désigner, comme leurs noms naturels le faisaient sans équivoque.

Que quelques hommes seulement aient suivi cette route erronée, et si peu susceptible d’uniformité, alors chacun aura sûrement donné aux mêmes choses des noms différents, ce qui répété par un grand nombre, et perpétué de plus en plus dans la succession des temps, doit, à la vérité, nous offrir le spectacle le plus variable et le plus bizarre. Ne doutons pas que ce ne soit là l’origine de la différence et de la division des langues, et d’après tout ce que j’en ai dit, quand je n’en aurais pas d’autres preuves, ceci serait plus que suffisant pour nous convaincre que les hommes sont prodigieusement éloignés de leur Principe. Car, je le répète, s’ils étaient tous guidés par ce Principe, leur langue intellectuelle serait la même [217] et par conséquent, leurs langues sensibles et extérieures n’auraient que les mêmes signes et les mêmes idiomes.

On ne me contestera pas, je l’espère, ce que je viens de dire, sur les noms naturels et significatifs des Etres : quoique dans les différentes langues en usage sur la terre, les noms ne nous offrent rien d’uniforme, cependant nous sommes obligés de croire qu’elles devraient n’employer que des noms qui indiquassent universellement et clairement les choses ; par cette raison ces langues si différentes les unes des autres ne sauraient raisonnablement passer pour de véritables langues ; et d’ailleurs chacune de ces langues considérée en elle-même, toute fausse qu’elle soit, nous offrira clairement la preuve de ce que j’avance.

Les mots que chacune de ces langues emploie, quoique étant conventionnels, ne seront-ils pas pour tous ceux qui seront instruits de cette convention, un signe certain des Etres qu’ils représentent ? Ne voyons-nous pas même le penchant naturel que nous avons tous pour exprimer les choses par les signes ou les mots qui nous paraissent le plus analogues ? Et ne goûtons-nous pas un plaisir secret mêlé d’admiration, quand on nous offre des signes, des expressions et des figures qui nous rapprochent le plus de la Nature des objets qu’on veut nous présenter, et qui nous les font le mieux concevoir ?

Que faisons-nous donc en ceci que répéter la marche de la Vérité même, qui a établi une langue commune entre toutes ses productions, et qui leur ayant donné à chacune un nom propre et lié à leur essence, les a mis à couvert de toute équivoque entre elles ? N’en préserverait-elle pas par le même moyen les hommes, qui ayant tous pour tâche de rétablir leur liaison avec ses ouvrages, auraient su travailler et parvenir à en connaître les véritables noms ?

De l’origine des langues

Nous ne pouvons donc nier que dans notre difformité même et dans notre privation, nous ne nous tracions des emblèmes expressifs de la Loi des Etres, et que l’usage faux que nous faisons du langage ne nous annonce l’emploi plus juste et plus satisfaisant que nous en pourrions faire, sans sortir pour cela de la Nature, et seulement en n’oubliant pas la source où ce langage devrait prendre son origine.

Il est donc vrai que si les Observateurs eussent remonté jusqu’à cette expression secrète et intérieure que le Principe intellectuel fait dans nous, avant de se manifester au-dehors, c’eût été là qu’ils auraient trouvé l’origine de la langue sensible, comme étant le vrai Principe, et non pas dans les Causes fragiles et impuissantes qui se bornent à opérer leur Loi particulière, et qui ne peuvent rien produire de plus. Ils n’eussent pas cherché à expliquer par de simples Lois de Matière, des faits d’un ordre supérieur, qui ont subsisté avent le temps, qui subsisteront après le temps et sans interruption, indépendamment de la Matière. Ce n’est plus l’or-[218]ganisation, ce n’est plus une découverte des premiers hommes qui passant d’âge en âge, s’est perpétuée jusqu’à nos jours parmi l’espèce humaine, par le moyen de l’exemple et de l’instruction ; mais, ainsi que nous le verrons, c’est le véritable attribut de l’homme, et quoiqu’il en ait été dépouillé depuis qu’il s’est élevé contre sa Loi, il lui en est resté des vestiges qui pourraient le ramener jusqu’à sa source, s’il avait le courage de les suivre pas à pas et de s’y attacher fortement.

Expériences sur des enfants

Je sais que parmi mes semblables ce point est un des plus contestés ; que non seulement ils sont incertains quelle a pu être la première langue des hommes, mais même qu’à force de varier là-dessus, ils ont pu venir à croire que l’homme n’en avait point la source en lui, et cela, parce qu’ils ne le voient pas parler naturellement, quand il est abandonné à lui-même dès son enfance.

Mais ne verront-ils jamais en quoi pêche leur observation ? Ne savent-ils pas que dans l’état de privation où l’homme se trouve aujourd’hui, il est condamné à ne rien opérer, même par ses facultés intellectuelles, sans le secours d’une réaction extérieure, qui les mette en jeu et en action ; et qu’ainsi, priver l’homme de cette Loi, c’est absolument lui ôter toutes les ressources que la Justice lui avait accordées, et le mettre dans le cas de laisser étouffer ses facultés, sans qu’elles produisent le moindre fruit.

Cependant on ne peut nier que ce ne soit là la marche des Observateurs, par ces expériences réitérées qu’ils ont faits sur des enfants pour découvrir, en s’abstenant de parler devant eux, quelle serait leur langue naturelle. Quand ils ont vu ensuite que ces enfants ne faisaient aucun usage de la parole, ou qu’ils ne rendait que des sons confus, ils ont interprété le tout à leur gré, et ont bâti des opinions sur des faits qu’ils avaient arrangés eux-mêmes. Mais n’est-il pas évident que la Nature sensible et la Loi intellectuelle appellent également l’homme à vivre en société ? Or, pourquoi l’homme se trouve-t-il ainsi placé au milieu de ses semblables qui sont censés avoir fait leur réhabilitation, si ce n’est pour y recevoir tous les secours dont il a besoin, pour ranimer à sont tour ses facultés ensevelies, et pouvoir les exercer à son profit ?

C’est donc agir directement contre ces deux Lois et contre l’homme, que de le priver des secours qu’il devait en attendre ; c’est être peu sensé que de le juger, après lui avoir ôté tous les moyens d’acquérir l’usage des facultés qu’on lui conteste, et dont on cherche à le croire incapable. Il vaudrait autant placer un germe sur une pierre, et nier ensuite que ce germe dût porter des fruits.

Mais, sans aller plus loin, s’il est évident que quand l’homme est privé des secours qui lui sont indispensablement nécessaires, il ne peut produire aucune langue fixe, et que cependant il y a des langues parmi les hommes ; où pourra-t-on donc trouver l’origine de ce langage universel, et ne faudra-t-il pas convenir [219] que celui qui a pu l’enseigner le premier, a dû le recevoir d’ailleurs que de la main des hommes ?

Du langage des êtres sensibles

Il y a, je le sais, une espèce de langage naturel et uniforme, que les Observateurs s’accordent assez généralement à reconnaître dans l’homme, c’est celui par lequel il désigne ses affections de plaisir et de douleur ; ce qui annonce en lui une sorte de sons appropriés à cet usage.

Mais il est bien clair que ce langage, si c’en est un, n’a que les sensations corporelles pour guide et pour objet ; et la preuve la plus convaincante que nous en ayons, c’est qu’il se trouve également dans les bêtes, dont la plupart manifestent au-dehors leurs sensations par des mouvements et même par des sons caractérisés.

Toutefois cette espèce de langage doit peu nous étonner dans l’animal, si nous nous rappelions les principes établis ci-dessus. Le Principe corporel de l’animal n’est-il pas immatériel, puisqu’il ne peut y avoir aucun Principe qui ne le soit ? Comme tel, ne doit-il pas avoir des facultés, et s’il a des facultés, ne doit-il pas avoir des moyens de les manifester ? Mais aussi, les moyens dont chaque Etre en particulier peut avoir l’usage, doivent toujours être en raison de ses facultés ; car, s’il n’y avait pas là une mesure comme dans tout le reste, ce serait une irrégularité, et dans les Lois des Etres nous ne saurions jamais en admettre.

C’est donc par cette mesure que l’on doit évaluer l’espèce de langage par lequel les bêtes démontrent leurs facultés ; puisque étant bornées à sentir, il ne leur a fallu que les moyens de faire connaître qu’elles sentaient, et elles les ont. Les Etres qui n’ont d’autres facultés que celles de la végétation, démontrent aussi clairement cette faculté de végétation par le fait même, mais ils ne démontrent que cela.

Ainsi, quoique la bête ait des sensations, et qu’elle les exprime ; quoique dans l’état actuel des choses ces sensations soient de deux sortes, l’une bonne et l’autre mauvaise, et que la bête les désigne toutes deux en montrant quand elle a de la joie, ou quand elle souffre, on ne peut se dispenser de borner à ce seul objet son langage et tous les signes démonstratifs qui en font partie ; et jamais on en pourra regarder cette manière de s’exprimer comme une vraie langue, puisqu’une langue a pour but d’exprimer les pensées, que les pensées sont le propre des Principes intellectuels, et que j’ai assez clairement démontré que le Principe de la bête n’est point intellectuel, quoiqu’il soit immatériel.

Si nous sommes fondés à ne point regarder comme une langue réelle les démonstrations par lesquelles la bête fait connaître ses sensations ; alors, quoique l’homme, comme animal, ait aussi ces sensations et les moyens de les manifester, [220] nous n’admettrons jamais la moindre comparaison, entre ce langage borné et obscur, et celui dont la Nature intellectuelle des hommes les rend susceptibles.

Rapport du langage aux facultés

Ce serait sans doute une étude intéressante et instructive, que d’observer dans toute la Nature, cette mesure qui se trouve entre les facultés des Etres et les moyens qui leur ont été accordés pour les exprimer. Nous y verrions, qu’à proportion qu’ils sont éloignés par leur nature, du premier anneau de la chaîne, leurs facultés sont moins étendues. Nous verrions en même temps que les moyens qu’ils ont de les faire connaître, suivent avec exactitude cette progression, et dans ce sens nous pourrions accorder une sorte de langage jusqu’aux moindres des Etres créés, puisque ce langage ne serait autre chose que l’expression de leurs facultés, et cette uniformité sans laquelle il ne pourrait y avoir ni commerce, ni correspondance, ni affinité entre les Etres de la même classe.

Il faudrait néanmoins dans cet examen avoir la plus grande attention de prendre tous les Etres chacun dans leur classe, et de ne pas attribuer à l’une ce qui n’appartient qu’à l’autre ; il ne faudrait pas attribuer au minéral toutes les facultés des plantes, ni la même manière de les manifester ; non plus qu’attribuer à la plante ce que l’on aurait observé dans l’animal ; bien moins encore faudrait-il attribuer à ces êtres inférieurs, et qui n’ont qu’une action passagère, tout ce que nous venons de découvrir dans l’homme. Sans cela, ce serait retomber dans cette horrible confusion des langues, le principe de toutes nos Erreurs et la vraie cause de notre ignorance, en ce que dès lors la nature de tous les Etres serait défigurée pour nous.

Mais, comme ce point serait peut-être d’une trop grande étendue pour mon Ouvrage, je me contente de l’indiquer, et je le laisse à traiter à ceux qui auront la modestie de se borner à des sujets isolés, et moins vastes que celui qui m’occupe.

De la langue universelle

Je reviens donc à cette langue véritable et originelle, la ressource la plus précieuse de l’homme. J’annonce de nouveau, que comme Etre immatériel et intellectuel, il a dû recevoir avec sa première existence, des facultés d’un ordre supérieur, et par conséquent les attributs nécessaires pour les manifester ; que ces attributs ne sont autre chose que la connaissance d’une langue commune à tous les Etres pensants ; que cette langue universelle devait leur être dictée par un seul et même Principe, dont elle est le véritable signe ; que l’homme n’ayant plus en entier ces premières facultés, puisque nous avons vu qu’il n’avait pas même la pensée à lui, les attributs qui les accompagnaient, lui ont aussi été enlevés, et que c’est pour cela que nous ne lui voyons plus cette langue fixe et invariable.

Mais nous devons répéter aussi qu’il n’a pas perdu l’espérance de la recouvrer, [221] et qu’avec du courage et des efforts, il peut toujours prétendre à rentrer dans ses premiers droits.

S’il m’était permis d’en citer des preuves, je ferais voir que la terre en est remplie, et que depuis que le monde existe, il y a une langue qui ne s’est jamais perdue, et qui ne se perdra pas même après le monde, quoique alors elle doive être simplifiée ; je ferais voir que des hommes de toutes Nations en ont eu connaissance ; que quelques-uns séparés par des siècles, de même que des contemporains, quoique à des distances considérables, se sont entendus par le moyen de cette langue universelle et impérissable.

On apprendrait par cette langue comment les vrais Législateurs se sont instruits des Lois et des principes, par lesquels se sont conduits dans tous les temps les hommes qui ont possédé la Justice, et comment en réglant leur marche sur ces modèles, ils ont eu la certitude que leurs pas étaient réguliers. On y verrait aussi les vrais principes militaires dont les grands Généraux ont acquis la connaissance, et qu’ils ont employée avec tant de succès dans les combats.

Elle donnerait la clef de tous les calculs, la connaissance de la construction et de la décomposition des Etres, de même que de leur réintégration. Elle ferait connaître les vertus du Nord, la cause de la déviation de la boussole, la terre vierge, objet du désir des aspirants à la Philosophie occulte. Enfin, sans entrer ici dans un plus grand détail de ses avantages, je ne crains point d’assurer que ceux qu’elle peut procurer sont sans nombre, et qu’il n’est pas un Etre sur lequel son pouvoir et son flambeau ne s’étendent.

Mais, outre que je ne pourrais m’ouvrir davantage sur cet objet, sans manquer à ma promesse et à mes devoirs, il serait très inutile que j’en parlasse plus clairement, parce que mes paroles seraient perdues pour ceux qui n’ont pas tourné leur vue de ce côté, et le nombre en est comme infini.

Quant à ceux qui sont dans le chemin de la science, ce que j’ai dit leur suffira, sans qu’il soit nécessaire de lever pour eux un autre coin du voile.

Tout ce que je puis donc faire pour montrer la correspondance universelle des principes que j’ai établis, c’est de prier mes Lecteurs de se ressouvenir de ce livre de dix feuilles, donné à l’homme dans sa première origine, et qu’il a gardé même depuis sa seconde naissance, mais dont on lui a ôté l’intelligence et la véritable Clef ; je les prie encore d’examiner les rapports qu’ils pourront apercevoir entre les propriétés de ce livre et celles de la langue fixe et unique, de voir s’il n’y a pas entre elles une très grande affinité, et de tâcher de les expliquer les unes par les autres ; car c’est effectivement là où se trouverait la clef de la science, et si le livre en question renferme toutes les connaissances, ainsi qu’on l’a vue dans son lieu, la langue dont nous parlons en est le véritable Alphabet.

[222] De l’écriture et de la parole

C’est avec la même précaution que je dois parler d’un autre point qui tient essentiellement à celui que je viens de traiter, savoir, des moyens par lesquels cette langue se manifeste. Ce n’est sans doute que de deux manières, comme toutes les langues, savoir, par l’expression verbale et par les caractères ou l’écriture ; l’une venant à notre connaissance par le sens de l’ouïe, et l’autre par le sens de la vue, les seuls de nos sens qui soient attachés à des actes intellectuels : mais dans l’homme seulement ; car, quoique la bête ait aussi ces deux sens, ils ne peuvent avoir dans elle qu’une destination et une fin matérielle et sensible, puisqu’elle n’a point d’intelligence ; aussi, l’ouïe et la vue dans l’animal n’ont pour objet, comme tous ses autres sens, que la conservation de l’individu corporel ; ce qui fait que les bêtes n’ont ni parole, ni écriture.

Il est donc vrai que c’est par ces deux moyens que l’homme parvient à la connaissance de tant de choses élevées, et cette langue emploie réellement le secours des sens de l’homme pour lui faire concevoir sa précision, sa force et sa justesse.

Et comment cela pourrait-il être autrement, puisqu’il ne peut rien recevoir que par ses sens, puisque même dans son premier état, l’homme avait des sens par où tout s’opérait comme aujourd’hui, avec cette différence qu’ils n’étaient pas susceptibles de varier dans leurs effets, comme les sens corporels de sa Matière, qui ne lui offrent qu’incertitude, et sont les principaux instruments de ses erreurs ?

D’ailleurs, comment pourrait-il parvenir à entendre les hommes qui l’auraient précédés, ou qui vivraient éloignés de lui, si ce n’est par le secours de l’Ecriture ? II faut convenir cependant que ces mêmes hommes, ou passés, ou éloignés, peuvent avoir des Interprètes ou des Commentateurs, qui instruits comme eux des vrais principes de la langue dont nous parlons, en fassent usage dans la conversation, et rapprochent par-là et les temps et les distances.

C’est même là une des plus grandes satisfactions que la langue vraie puisse procurer, parce que cette voix est infiniment plus instructive ; mais c’est aussi la plus rare, et parmi les hommes le talent de l’écriture est beaucoup plus commun que celui de la parole.

La raison de ceci, c’est que dans la condition actuelle, nous ne pouvons monter que par gradation ; et en effet, par rapport à toutes les langues ; le sens de la vue est au-dessous de celui de l’ouïe, parce que c’est par l’ouïe que l’homme reçoit en nature, au moyen de la parole, l’explication vivante, ou l’intellectuel d’une langue, au lieu que l’écriture ne fait que l’indiquer, en n’offrant aux yeux qu’une expression morte et des objets matériels.

Quoi qu’il en soit, par le moyen de la parole et de l’écriture, qui sont propres [223] à la vraie langue, l’homme peut s’instruire de tout ce qui a rapport aux choses les plus anciennes ; car personne n’a parlé, ni écrit autant que les premiers hommes, quoique aujourd’hui il se fasse infiniment plus de Livres qu’autrefois. Il est vrai que parmi les Anciens et les Modernes, il y en a plusieurs qui ont défiguré cette écriture et ce langage, mais, l’homme peut connaître ceux qui ont fait ces funestes méprises, et par là il verrait clairement l’origine de toutes ces langues de la Terre, comment elles se sont écartées de la langue première, et la liaison que ces écarts ont eu avec les ténèbres et l’ignorance des Nations, ce qui les a précipitées dans des abîmes de misères dont elles ont murmuré, au lieu de se les attribuer.

Il apprendrait aussi comment la main qui frappait ainsi ces Nations, n’avait en vue que de les punir et non de les livrer à jamais au désespoir ; puisque sa justice étant satisfaite, elle leur a rendu leur première langue, et même avec plus d’étendue qu’auparavant, afin que non seulement elles pussent réparer leurs désordres, mais qu’elles eussent même les moyens de s’en préserver à l’avenir.

Je ne tarirais point s’il m’était permis d’étendre plus loin le tableau des avantages infinis renfermés dans les différents moyens que cette langue emploie, soit pour l’oreille, soit pour les yeux. Néanmoins, si l’on conçoit qu’elle demande pour prix le sacrifice entier de la volonté de l’homme ; si elle n’est intelligible qu’à ceux qui se sont oubliés eux-mêmes pour laisser agir pleinement sur eux la Loi de la Cause active et intelligente qui doit gouverner l’homme comme tout l’Univers ; on doit voir si elle peut être connue d’un grand nombre.

Cependant, cette langue n’est pas un instant sans agir, soit par le discours, soit par l’écriture ; mais l’homme ne s’occupe qu’à se fermer l’oreille, et il cherche de l’écriture dans les Livres ; comment la vraie langue serait-elle donc intelligible pour lui ?

De l’uniformité des langues

Un attribut tel que celui dont je viens de donner le tableau, ne peut sans doute souffrir de comparaison avec aucun autre. C’est pour cela que je me suis cru fondé à l’annoncer comme seul et unique, et indépendant de toutes les variations auxquelles les hommes peuvent s’abandonner sur cet objet.

Mais il ne suffit pas d’avoir prouvé la nécessité d’un pareil langage dans les Etres intellectuels pour l’expression de leurs facultés ; il ne suffit pas même d’en avoir assuré l’existence, en annonçant que c’était là où tous les vrais Législateurs et autres hommes célèbres avaient puisé leurs principes, leurs Lois et les ressorts de toutes leurs grandes actions ; il faut encore en prouver la réalité dans l’homme même, afin qu’il n’ait plus aucun doute sur ce point ; il faut lui montrer que la multitude des langues qui sont en usage parmi ses semblables, n’ont varié que sur l’expression sensible, tant dans le langage que dans l’écriture, mais que quant au Principe, il n’y en a pas une qui s’en soit écartée, qu’elles suivent toutes la même marche, qu’il leur est absolument impossible d’en tenir une autre ; en un [224] mot, que toutes les Nations de la Terre n’ont qu’une même langue, quoiqu’il y en ait à peine deux qui s’entendent.

De la grammaire

On ne peut nier, en effet, qu’une langue quelque imparfaite qu’elle puisse être, ne soit dirigée par une Grammaire. Or, cette Grammaire n’étant autre chose qu’un résultat de l’ordre inhérent à nos facultés intellectuelles, tient de si près à leur langue intérieure, qu’on peut les regarder comme inséparables.

C’est donc cette Grammaire qui est la régie invariable du langage parmi toutes les Nations. C’est là cette Loi à laquelle elles sont nécessairement soumises, lors même qu’elles font le plus mauvais usage de leurs facultés intellectuelles, ou de leur langue intérieure et secrète ; car cette Grammaire ne servant qu’à diriger l’expression de nos idées, ne juge point si elles sont ou non conformes au seul Principe qui doit les vivifier ; sa fonction n’est que de rendre cette expression régulière ; et c’est ce qui ne peut jamais manquer d’arriver, puisque, lorsque la Grammaire agit, elle est toujours juste, ou elle ne dit rien.

Je n’emploierai pour preuve, que ce qui entre dans la composition du discours, ou ce qui est connu vulgairement sous le nom de parties d’oraison. Parmi ces parties du discours, les unes sont fixes, fondamentales et indispensables pour compléter l’expression d’une pensée, et elles sont au nombre de trois. Les autres ne sont que des accessoires ; aussi le nombre n’en est-il pas généralement déterminé.

Les trois parties fondamentales du discours, et sans lesquelles il est de toute impossibilité de rendre une pensée, sont le nom ou le pronom actifs, le verbe qui exprime la manière d’exister, ainsi que les actions des Etres, enfin le nom ou le pronom passif qui est le sujet ou le produit de l’action. Que tout homme examine cette proposition avec la rigueur qu’il. jugera à propos d’y employer, il verra toujours qu’un discours quelconque ne peut avoir lieu sans représenter une action, qu’une action ne peut se concevoir si elle n’est conduite par un agent qui l’opère, et suivie de l’effet qui en est, en doit, ou en peut être le résultat ; que si l’on supprime l’une ou l’autre de ces trois parties, nous ne pouvons prendre de la pensée une notion complète, et qu’alors nous sentons qu’il manque quelque chose à l’ordre qu’exige notre intelligence.

En effet, un nom ou un substantif seul, ne dit absolument rien s’il n’est accompagné d’un agent qui opère sur lui et d’un verbe qui désigne de quelle manière cet agent opère sur ce nom et en dispose. Retranchez l’un ou l’autre de ces trois signes, le discours n’offrira plus qu’une idée tronquée et dont notre intelligence attendra toujours le complément, au lieu qu’avec ces trois signes seuls nous pouvons compléter une pensée, parce que nous pouvons y représenter l’agent, l’action, et le produit ou le sujet. [225] Il est donc certain que cette Loi de la Grammaire est invariable, et que dans quelque langue que l’on choisisse un exemple, on le trouvera conforme au principe que je viens de poser, puisque c’est celui de la Nature même, et des Lois établies par essence dans les facultés intellectuelles de l’homme.

Qu’on réfléchisse à présent sur tout ce que j’ai dit du poids, du nombre et de la mesure ; qu’on voie si ces Lois ne comprennent pas l’homme dans leur empire avec tout ce qui est en lui, et tout ce qui provient de lui ; qu’on se rappelle encore ce que j’ai dit de ce fameux Ternaire dont j’ai annoncé l’universalité ; qu’on examine s’il y a quelque objet qu’il n’embrasse pas, et qu’on apprenne alors à prendre une idée plus noble qu’on ne l’a fait jusqu’à présent, de l’Etre qui malgré sa dégradation, peut porter sa vue jusque là ; qui peut rapprocher de lui de pareilles connaissances, et saisir un ensemble aussi étendu.

On pourrait cependant m’opposer qu’il est des cas où les trois parties que je reconnais comme fondamentales dans le discours, ne sont pas toutes exprimées ; que souvent il n’y en a que deux, quelquefois qu’une, et même quelquefois point du tout, comme dans une négation ou affirmation. Mais cette objection tomber d’elle-même, quand on observera que dans tous ces cas, le nombre des trois parties fondamentales conserve toujours son pouvoir, et que sa Loi y subsiste toujours, parce que celles des parties du discours qui ne seront pas exprimées, ne seront que sous-entendues, qu’elles tiendront toujours leur rang, et que même ce ne sera que par leur liaison tacite avec elles, que les autres produiront leur effet.

Et véritablement, quand je ne répondrais à une question que par une monosyllabe, ce monosyllabe offrirait toujours l’image du Principe ternaire, car il annoncerait toujours de ma part une action quelconque relative à l’objet qu’on m’a présenté, et c’est dans la question même que se trouveraient exprimées les parties du discours qui seraient sous-entendues dans ma réponse. Je n’en donnerai point d’exemple, chacun pouvant s’en former aisément.

Ainsi, je vois donc partout avec la plus grande évidence les trois signes de l’agent, de l’action et du produit ; et cet ordre étant commun à tous les Etres pensants, je ne crains point de dire que quand ils le voudraient, ils ne pourraient s’en écarter.

Je ne parle point de l’ordre dans lequel ces trois signes devraient être arrangés pour être en conformité avec l’ordre des facultés qu’ils représentent ; cet ordre a été sans doute interverti, en passant par la main des hommes, et presque toutes les langues des Nations varient là­dessus. Mais la vraie langue étant unique, l’arrangement de ces signes n’eût pas été sujet à tous ces contrastes, si l’homme eût su la conserver.

Il ne faut pas croire cependant que même dans la vraie langue, ces trois signes [226] eussent toujours été disposés dans le même ordre où ils le sont dans nos facultés intellectuelles ; car ces signes n’en sont que l’expression sensible, et je suis convenu que le sensible ne pouvait jamais avoir la même marche que l’intellectuel ; c’est-à-dire, que la production ne pouvait jamais être susceptible des mêmes lois que son Principe générateur.

Mais la supériorité qu’elle eût eu sur toutes les autres langues, c’est que son expression sensible n’aurait jamais varié, et que cette expression eût suivi, sans la moindre altération, l’ordre et les Lois qui sont propres et particulières à son essence. Cette langue eût eu de plus, ainsi qu’on l’a déjà vu, l’avantage d’être à couvert de toute équivoque, et d’avoir toujours la même signification, parce qu’elle tient à la nature des choses, et que la nature des choses est invariable.

Du Verbe

Parmi les trois signes fondamentaux auxquels toute expression de nos pensées est assujettie, il en est un qui mérite par préférence notre attention, et sur lequel nous allons jeter un moment les yeux ; c’est celui qui lie les deux autres, qui est l’image de l’action parmi nos facultés intellectuelles, et l’image du Mercure parmi les principes corporels ; en un mot, c’est celui qu’on nomme le Verbe parmi les Grammairiens.

Il ne faut donc pas oublier que s’il est l’image de l’action, c’est sur lui que tout l’œuvre sensible est appuyé ; et que puisque la propriété de l’action est de tout faire, celle de son signe ou de son image est de représenter et d’indiquer tout ce qui se fait.

Aussi, qu’on réfléchisse sur les propriétés de ce signe dans la composition du discours ; qu’on voie que plus il est fort et expressif, plus les résultats qui en proviennent sont sensibles et marqués ; qu’on suive cette expérience facile à faire, que même dans toutes les choses soumises au pouvoir ou aux conventions de l’homme, l’effet en est réglé, déterminé, animé principalement par le Verbe. Enfin, que les Observateurs examinent si ce n’est pas par ce signe appelé Verbe, que se manifeste tout ce que nous connaissons de plus intellectuel et de plus actif en nous ; s’il n’est pas le seul des trois signes qui soit susceptible de fortifier ou d’affaiblir l’expression, tandis que les noms de l’agent et du sujet une fois fixés, demeurent toujours les mêmes ; c’est par là qu’on jugera si nous avons été fondés à lui attribuer l’action, puisqu’il en est vraiment dépositaire, et qu’il faut absolument son secours pour que quelque chose se fasse, ou s’exprime même tacitement.

C’est ici le lieu de remarquer, pourquoi les Observateurs oisifs et les Kabbalistes spéculatifs, ne trouvent rien, c’est qu’ils parlent toujours, et qu’ils ne VERBENT jamais.

Je ne m’étendrai pas davantage sur les propriétés du Verbe ; des yeux intelli-[227]gents pourront, d’après ce que j’ai dit, faire les plus importantes découvertes, et se convaincre eux-mêmes qu’à tous les instants de sa vie, l’homme représente l’image sensible des moyens par lesquels tout a pris naissance, tout agit, et tout est gouverné.

Voilà donc encore une des Lois auxquelles tous les Etres qui ont le privilège de la parole, sont obligés de se soumettre, et voilà pourquoi j’ai dit que toutes les Nations de la Terre n’avaient qu’une langue, quoique la manière dont elles s’expriment fût universellement différente.

Des parties accessoires du discours

Je n’ai point parlé des autres parties qui entrent dans la composition du discours ; je les ai annoncées simplement comme accessoires, ne servant qu’à aider à l’expression, à suppléer à la faiblesse des mots, et à détailler quelques rapports de l’action ; ou si l’on veut, comme des images et des répétitions des trois parties que nous avons reconnues comme seules essentielles pour compléter le tableau d’une pensée quelconque.

En effet, on doit savoir que les Articles, ainsi que les terminaisons des noms dans les langues qui n’ont point d’Articles, servent à exprimer le nombre et le genre des noms, et à déterminer les rapports essentiels qui sont entre l’agent, l’action et le sujet ; que les Adjectifs expriment les qualités des noms, que les Adverbes sont les adjectifs du verbe ou de l’action ; enfin, que les autres parties de l’oraison forment la liaison du discours, et en rendent le sens plus ou moins expressif, ou les périodes plus harmonieuses ; mais comme l’usage de ces différents signes n’est pas uniformément commun à toutes les langues; qu’il tient beaucoup aux mœurs et aux habitudes des Nations, toutes choses qui étant liées au sensible doivent en suivre les variations, on ne peut les admettre au rang des parties fixes et immuables du discours ; ainsi nous ne les emploierons point dans les preuves que nous apportons de l’unité de la langue de l’homme.

Rapports universels de la grammaire

J’engage néanmoins les Grammairiens à considérer leur Science avec un peu plus d’attention qu’ils ne l’ont fait sans doute jusqu’à présent. Ils avouent bien que les langues viennent d’une source supérieure à l’homme, et que toutes les Lois en sont dictées par la Nature ; mais ce sentiment obscur a produit chez eux peu d’effets, et ils sont bien éloignés de soupçonner dans les langues tout ce qu’ils y pourraient trouver.

Veut-on en savoir la raison, c’est qu’ils font sur la Grammaire ce que les Observateurs font sur toutes les sciences ; c’est-à-dire, qu’ils jettent en passant un coup d’œil sur le Principe, mais que n’ayant pas le courage de s’y fixer longtemps, ils se rabaissent sur des détails d’ordre sensible et mécanique, qui absorbent toutes leurs facultés, et laissent s’obscurcir en eux la plus essentielle, celle de l’intelligence. [228] Que les Grammairiens se persuadent donc que les Lois de leur Science tenant au Principe comme tous les autres, ils y peuvent découvrir une source inépuisable de lumières et de Vérités, dont à peine ont-ils la moindre idée.

Le petit nombre qui leur en a été offert, doit leur paraître suffisant pour les mettre sur la voie ; s’ils y ont vu clairement les signes représentatifs des facultés des Etres intellectuels, ils y pourront voir la même chose par rapport aux Etres qui ne le sont pas. Ils y pourront prendre une idée nette des Principes qui ont été établis sur la Matière, en considérant simplement la différence qu’il y a entre le substantif et l’adjectif ; l’un est l’Etre ou le Principe inné ; l’adjectif exprime les facultés de tous genres qui peuvent être supposées dans ce Principe ; mais ce qu’il faut observer avec soin, c’est que l’adjectif ne peut de lui-même se joindre au substantif, de même que le substantif seul est dans l’impuissance de produire l’adjectif ; l’un et l’autre sont dans l’attente d’une action supérieure qui les rapproche et qui les lie selon son gré ; ce n’est qu’en vertu de cette action qu’ils peuvent recevoir leur union et manifester des propriétés.

Remarquons aussi que c’est l’ouvrage de la pensée même et de l’intelligence, d’employer à propos les adjectifs ; que c’est elle qui les aperçoit ou qui les crée et les communique en quelque sorte aux sujets qu’elle veut en revêtir ; reconnaissons dès lors la propriété immense de cette action universelle que nous avons fait observer ci-devant, puisqu’il est certain que nous la trouvons partout.

Bien plus, cette même action, après avoir ainsi communiqué des facultés ou des adjectifs aux Principes innés ou aux substantifs, peut à son gré les étendre, les diminuer, et même les retirer tout à fait, et faire ainsi rentrer l’Etre dans son premier état d’inaction, image assez sensible de ce qu’elle opère en réalité sur la Nature.

Mais dans cette dissolution, les Grammairiens pourront voir aussi, sans crainte de se tromper. que l’adjectif qui n’est que la qualité de l’Etre, ne peut pas subsister sans un Principe, un sujet ou substantif, au lieu que le substantif peut très bien être indiqué dans le discours, sans ses qualités ou ses adjectifs ; d’où ils pourront voir un rapport avec ce qui a été exposé sur l’existence des Etres immatériels corporels indépendante de leurs facultés sensibles ; d’où ils pourront comprendre aussi ce qui a été dit de l’éternité des Principes de la Matière, quoique la Matière même ne puisse pas être éternelle, attendu que n’étant que l’effet d’une réunion, elle n’est rien de plus qu’un adjectif.

C’est par là ensuite qu’ils pourront concevoir comment il est possible que l’homme soit privé de ses premiers attributs, puisque c’est par une main supérieure qu’il en avait été revêtu ; mais en même temps reconnaissant avec encore plus de certitude sa propre insuffisance, ils avoueront que pour être rétabli dans [229] ces mêmes droits, il lui faut absolument le secours de cette même main qui l’en a dépouillé, et qui ne lui demande, comme je l’ai dit plus haut, que le sacrifice de sa volonté pour les lui rendre.

Ils pourront encore trouver dans les six Cas, les six principales modifications de la Matière, de même que le détail des actes de sa formation et de toutes les révolutions qu’elle subit. Les genres seront pour eux l’image des Principes opposés et qui sont irréconciliables ; en un mot, ils pourront faire une multitude d’observations de cette espèce, qui sans être le fruit de l’imagination, ni des Systèmes, les convaincront de l’universalité du Principe, et que c’est la même main qui conduit tout.

De la vraie langue

Mais après avoir établi, comme je l’ai fait, cette langue unique, universelle, offerte à l’homme, même dans l’état de privation auquel il est réduit, je dois m’attendre à la curiosité de mes Lecteurs sur le nom et l’espèce de cette même langue.

Quant au nom, je ne pourrai les satisfaire, m’étant promis de ne rien nommer : mais quant à l’espèce, je leur avouerai que c’est cette langue dont je leur ai déjà dit que chaque mot portait avec soi-même la vraie signification des choses, et les désignait si bien, qu’il les faisait clairement apercevoir. J’ajouterait que c’est celle qui fait l’objet des vœux de toutes les hommes dans toutes leurs institutions, que chacun d’eux cultive en particulier et avec soin sans le savoir, et qu’ils tâchent tous d’exprimer dans tous les ouvrages qu’ils enfantent ; car elle est si bien gravée en eux, qu’ils ne peuvent rien produire qui n’en porte le caractère.

Je ne peux donc rien faire de mieux pour en indiquer la connaissance à mes semblables, que de les assurer qu’elle tient à leur Essence même, et que c’est en vertu de cette langue seule qu’ils sont des hommes. Alors donc, qu’ils voient si j’ai eu tort de leur dire qu’elle était universelle, et si malgré les faux usages qu’ils en font, il leur sera jamais possible de l’oublier entièrement, puisque pour y parvenir, il faudrait qu’ils pussent se donner une autre Nature ; c’est là tout ce que je puis répondre à la question présente ; poursuivons.

Des ouvrages de l’Homme

J’ai dit que cette langue se manifestait de deux manières, comme toutes les autres langues, savoir par l’expression verbale et par l’écriture ; et comme je viens de dire il n’y a qu’un instant, que tous les ouvrages des hommes portaient son empreinte, il est nécessaire que nous en parcourions quelques-uns, afin de mieux voir, tout faux qu’ils sont, le rapport qu’ils ont avec leur source.

Considérons d’abord ceux de leurs ouvrages qui comme image de l’expression verbale de la langue dont il s’agit, doivent nous en offrir l’idée la plus juste et la [230] plus élevée ; nous considérerons ensuite ceux qui ont du rapport avec les caractères ou l’écriture de cette langue.

La première espèce de ces ouvrages comprend généralement tout ce qui est regardé parmi les hommes comme le fruit du génie, de l’imagination, du raisonnement et de l’intelligence, ou en général ce qui fait l’objet de tous les genres possibles de la Littérature et des Beaux-Arts.

Dans cette espèce de productions de l’homme, qui toutes semblent faire classe à part, nous voyons cependant régner le même dessein, nous les voyons toutes animées du même motif, qui est celui de peindre, de prouver leur objet, et d’en persuader la réalité, ou au moins de lui en donner les apparences.

Des productions intellectuelles

Si les partisans de l’un ou de l’autre de ces genres de productions se laissent quelquefois surprendre par la jalousie, et s’ils tâchent d’établir leur crédit, en répandant du mépris sur les autres branches qu’ils n’ont pas cultivées, c’est un tort évident qu’ils font à la science, et l’on ne peut douter que parmi les fruits des facultés intellectuelles de l’homme, ceux-là n’aient la préférence, qui sans rien enlever aux autres, s’étayeront au contraire de leur secours, et offriront par là un goût plus solide et des beautés moins équivoques.

Cette idée est certainement celle de tous les hommes judicieux et doués d’un goût et vrai ; ils savent que ce ne sera jamais que dans une union intime et universelle, que leurs productions pourront trouver plus de force et plus de consistance, et depuis longtemps il est reçu que toutes les parties de la Science sont liées et se communiquent réciproquement des secours.

Et en effet, c’est un sentiment si naturel à l’homme, qu’il le porte partout avec lui, lors même qu’il tient une marche que ce Principe désavoue. Si un Orateur voulait condamner les Sciences, il faudrait qu’il se montrât savant ; si un Artiste voulait déprimer l’éloquence, il ne serait pas écouté, s’il n’en employait le langage.

Cependant cette utile observation, toute juste qu’elle soit, ayant été faite vaguement, n’a presque produit aucun fruit ; et les hommes se sont accoutumés dans cela comme dans tout le reste, à faire des distinctions absolues, et à considérer chacune des ces différentes parties comme autant d’objets étrangers les uns aux autres.

Ce n’est pas que dans ces ouvrages des facultés intellectuelles de l’homme, nous ne devions discerner différents genres, et que tout doive n’y représenter que le même sujet. Au contraire, puisque ces facultés sont elles-mêmes différentes entre elles, et que nous y pouvons remarquer des distinctions frappantes, il est naturel de penser que leurs fruits doivent indiquer cette différence, et qu’ils ne peuvent pas se ressembler ; mais en même temps, comme ces facultés sont [231] essentiellement liées, et qu’il est de toute impossibilité que l’une agisse sans le secours des autres, nous voyons par là qu’il est nécessaire que la même liaison règne entre leurs différentes sortes de productions, et qu’elles annoncent toutes la même origine.

Mais j’en ai déjà trop dit sur un objet qui n’est qu’accessoire à mon plan ; je reviens à l’examen que j’ai commencé sur les rapports qui se trouvent entre la langue unique et universelle, et les différentes productions intellectuelles de l’homme.

De quelque espèce que soient ces productions, nous pouvons les réduire à deux classes auxquelles toutes les autres ressortiront, parce que dans tout ce qui existe, ne pouvant y avoir que de l’intellectuel et du sensible, tout ce que l’homme saurait produire, n’aura jamais que l’une ou l’autre de ces deux parties pour objet. Et en effet, tout ce que les hommes imaginent et produisent journellement en ce genre, se borne à instruire ou à émouvoir, à raisonner ou à toucher ; il leur est absolument impossible de dire et de manifester quelque chose hors d’eux-mêmes qui n’ait pour but l’un ou l’autre de ces deux points ; et quelques divisions que l’on fasse des productions intellectuelles des hommes, l’on verra toujours qu’ils se proposent ou d’éclairer, et d’amener à la connaissance de Vérités quelconques, ou de subjuguer l’homme intellectuel par le sensible, et de lui faire éprouver des situations, dans lesquelles n’étant plus le maître de lui-même, il sait au pouvoir de la voix qui lui parle, et suive aveuglément le charme bon ou mauvais, qui l’entraîne.

Nous attribuerons à la première Classe tous les ouvrages de raisonnement, ou en général tout ce qui ne devrait procéder que par axiomes, et tout ce qui se borne à établir des faits.

Nous attribuerons à la seconde tout ce qui a pour but de faire sur le cœur de l’homme des impressions de quelque genre que ce soit, et de l’agiter n’importe dans quel sens.

Or, dans l’une ou l’autre de ces classes, quel est l’objet du désir des Compositeur ? N’est-ce pas de montrer leur sujet sous des faces si lumineuses ou si séduisantes, que celui qui les contemple ne puisse en contester la vérité, ni résister à la force et aux attraits des moyens dont on fait usage pour le charmer ? Quelles ressources emploient-ils pour cela ? Ne mettent-ils pas tous leurs soins à se rapprocher de la nature même de l’objet qui les occupe ? Ne tâchent-ils pas de remonter jusqu’à sa source, de pénétrer jusques dans son essence ? En un mot, tous leurs efforts ne tendent-ils pas à si bien faire accorder l’expression avec ce qu’ils conçoivent, et à la rendre si naturelle et si vraie, qu’ils soient assurés de faire effet sur leurs semblables, comme si l’objet même était en leur présence ? [232] Ne sentons-nous pas nous-mêmes plus ou moins ce violent effet sur nous, selon que le Compositeur approche plus ou moins de son but ? Cet effet n’est-il pas général, et n’y a-t-il pas en ce genre des beautés qui sont telles par toute la Terre ?

C’est donc là pour nous l’image des facultés de cette véritable langue dont nous traitons, et c’est dans les œuvres mêmes des hommes et dans leurs efforts, que nous trouvons les traces de tout ce qui a été dit sur la justesse et la force de son expression, ainsi que sur son universalité.

Il ne faut point s’arrêter à cette inégalité d’impressions qui résulte de la différence des idiomes et des langues conventionnelles établies parmi les différents Peuples ; comme cette différence de langage n’est qu’une défectuosité accidentelle, et non pas de nature ; que d’ailleurs l’homme peut parvenir à l’effacer en se familiarisant avec les idiomes qui lui sont étrangers, elle ne pourrait rien faire contre le principe, et je ne crains point de dire que toutes les langues de la Terre sont autant de témoignages qui le confirment.

De la poésie

Quoique j’aie réduit à deux classes les productions verbales des facultés intellectuelles de l’homme, je ne perds pas de vue néanmoins la multitude de branches et de subdivisions dont elles sont susceptibles, tant par le nombre des objets différents qui sont du ressort de notre raisonnement, que par l’infinité de nuances que nos affections sensibles peuvent recevoir.

Sans en faire l’énumération, ni les examiner chacune en particulier, on peut seulement dans chaque classe en considérer une principale et qui tienne le premier rang, telles que la Mathématique parmi les objets de raisonnement, et la Poésie parmi ceux qui sont relatifs à la faculté sensible de l’homme. Mais ayant traité précédemment de la partie Mathématique, j’y renverrai le Lecteur, afin qu’il s’y confirme de nouveau de la réalité et de l’universalité des principes que je lui expose.

Ce sera donc sur la Poésie que j’arrêterai en ce moment ma vue, la regardant comme la plus sublime des productions des facultés de l’homme, celle qui le rapproche le plus de son Principe, et qui par les transports qu’elle lui fait sentir, lui prouve le mieux la dignité de son origine. Mais autant ce langage sacré s’ennoblit encore en s’élevant vers son véritable objet, autant il perd de sa dignité en se rabaissant à des sujets factices ou méprisables, auxquels il ne peut toucher sans se souiller comme par une prostitution.

Ceux mêmes qui s’y sont consacrés, nous l’ont toujours annoncé comme le langage des Héros et des Etres bienfaisants qu’ils ont peint veillants à la sûreté et à la conservation des hommes ? Ils en ont tellement senti la noblesse, qu’ils n’ont pas craint de l’attribuer même à celui qu’ils regardent comme l’Auteur de tout ; [233] et c’est le langage qu’ils ont choisi par préférence lorsqu’ils en ont annoncé les oracles, ou qu’ils ont voulu lui adresser des hommages.

Ce langage, toutefois, dois-je avertir qu’il est indépendant de cette forme triviale dans laquelle les hommes sont convenus chez les différentes Nations, de renfermer leurs pensées ? Ne sait-on pas que c’est une suite de leur aveuglement d’avoir cru par là multiplier les beautés, pendant qu’ils n’ont fait que surcharger leur travail, et que cette attention superflue à laquelle ils nous asservissent, ayant pour but d’affecter notre faculté sensible corporelle, ne peut manquer de prendre d’autant sur notre vraie sensibilité.

Mais ce langage est l’expression et la voix de ces hommes privilégiés, qui nourris par la présence continuelle de la Vérité, l’ont peinte avec le même feu qui lui sert de substance, feu vivant par soi et dès lors ennemi d’une froide uniformité, parce qu’il se commande dans tous ses actes, qu’il se crée lui-même sans cesse, et qu’il est par conséquent toujours neuf.

C’est dans une telle Poésie que nous pouvons voir l’image la plus parfaite de cette langue universelle que nous essayons de faire connaître, puisque quand elle atteint vraiment son objet, il n’est rien qui ne doive plier devant elle ; puisqu’elle a, comme son Principe, un feu dévorant qui l’accompagne à tous ses pas, qui doit tout amollir, tout dissoudre, tout embraser, et que même c’est la première loi des Poètes de ne pas chanter quand ils n’en sentent pas la chaleur.

Ce n’est pas que ce feu doive produire partout les mêmes effets : comme tous les genres sont de son ressort, il se plie à leur différente nature, mais il ne doit jamais paraître sans remplir son but, qui est d’entraîner tout après lui.

Que l’on voie à présent si une telle Poésie aurait jamais pu prendre naissance dans une source frivole ou corrompue ; si la pensée qui l’enfante ne doit pas être au plus haut degré d’élévation, et s’il ne serait pas vrai de dire que le premier des hommes a dû être le premier des Poètes ?

Que l’on voie aussi, si la Poésie humaine peut elle-même être cette langue vraie et unique que nous savons appartenir à notre espèce ? Non, sans doute ; elle n’en est qu’une faible imitation ; mais comme parmi les fruits des travaux de l’homme, c’est celui qui tient de plus près à son Principe, je l’ai choisi pour en donner l’idée qui lui convient le mieux.

Aussi, peut-on dire que ces mesures conventionnelles que les hommes emploient dans la Poésie qu’ils ont inventée, tout imparfaites qu’elles paraissent, ne doivent pas moins nous offrir la preuve de la précision et de la justesse de la vraie langue dont le poids, le nombre et la mesure son invariables.

Nous pourrions également reconnaître que cette Poésie s’appliquant à tous les objets, la vraie langue dont elle n’est que l’image, doit à plus forte raison être [234] universelle et pouvoir embrasser tout ce qui existe. Enfin ce serait par un examen plus détaillé des propriétés attachées à ce langage sublime, que nous pourrions nous rapprocher de plus près de son modèle, et lire jusques dans sa source.

C’est là ou nous verrions pourquoi la Poésie a eu tant d’empire sur les hommes de tous les temps, pourquoi elle a opéré tant de prodiges, et d’où vient cette admiration générale que toutes les Nations de la Terre conservent pour ceux qui s’y sont distingués, ce qui étendrait encore nos idées sur le Principe qui lui a donné la naissance.

Nous y verrions aussi que l’usage que les hommes en font souvent, l’avilit et la défigure au point de la rendre méconnaissable, ce qui nous prouverait que chez eux elle n’est pas toujours le fruit de cette langue vraie que nous occupe, que c’est une profanation de l’employer à la louange des hommes ; une idolâtrie de la consacrer à la passion, et qu’elle ne devrait jamais avoir d’autre objet que de montrer aux hommes l’asile d’où elle est descendue avec eux, pour leur faire naître le vertueux désir de suivre ses traces, et d’y retourner.

Des caractères de l’écriture

Mais il me suffit d’avoir mis sur la voie, pour que ceux qui auront quelque désir, puissent pénétrer beaucoup plus loin dans la carrière. Passons à la seconde manière dont nous avons vu que la vraie langue devait se manifester, c’est-à-dire, aux caractères de l’écriture.

Je ne crains point d’assurer que ces caractères sont aussi variés et aussi multipliés que tout ce qui est renfermé dans la Nature, qu’il n’y a pas un seul Etre qui ne puisse y trouver sa place et y servir de signe, et que tous y trouvent leur image et leur représentation véritable, ce qui porte ces caractères à un nombre si immense, qu’il est impossible à un homme de les conserver tous dans sa mémoire, non seulement par leur multitude inconcevable, mais aussi par leur différence et leur bizarrerie.

Quand on supposerait en outre qu’un homme pût retenir tous ceux dont il aurait eu connaissance, il ne pourrait pas se flatter de n’avoir plus rien à apprendre là-dessus ; car tous les jours la Nature produit de nouveaux objets, ce qui tout en nous montrant l’infinité des choses, nous montre aussi la borne et la privation de notre espèce qui ne peut jamais parvenir à les embrasser toutes, puisque ici-bas elle ne peut pas seulement parvenir à connaître toutes les lettres de son Alphabet.

La variété de ces objets renfermés dans la Nature, s’étend non seulement sur leur forme, ainsi qu’on peut aisément s’en convaincre, mais encore sur leur couleur et sur la place qu’ils occupent dans l’ordre des choses ; ce qui fait que l’écriture de la langue vraie varie autant que la multitude des nuances qu’on peut voir [235] sur les corps matériels, car chacune de ces nuances porte autant de différentes significations.

Enfin, les caractères qu’elle emploie sont aussi nombreux que les points de l’horizon ; et comme chacun de ces points occupe une place qui n’est qu’à lui, chacune des lettres de la vraie langue a aussi un sens et une explication qui lui sont propres.

Mais je m’arrête, ô Vérité sainte, ce serait usurper tes droits que de publier même obscurément tes secrets, c’est à toi seul à les découvrir à qui il te plaît, et comme il te plaît. Pour moi, je dois me borner à les respecter en silence, et à rassembler tous mes désirs pour que mes semblables puissent ouvrir les yeux à ta lumière, et que désabusés des illusions qui les séduisent, ils soient assez sages et assez heureux pour se prosterner tous à tes pieds.

Prenant donc toujours la prudence pour guide, je dirai que c’est celle multitude infinie des caractères de la langue vraie, et leur énorme variété qui a introduit dans les langues humaines une diversité si grande, que peu d’entre elles se servent des mêmes signes, et que celles qui s’accordent sur ce point, varient encore sur leur quantité, en admettant ou en rejetant quelques signes, chacune selon son idiome et son génie particulier.

Mais, de même que les caractères de la vraie langue sont aussi multipliés que les Etres renfermés dans la Nature, de même il est aussi certain que nul de ces caractères ne peut prendre son origine que dans cette même Nature, et que c’est dans elle où ils puisent tout ce qui sert à les distinguer, puisque hors d’elle, il n’y a rien de sensible. C’est ce qui fait aussi que malgré la variété des caractères que les langues humaines emploient, elles ne peuvent jamais sortir de ces mêmes bornes, et que c’est toujours dans des lignes et dans des figures, qu’elles sont obligées de prendre tous les signes de leur convention ; ce qui prouve d’une manière évidente que les hommes ne peuvent rien inventer.

De la peinture

Nous nous convaincrons de tout ceci par quelques observations sur l’art de la Peinture, que l’on peut regarder comme ayant pris naissance dans les caractères de la langue en question, ainsi que la Poésie humaine l’avait prise dans son expression verbale.

S’il est certain que cette langue est unique, et aussi ancienne que le temps, on ne peut douter que les caractères qu’elle emploie, n’aient été les premiers modèles. Les hommes qui se sont attachés à l’étudier, ont eu souvent besoin de soulager leur mémoire par des notes et par des copies. Or, c’est dans ces copies qu’il fallait la plus grande précision, puisque dans cette multitude de caractères qui ne sont distingués quelquefois que par la plus légère différence, il est constant que la moindre altération pouvait les dénaturer et les confondre. [236] On doit sentir que si les hommes eussent été sages, ils n’auraient pas fait d’autre usage de la peinture, et même pour l’intérêt de cet Art, ils eussent été heureux de s’en tenir à l’imitation et à la copie de ces premiers caractères ; car s’ils sont avec raison si délicats sur le choix des modèles, où pouvaient-ils en trouver de plus vrais et de plus réguliers que ceux qui exprimaient la nature même des choses ? S’ils sont si recherchés sur la qualité et l’emploi des couleurs, où pouvaient-ils mieux s’adresser qu’à des formes qui portaient chacune leur couleur propre ? Enfin, s’ils désirent des tableaux durables, comment pouvaient-ils y mieux réussir qu’en les copiant d’après des objets toujours neufs, et dont ils peuvent à tout moment faire comparaison avec leurs productions ?

Mais la même imprudence qui avait éloigné l’homme de son Principe, l’a encore éloigné des moyens qui lui sont accordés pour y retourner ; il a perdu sa confiance dans ces guides vrais et lumineux, qui secondant son intention pure, l’auraient sûrement ramené à son but. Il n’a plus cherché ses modèles dans des objets utiles et salutaires, et dont il eût pu continuellement recevoir les secours, mais dans des formes passagères et trompeuses, qui ne lui offrant que des traits incertains et des couleurs changeantes, l’exposent tous les jours à varier sur ses propres principes et à mépriser ses ouvrages.

C’est ce qui lui arrive journellement, en se proposant, comme il fait, d’imiter des quadrupèdes, des reptiles et autres animaux, de même que tous les autres Etres dont il est environné ; parce que cette occupation, tout innocente et tout agréable qu’elle soit en elle-même, accoutume l’homme à fixer les yeux sur ce qui lui est étranger, et lui fait perdre non seulement la vue, mais l’idée même de ce qui lui est propre ; c’est-à-dire, que les objets que l’homme s’occupe à représenter aujourd’hui, ne sont que l’apparence de ceux qu’il devrait étudier tous les jours ; et la copie qu’il en fait devant, selon tous les Principes établis, être encore inférieure à ses modèles, il en résulte que la Peinture actuellement en usage, n’est autre chose que l’apparence de l’apparence.

Néanmoins c’est même par cette peinture grossière que nous pourrons nous convaincre parfaitement de cette vérité incontestable, annoncée plus haut, savoir, que les hommes n’inventent rien. N’est-ce pas toujours en effet d’après les Etres corporels qu’ils composent leurs tableaux ? Peuvent-ils prendre leurs sujets ailleurs, puisque la peinture n’étant que la science des yeux, elle ne peut s’occuper que du sensible, et par conséquent ne se trouver que dans le sensible ?

Dira-t-on que le Peinture peut non seulement se passer de voir des objets sensibles, mais même que s’élevant au-dessus d’eux, il ne prendra des sujets que dans son imagination ? Cette objection serait facile à détruire ; car laissons à l’imagination la carrière [237] la plus libre, permettons-lui tous les écarts auxquels elle pourra se porter, je demande si elle enfantera jamais rien qui soit hors de la Nature, et si jamais on sera dans le cas de dire qu’elle ait rien créé. Sans doute qu’elle aura la faculté de se représenter des Etres bizarres et des assemblages monstrueux, dont cette Nature, à la vérité, n’offrira pas d’exemples ; mais ces Etres chimériques eux-mêmes ne seront-ils pas le produit de pièces rapportées ? Et de toutes ces pièces, y en aura-t-il jamais une qui ne se trouve pas parmi les choses sensibles de la Nature ?

Il est donc certain que dans la Peinture ainsi que dans tout autre Art, les inventions et les ouvrages de l’homme ne sont rien de plus que des transpositions, et que loin de rien produire de lui-même, toutes ses œuvres se bornent à donner aux choses une autre place.

Alors l’homme peut apprendre à évaluer le prix de ses productions dans la Peinture comme dans les autres Arts, et tout en se livrant à cette charmante occupation, il cessera de croire à la réalité de ses ouvrages, puisque cette réalité ne se trouve pas même dans les modèles qu’il se choisit.

Il est inutile, je pense, de dire que cette Peinture grossière ne porte pas moins avec elle des signes frappants, qu’elle descend d’un Art plus parfait, et que dans ce sens elle est pour nous une nouvelle preuve de cette écriture supérieure, appartenante à la langue unique et universelle, dont nous avons montré les propriétés.

En effet, elle exige la ressemblance de la Nature sensible dans tout ce qu’elle représente, elle ne veut rien qui choque ni les yeux, ni le jugement, elle embrasse tous les Etres de l’Univers, elle a même porté sa main hardie jusques sur des Etres supérieurs.

Mais c’est alors qu’elle est vraiment répréhensible, parce que premièrement ne pouvant les faire connaître que par des traits sensibles et corporels, dès lors elle a ravalé ces Etres aux yeux de l’homme, qui ne peut les connaître que par la faculté sensible de son intelligence, et jamais par le sensible de son intelligence, et jamais par le sensible matériel, puisque ces Etres ne sont pas dans la Région des corps.

En second lieu, lorsque la Peinture a pris sur elle de vouloir les représenter, où a-t-elle trouvé le modèle des corps qu’ils n’avaient point, et qu’elle voulait cependant leur donner ? Ce n’a pu être sans doute que parmi les objets matériels de la Nature, ou ce qui est la même chose, dans une imagination peu réglée, mais qui dans son désordre même, ne pouvait jamais employer que les Etres corporels qui environnent l’homme d’aujourd’hui.

Quel rapport pouvait-il donc exister alors entre le modèle et l’image qui y avait été substituée, et quelle idée ces sortes d’images ont-elles dû faire naître ? N’est-il pas clair que c’est là une des plus funestes suites de l’ignorance de l’homme, celle [238] qui l’a le plus exposé à l’idolâtrie, et qui contribue sans cesse à l’ensevelir dans les ténèbres ?

Et vraiment, que peut produire une Matière morte et des traits figurés selon l’imagination du Peintre, sinon l’oubli de la simplicité des Etres, dont la connaissance est si nécessaire à l’homme, et sans laquelle toute son espèce est livrée à la plus effrayante superstition ? Et n’est-ce pas ainsi que les pas de l’homme, tout indifférents qu’ils sont en apparence, l’égarent insensiblement, et le jettent dans des précipices dont il n’aperçoit bientôt plus les bords ?

Du blason

L’homme ne s’est donc pas contenté de confondre la Peinture grossière et l’ouvrage de ses mains avec les caractères vrais copiés sur la Nature même, il a encore méconnu le Principe d’où ces caractères vrais tirent leur origine ; voyant, dis-je, qu’il était le maître d’employer à son gré tous les différents traits de cette Nature corporelle pour en composer ses tableaux, il a eu la faiblesse de se reposer avec complaisance sur son ouvrage, et d’oublier à la fois la supériorité des modèles qu’il aurait dû choisir et la source qui pouvait les produire ; ou plutôt les ayant perdu de vue, il n’a plus même soupçonné leur existence.

On en doit dire autant du Blason, qui tire également son origine des caractères de la vraie langue. L’homme vulgaire s’enorgueillit de la noblesse de ses Armes, comme si les signes en étaient réels, et qu’ils portassent vraiment avec eux-mêmes les droits que le préjugé leur attribue ; et se laissant aveugler par les puériles distinctions qu’il attache lui-même à ces signes, il a oublié qu’ils n’étaient que les tristes images des armes naturelles accordées physiquement à chaque homme pour lui servir de défense, et être en même temps le sceau de ses vertus, de sa force et de sa grandeur.

Erreurs sur la vraie langue

Enfin il a fait la même chose sur l’expression verbale de cette langue sublime dont on a vu qu’était provenue la Poésie. Les mots arbitraires et les langues de sa convention ont pris dans sa pensée la place de la vraie langue, c’est-à-dire, que ces langues conventionnelles n’ayant aucune uniformité, ni aucune marche fixe à ses yeux, quant à l’expression, aux signes, et généralement à leurs rapports universels avec la langue des facultés intellectuelles dont elles étaient une imitation défigurée. Dès lors l’idée du Principe de cette langue unique et universelle qui seule pourrait l’éclairer, s’étant effacée dans lui, il n’a plus distingué cette langue d’avec celles qu’il avait établies.

Or, si l’homme est assez borné pour placer ses ouvrages à côté de ceux des Principes vrais et invariables, si sa main audacieuse croit pouvoir être égale à celle de la Nature, si même il a presque toujours confondu les ouvrages de cette Nature avec le Principe soit général soit particulier qui les manifeste, il ne faut plus être surpris que toutes ses notions soient si confuses et si ténébreuses, et qu’il ait [239] non seulement perdu la connaissance et l’intelligence de la vraie langue, mais même qu’il ne soit plus persuadé qu’il en existe une.

Moyens de recouvrer la vraie langue

En même temps, si cette vraie langue est la seule qui puisse le remettre dans ses droits, lui rendre la jouissance de ses attributs, lui faire connaître les principes de la Justice, et le conduire dans l’intelligence de tout ce qui existe, il est aisé de voir combien il perd en s’en éloignant, et s’il a d’autres ressources que d’employer tous les moments de sa vie aux soins d’en recouvrer la connaissance.

Mais, quelque immense, quelque effrayante que soit cette carrière, il n’est aucun homme qui doive se livrer au désespoir et au découragement, puisque j’ai toujours annoncé que cette langue même était le véritable domaine de l’homme ; qu’il n’en a été privé que pour un temps ; que loin d’en être à jamais dépouillé, on lui tend au contraire sans cesse la main pour l’y amener ; et vraiment le prix attaché à cette grâce est si modique et si naturel, qu’il est une nouvelle preuve de la bonté du Principe qui l’exige, puisque cela se borne à demander à l’homme de ne pas assimiler les deux Etres distincts qui le composent ; de reconnaître la différence des Principes de la Nature entre eux et celle qu’ils ont avec la Cause temporelle supérieure à cette même Nature : c’est-à-dire, de croire que l’homme n’est point matière, et que la Nature ne va pas toute seule.

De la musique

Nous avons encore à examiner une des productions de cette langue vraie dont je tâche de rappeler l’idée aux hommes, c’est celle qui se joint à son expression verbale, qui en règle la force et en mesure la prononciation, c’est enfin cet Art que nous nommons la Musique, mais qui parmi les hommes n’est encore que la figure de la véritable harmonie.

Cette expression verbale ne peut employer des mots sans faire entendre des sons ; or, c’est l’intime rapport des uns aux autres qui forme les Lois fondamentales de la vraie Musique ; c’est ce que nous imitons, autant qu’il est en nous, dans notre Musique artificielle, par les soins que nous nous donnons de peindre avec des sons le sens de nos paroles conventionnelles ; mais, avant de montrer les principales défectuosités de cette Musique artificielle, nous allons parcourir une partie des vrais principes qu’elle nous offre ; par-là on pourra découvrir des rapports assez frappants avec tout ce qui a été établi, pour se convaincre qu’elle tient toujours à la même source, et que dès lors elle est du ressort de l’homme ; c’est aussi dans cet examen où l’on pourra voir que quelque admirables que soient nos talents dans l’imitation musicale, nous restons toujours infiniment au-dessous de notre modèle ; ce qui fera comprendre à l’homme, si cet instrument puissant ne lui fut donné que pour contribuer à des amusements puériles, et si dans son origine il n’était pas destiné à un plus noble emploi.

De l’accord parfait

Premièrement, ce que nous connaissons dans la Musique sous le nom d’ac-[240]cord parfait, est pour nous l’image de cette Unité première qui renferme tout en elle et de qui tout provient, en ce que cet accord est seul et unique, qu’il est entièrement rempli de lui-même, sans avoir besoin du secours d’aucun autre son que des siens propres ;en un mot en ce qu’il est inaltérable dans sa valeur intrinsèque, comme l’Unité ; car il ne faut point compter pour une altération la transposition de quelques-uns de ses sons, d’où résultent des accords de différentes dénominations, attendu que cette transposition n’introduit aucun nouveau son dans l’accord, et par conséquent ne peut en changer la véritable Essence.

Secondement, cet accord parfait est le plus harmonieux de tous, celui qui convient seul à l’oreille de l’homme, et qui ne lui laisse rien désirer. Les trois premiers sons qui le composent sont séparés par deux intervalles de tierce qui sont distincts, mais qui sont liés l’un avec l’autre. C’est là la répétition de tout ce qui se passe dans les choses sensibles, où nul Etre corporel ne peut recevoir ni conserver l’existence sans le secours et l’appui d’un autre Etre corporel comme lui, qui ranime ses forces et qui l’entretienne.

Enfin, ces deux tierces se trouvent surmontées d’un intervalle de quarte, dont le son qui le termine se nomme Octave. Quoique cette octave ne soit que la répétition du son fondamental, c’est elle néanmoins qui désigne complètement l’accord parfait ; car elle y tient essentiellement, en ce qu’elle est comprise dans les sons primitifs que le corps sonore fait entendre au dessus du sien propre.

Ainsi, cet intervalle quaternaire est alors l’agent principal de l’accord ; il se trouve placé au-dessus des deux intervalles ternaires, pour y présider et en diriger toute l’action, comme cette Cause active et intelligente que nous avons vue dominer et présider à la double Loi de tous les Etres corporisés. Il ne peut, ainsi qu’elle, souffrir aucun mélange, et quand il agit seul, comme cette Cause universelle du temps, il est sûr que tous ses résultats sont réguliers.

Je sais cependant que cette octave n’étant à la vérité, qu’une répétition du son fondamental, peut à la rigueur se supprimer, et ne point entrer dans l’énumération des sons qui composent l’accord parfait. Mais, premièrement, c’est elle qui termine essentiellement la gamme ; en outre il est indispensable d’admettre cette octave, si nous voulons savoir ce que c’est que l’alpha et l’oméga, et avoir une preuve évidente de l’unité de notre accord, le tout par une raison de calcul, que je ne puis exposer autrement, qu’en disant que l’octave est le premier agent, ou le premier organe par lequel dix a pu venir à notre connaissance.

Il ne faut pas non plus exiger, dans le tableau sensible que je présente, une uniformité entière avec le Principe dont il n’est que l’image, parce qu’alors la copie serait égale au modèle. Mais aussi, quoique ce tableau sensible soit inférieur, et qu’en outre il puisse être sujet à varier, il n’en existe pas moins d’une manière [241] complète, il n’en représente pas moins le Principe, parce que l’instinct des sens supplée au reste.

C’est par cette raison qu’ayant présenté les deux tierces comme liées l’une à l’autre, nous ne disons point qu’il soit indispensable de les faire entendre toutes les deux ; on sait que chacune d’elles peut être annoncée séparément, sans que l’oreille souffre, mais la Loi n’en sera pas moins vraie pour cela, parce que cet intervalle ainsi annoncé conserve toujours sa correspondance secrète avec les autres sons de l’accord auquel il appartient ; ainsi c’est toujours le même tableau, mais dont on ne voit plus qu’une partie.

On en peut dire autant, lorsqu’on veut supprimer l’octave, ou même tous les autres sons de l’accord, et n’en conserver qu’un quel qu’il soit, parce qu’un son entendu seul n’est point à charge à l’oreille, et que d’ailleurs il pourrait lui-même se considérer comme le son générateur d’un nouvel accord parfait.

Nous avons vu que la quarte dominait sur les deux tierces inférieures, et que ces deux tierces inférieures étaient l’image de la double Loi qui dirigeait les Etres élémentaires. N’est-ce pas là alors où la Nature elle-même nous indique la différence qu’il y a entre un corps et son Principe, en nous faisant voir l’un dans la sujétion et la dépendance, tandis que l’autre en est le chef et le soutien ?

Ces deux tierces nous représentent en effet par leur différence l’état des choses périssables de la Nature corporelle, qui ne subsiste pas de la Nature corporelle, qui ne subsiste pas par des réunions d’actions diverses ; et le dernier son, formé par un seul intervalle quaternaire, est une nouvelle image du premier Principe ; car il nous en rappelle la simplicité, la grandeur et l’immutabilité, tant par son rang que par son nombre.

Ce n’est pas que cette quarte harmonique soit plus permanente que toutes les autres choses créées ; dès qu’elle est sensible, elle doit passer ; mais cela n’empêche pas que même dans son action passagère, elle ne peigne à l’intelligence l’essence et la stabilité de sa source.

On trouve donc dans l’assemblage des intervalles de l’accord parfait, tout ce qui est passif et tout ce qui est actif, c’est-à-dire, tout ce qui existe et tout ce que l’homme peut concevoir.

Mais ce n’est pas assez que nous ayons vu dans l’accord parfait la représentation de toutes choses en général et en particulier, nous y pouvons voir encore par de nouvelles observations la source de ces mêmes choses et l’origine de cette distinction, qui s’est faite avant le temps entre les deux Principes, et qui se manifeste tous les jours dans le temps.

Pour cet effet, ne perdons pas de vue la beauté et la perfection de cet accord parfait qui tire de lui seul tous ses avantages ; nous jugerons aisément que s’il fût toujours demeuré dans sa nature, l’ordre et une juste harmonie auraient subsisté [242] perpétuellement, et le mal serait inconnu, parce qu’il ne serait pas né, c’est-à-dire, qu’il n’y aurait jamais eu que l’action des facultés du Principe bon qui se fût manifestée, parce qu’il est le seul réel et le seul véritable.

De l’accord de septième

Comment est-ce donc que le second Principe a pu devenir mauvais ? Comment se peut-il que le mal ait pris naissance et qu’il ait paru ? N’est-ce pas lorsque le son supérieur et dominant de l’accord parfait, l’octave enfin, a été supprimée, et qu’un autre son a été introduit à sa place ? Or, quel est ce son qui a été introduit à la place de l’octave ? C’est celui qui la précède immédiatement, et l’on sait que le nouvel accord qui est résulté de ce changement, se nomme accord de septième ? L’on sait aussi que cet accord de septième fatigue l’oreille, la tient en suspens, et demande à être sauvé, en terme de l’Art.

C’est donc par l’opposition de cet accord dissonant et de tous ceux qui en dérivent, à l’accord parfait, que naissent toutes les productions musicales, lesquelles ne sont autre chose qu’un jeu continuel, pur ne pas dire un combat entre l’accord parfait ou consonant et l’accord de septième, ou généralement tous les accords dissonants.

Pourquoi cette Loi, ainsi indiquée par la Nature, ne serait-elle pas pour nous l’image de la production universelle des choses ? Pourquoi n’en trouverions-nous pas ici le Principe, comme nous en avons trouvé plus haut l’assemblage et la constitution dans l’ordre des intervalles de l’accord parfait ? Pourquoi, dis-je, ne toucherions-nous pas au doigt et à l’œil la cause, la naissance et les suites de la confusion universelle temporelle, puisque nous savons que dans cette Nature corporelle, il y a deux Principes qui sont sans cesse opposés, et puisqu’elle ne peut se soutenir que par le secours de deux actions contraires, d’où proviennent le combat et la violence que nous y apercevons : mélange de régularité et de désordre que l’harmonie nous représente fidèlement par l’assemblage des consonances et des dissonances, qui constitue toutes les productions musicales ?

Je me flatte néanmoins que mes Lecteurs seront assez intelligents pour ne voir ici que des images des faits élevés que je leur indique. Ils sentiront, sans doute, l’allégorie, lorsque je leur annonce que si l’accord parfait était demeuré dans sa vraie nature, le mal serait encore à naître ; car, selon le principe établi, il est impossible que l’ordre musical dans sa Loi particulière soit égal à l’ordre supérieur qu’il représente.

Aussi l’ordre musical étant fondé sur le sensible, et le sensible n’étant que le produit de plusieurs actions, si l’on n’offrait à l’oreille qu’une continuité d’accords parfaits, elle ne serait pas choquée, à la vérité ; mais outre la monotonie ennuyeuse qui en résulterait, nous ne trouverions là aucune expression, aucune idée ; enfin, ce ne serait point pour nous une Musique, parce que la Musique, [243] est généralement tout ce qui est sensible, est incompatible avec l’unité d’action, comme avec l’unité d’agents.

En admettant donc toutes les lois nécessaires pour la constitution des ouvrages de Musique, nous pouvons néanmoins faire l’application de ces mêmes lois à des vérités d’un autre rang. C’est pour cela que je vais continuer mes observations sur l’accord de septième.

De la seconde

En mettant cette septième à la place de l’octave, nous avons vu que c’était placer un principe à côté d’un autre principe, d’où, selon toutes les lumières de la plus saine raison, il ne peut résulter que du désordre. Nous avons vu ceci encore plus évidemment, en remarquant que cette septième qui produit la dissonance, était en même temps le son qui précède immédiatement l’octave.

Mais cette septième qui est telle par rapport au son fondamental, peut donc se regarder aussi comme une seconde, par rapport à l’octave qui en est la répétition ; alors nous reconnaîtrons que la septième n’est point du tout la seule dissonance, mais que la seconde a aussi cette propriété ; qu’ainsi toute liaison diatonique est condamnée par la nature de notre oreille, et que partout où elle sentira deux notes voisines sonner ensemble, elle sera blessée.

Alors, comme il n’y a absolument dans toute la gamme, que la seconde et la septième qui puissent se trouver dans ce rapport avec le son grave ou avec son octave, cela nous fait voir clairement que tout résultat et tout produit, en fait de Musique, est fondé sur deux dissonances, d’où provient toute réaction musicale.

Des dissonances et des consonances

Portant ensuite cette observation sur les choses sensibles, nous verrons avec la même évidence, qu’elles n’ont jamais pu, et qu’elles ne peuvent jamais naître que par deux dissonances, et quelques efforts que nous fassions, nous ne trouverons jamais d’autre source au désordre que le nombre attaché à ces deux sortes de dissonances.

Bien plus, si l’on observe que ce qu’on appelle communément septième, est en effet une neuvième, attendu que c’est l’assemblage de trois tierces très distinctes ; on verra si j’ai abusé mes Lecteurs, en leur disant précédemment que le nombre neuf était le vrai nombre de l’étendue et de la Matière.

Veut-on, au contraire, jeter la vue sur le nombre des consonances ou des sons qui s’accordent avec le son fondamental, nous verrons qu’elles sont au nombre de quatre, savoir, la tierce, la quarte, la quinte juste et la sixte ; car ici il ne faut point parler de l’octave comme octave, parce qu’il s’agit des divisions particulières de la gamme, dans lesquelles cette octave n’a pas d’autre caractère que le son fondamental même dont elle est l’image, si ce n’est qu’on veuille la regarder [244] comme la quarte du second Tétracorde ; ce qui ne change rien au nombre des quatre consonances que nous établissons.

Je ne pourrai jamais m’étendre, autant que je le voudrais, sur les propriétés infinies de ces quatre consonances, et j’en suis vraiment affligé, parce qu’il me serait aisé de faire voir avec une clarté frappante leur rapport direct avec l’Unité, de montrer comment l’harmonie universelle est attachée à cette consonance quaternaire, et pourquoi sans elle il est impossible qu’aucun Etre subsiste en bon état.

Mais à tous les pas, la prudence et le devoir m’arrêtent, parce que dans ces matières un seul point mène à tous les autres, et que je n’eusse même jamais entrepris d’en traiter aucun, si les Erreurs dont les Sciences humaines empoisonnent mon espèce, ne m’eussent entraîné à prendre sa défense.

Je me suis engagé néanmoins à ne pas terminer ce traité, sans donner quelques explications plus détaillées sur les propriétés universelles du quaternaire ; je n’oublie point ma promesse, et je me propose de la remplir autant qu’il me sera permis de le faire ; mais, pour le présent, revenons encore à la septième, et remarquons que si c’est elle qui fait diversion avec l’accord parfait, c’est aussi par elle que se fait la crise et la révolution, d’où doit sortir l’ordre et renaître la tranquillité de l’oreille, puisqu’à la suite de cette septième on est indispensablement obligé de rentrer dans l’accord parfait. Je ne regarde point comme contraire à ce principe, ce qu’on nomme en Musique une suite de septièmes ; qui n’est autre chose qu’une continuité de dissonances, et qu’on ne peut absolument se dispenser de terminer toujours par l’accord parfait ou ses dérivés.

Ce sera donc encore cette même dissonance qui nous répétera ce qui se passe dans la Nature corporelle, dont le cours n’est qu’une suite de dérangements et de réhabilitations. Or, si cette même observation nous a indiqué précédemment la véritable origine des choses corporelles, si elle nous fait voir aujourd’hui que tous les Etres de la Nature sont assujettis à cette loi violente qui préside à leur origine, à leur existence et à leur fin, pourquoi ne pourrons-nous pas appliquer la même loi à l’univers entier, et reconnaître que si c’est la violence qui l’a fait naître et qui l’entretient, ce doit être aussi la violence qui en opère la destruction ?

C’est ainsi que nous voyons qu’au moment de terminer un morceau de Musique, il se fait ordinairement un battement confus, un trille, entre une des notes de l’accord parfait et la seconde ou la septième de l’accord dissonant, lequel accord dissonant est indiqué par la basse qui en tient communément la note fondamentale, pour ramener ensuite le total à l’accord parfait ou à l’unité.

On doit voir encore, que puisque après cette cadence musicale, on rentre nécessairement dans l’accord parfait qui remet tout en paix et en ordre, il est cer-[245]tain qu’après la crise des Eléments, les Principes qui en sont combattus doivent aussi retrouver leur tranquillité, d’où faisant la même application à l’homme, l’on doit apprendre combien la vraie connaissance de la Musique pourrait le préserver de la crainte de la mort, puisque cette mort n’est que le trille qui termine son état de confusion, et le ramène à ses quatre consonances.

J’en dis assez pour l’intelligence de mes Lecteurs, c’est à eux à étendre les bornes que je me suis prescrites. Je peux présumer par conséquent qu’ils ne considéreront pas les dissonances comme des vices par rapport à la Musique, puisque c’est de là qu’elle tire ses plus grandes beautés, mais seulement comme l’indice de l’opposition qui règne en toutes choses.

Ils concevront même que dans l’harmonie, dont la Musique des sens n’est que la figure, il doit se trouver la même opposition des dissonances aux consonances ; mais que loin d’y causer le moindre défaut, elles en sont l’aliment et la vie, et que l’intelligence n’y voit que l’action de plusieurs facultés différentes qui se soutiennent mutuellement, plutôt qu’elles ne se combattent, et qui par leur réunion font naître une multitude de résultats toujours neufs et toujours frappants.

Ce n’est donc là qu’un extrait très abrégé de toutes les observations que je pourrais faire en ce genre sur la Musique, et des rapports qui se trouvent entre elle et des Vérités importantes; mais ce que j’en ai dit est suffisant pour faire apercevoir la raison des choses, et pour apprendre aux hommes à ne pas isoler leurs différentes connaissances, puisque nous leur montrons qu’elles ne sont toutes que les différents rameaux du même arbre, et que la même empreinte est partout.

Du diapason

Faut-il parler à présent de l’obscurité où est encore la science de la Musique ? Nous pourrions commencer par demander aux Musiciens quelle est leur règle pour prendre le ton ; c’est-à-dire, quel est leur a-mi-la ou leur Diapason ; et si n’en ayant point, et étant obligés de s’en faire un, ils peuvent croire avoir quelque chose de fixe en ce genre ? Alors s’ils n’ont point de Diapason fixe, il en résulte que les rapports numériques que l’on peut tirer de leur Diapason factice, avec les sons qui lui doivent être corrélatifs, ne sont pas non plus les véritables, et que les principes que les Musiciens nous donnent pour vrais sous les nombres qu’ils ont admis, peuvent également l’être sous d’autres nombres, selon que l’a-mi-la sera plus ou moins bas ; ce qui rend absolument incertaines la plupart de leurs opinions sur les valeurs numériques qu’ils attribuent aux différents sons.

Je ne parle ici toutefois que de ceux qui ont voulu évaluer ces différents sons par le nombre des vibrations des cordes ou autres corps sonores ; car c’est alors qu’il faut nécessairement un Diapason fixe pour que l’expérience soit juste ; il faudrait par conséquent des corps sonores qui fussent essentiellement les mêmes, pour qu’on pût statuer sur leurs résultats ; mais ces deux moyens n’étant point [246] accordés à l’homme, vu que la Matière n’est que relative, il est évident que tout ce qu’il établirait sur une pareille base, serait susceptible de beaucoup d’erreurs.

Principes de l’harmonie

Ce n’était donc point dans la Matière, qu’on aurait dû chercher les principes de l’harmonie, puisque, selon tout ce qu’on a vu, la Matière n’étant jamais fixée, ne peut offrir le principe de rien. Mais c’était dans la Nature même des choses où tout étant stable et toujours le même, il ne faut que des yeux pour y lire la vérité. Enfin, l’homme eût vu qu’il n’avait pas d’autre règle à suivre que celle qui se trouve dans le rapport double de l’octave, ou dans cette fameuse raison double qui est écrite sur tous les Etres, et d’où la raison triple est descendue ; ce qui lui eût retracé de nouveau la double action de la Nature, et cette troisième Cause temporelle établie universellement sur les deux autres.

De la musique artificielle

Je bornerai là mes observations sur la défectuosité des Lois que l’imagination de l’homme a pu introduire dans la Musique ; car tout ce que j’y pourrais ajouter tiendrait toujours à cette première erreur, et elle est assez sensible pour que je ne m’y attache pas davantage. J’avertirai seulement les Inventeurs, de bien réfléchir sur la nature de nos sens, et d’observer que celui de l’ouïe, comme tous les autres, est susceptible d’habitude ; qu’ainsi ils ont pu y être trompés de bonne foi, et se faire des règles de choses hasardées, et de suppositions que le temps seul leur aura fait paraître vraies et régulières.

Il me reste néanmoins à examiner l’emploi que l’homme a fait de cette Musique à laquelle il s’occupe presque universellement, et à observer s’il en a jamais soupçonné la véritable application.

Indépendamment des beautés innombrables dont elle est susceptible, on lui connaît une Loi stricte, c’est cette mesure rigoureuse dont elle ne peut absolument s’écarter. Cela seul n’annonce-t-il pas qu’elle a un Principe vrai, et que la main qui la dirige est au-dessus du pouvoir des sens, puisque ceux-ci n’ont rien de fixe ?

Mais si elle tient à des principes de cette nature, il est donc certain qu’elle ne devait jamais avoir d’autre guide, et qu’elle était faite pour être toujours unie à sa source. Or, sa source étant, comme nous l’avons vu, cette langue première et universelle qui indique et représente les choses au naturel, on ne peut douter que la Musique n’eût été la vraie mesure des choses, comme l’écriture et la parole en exprimaient la signification.

C’était donc uniquement en s’attachant à ce principe fécond et invariable, que la Musique pouvait conserver les droits de son origine, et remplir son véritable emploi ; c’est là qu’elle eût pu peindre des tableaux ressemblants, et que toutes les facultés de ceux à qui elle se fût fait entendre, eussent été pleinement [247] satisfaites. En un mot, c’est par là que la Musique aurait opéré les prodiges dont elle est capable, et qui lui ont été attribués dans tous les temps.

Par conséquent, en la séparant de sa source, en ne lui cherchant des sujets que dans des sentiments factices, ou dans des idées vagues, on l’a privée de son premier appui, et on lui a ôté les moyens de se montrer dans tout son éclat.

Aussi, quelles impressions, quels effets produit-elle entre les mains des hommes ? Quelles idées, quels sens nous offre-t-elle ? Excepté celui qui compose, est-il beaucoup d’oreilles qui puissent avoir l’intelligence de ce qu’elles entendent exprimer à la Musique reçue ? Et encore le compositeur lui-même, après s’être livré à son imagination, ne perd-il jamais le sens de ce qu’il a peint, et de ce qu’il a voulu rendre ?

Rien n’est donc plus informe, ni plus défectueux que l’usage que les hommes ont fait de cet Art, et cela uniquement parce que s’étant peu occupés de son Principe, ils n’ont pas cherché à les étayer l’un par l’autre, et qu’ils ont cru pouvoir faire des copies sans avoir leur modèle devant les yeux.

Ce n’est point que je blâme mes semblables de chercher dans les ressources infinies de la Musique factice, les agréments et les délassements qu’elle peut offrir, ni que je veuille les priver des secours que malgré sa défectuosité, cet Art peut leur procurer tous les jours. Il peut, je le sais, aider quelquefois à faire revivre en eux, plusieurs de ces idées obscurcies, qui étant mieux épurées, devraient être leur unique aliment, et qui peuvent seules leur faire trouver un point d’appui. Mais pour cet effet, je les engagerai toujours à porter leur intelligence au dessus de ce que leurs sens entendent, parce que l’élément de l’homme n’est point dans les sens : je les engagerai à croire que quelques parfaites que soient leurs productions musicales, il en est d’un autre ordre et de plus régulières ; que ce n’est même qu’en raison du plus ou moins de conformité avec elles, que la Musique artificielle nous attache et nous cause plus ou moins d’émotion.

De la mesure

Lorsque j’ai appuyé sur la précision de la mesure à laquelle la Musique est assujettie, je n’ai pas perdu de vue l’universalité de cette Loi ; je me suis proposé au contraire d’y revenir, pour montrer qu’en même temps qu’elle embrasse tout, elle a partout des caractères distincts. Et il n’y a rien ici qui ne soit conforme à tout ce qui a été établi ; on a vu la mesure tenir sa place parmi les facultés intellectuelles de l’homme, et entrer au nombre des Lois qui le dirigent ; on a pu juger par là que ces facultés intellectuelles étant elles-mêmes la ressemblance des facultés du Principe supérieur d’où l’homme tient tout, ce Principe doit avoir aussi sa mesure et ses Lois particulières.

Dès lors, si les choses supérieures ont leur mesure, nous ne devons plus trouver étonnant que les choses inférieures et sensibles qu’elles ont créées y soient [248] soumises ; et par conséquent, que nous trouvions dans cette mesure, un guide sévère de la Musique.

Mais pour peu que nous réfléchissions sur la nature de cette mesure sensible, nous en verrons bientôt la différence avec la mesure qui règle les choses d’un autre ordre.

Dans la Musique, nous voyons que la mesure est toujours égale ; que le mouvement une fois donné se perpétue et se répète sous la même forme, et dans le même nombre de temps ; tout enfin, nous y parait si réglé et si exact, qu’il est impossible de n’en pas sentir la Loi, et de ne pas en avouer la nécessité. Aussi cette mesure égale est-elle si bien affectée aux choses sensibles, que nous voyons les hommes l’appliquer à toutes celles de leurs productions qui n’ont lieu que dans une continuité d’action ; nous voyons que cette Loi est pour eux comme un point d’appui sur lequel ils se reposent avec plaisir ; nous les voyons même s’en servir dans leurs travaux les plus rudes, et c’est alors que nous pouvons juger quel est l’avantage et l’utilité de ce puissant secours, puisque avec lui, le manœuvre semble adoucir des fatigues qui sans cela, lui paraîtraient insupportables.

De la mesure sensible

Mais aussi c’est là ce qui peut aider encore à nous instruire sur la nature des choses sensibles; car, nous offrir une telle égalité dans l’action, et je puis le dire, une telle servitude, c’est nous annoncer clairement que le Principe qui est en elles, n’est pas le maître de cette même action, mais que dans lui tout est contraint et forcé, ce qui revient à ce qu’on a pu voir dans les différentes parties de cet Ouvrage, sur l’infériorité de la Matière. C’est par conséquent ne nous offrir qu’une dépendance marquée, et tous les signes d’une vie que nous ne pouvons reconnaître que comme passive ; c’est-à-dire, qui n’ayant pas son action à elle, est obligée de l’attendre et de la recevoir d’une Loi supérieure qui en dispose et qui lui commande.

Nous pouvons remarquer en second lieu, que cette Loi qui règle la marche de la Musique, se manifeste de deux manières, ou par deux sortes de mesures connues sous le nom de mesure à deux temps et de mesure à trois temps. Nous ne comptons point la mesure à quatre temps, ni toutes les autres subdivisions qu’on a pu faire, et qui ne sont que des multiples des deux premières mesures. Bien moins encore pouvons nous admettre de mesure à un temps, par cette raison que les choses sensibles ne sont pas le résultat, ni l’effet d’une seule action, mais qu’elles n’ont pris naissance et qu’elles ne subsistent que par le moyen de plusieurs actions réunies.

Or, c’est le nombre et la qualité de ces actions que nous trouvons à découvert dans les deux différentes sortes de mesures affectées à la Musique, ainsi que dans le nombre de temps que ces deux sortes de mesures renferment. Et certes, rien ne [249] serait plus instructif que d’observer cette combinaison de deux et de trois temps par rapport à tout ce qui existe corporellement ; ce serait là de nouveau où nous verrions clairement la raison double, et la raison triple diriger le cours universel des choses.

Mais ces points n’ont été que trop détaillés, je dois seulement engager les hommes à évaluer ce qui les environne, et nullement leur communiquer des connaissances qui ne peuvent être que le prix de leurs désirs et de leurs efforts. Dans cette vue, je terminerai promptement ce que j’ai à dire sur les deux mesures sensibles de la Musique.

Pour savoir laquelle de ces deux mesures est employée dans un morceau de Musique quelconque, il faut attendre nécessairement que la première mesure soit remplie ; ou ce qui est la même chose, que la seconde mesure soit commencée ; ce n’est qu’alors que l’oreille est fixée, et qu’elle sent sur quel nombre elle peut s’appuyer. Car, tant qu’une mesure n’est pas complétée de cette manière, on ne peut jamais savoir quel sera son nombre, puisqu’il est possible de toujours ajouter des temps à ceux qui ont précédé.

N’est-ce pas alors nous montrer dans la Nature même, cette vérité si rebattue, que les propriétés des choses sensibles ne sont pas fixes, mais seulement relatives, et qu’elles ne se soutiennent que les unes par les autres. Car sans cela, une seule de leurs actions en se manifestant, porterait son vrai caractère avec elle, et n’attendrait pas, pour se faire connaître, qu’on la comparât.

De la mesure intellectuelle

Telle est donc l’infériorité de la Musique artificielle et de toutes les choses sensibles, qu’elles ne renferment que des actions passives, et que leur mesure, quoique déterminée en elle-même, ne peut nous être connue que relativement aux autres mesures avec lesquelles on en fait la comparaison.

Parmi les choses d’un ordre plus élevé et absolument hors du sensible, cette mesure s’annonce sous des traits plus nobles ; là, chaque Etre ayant son action à lui, possède aussi dans ses Lois une mesure proportionnée à cette action, mais en même temps comme chacune de ces actions est toujours nouvelle, et toujours différente de celle qui la précède et de celle qui la suit, il est aisé de voir que la mesure qui les accompagne ne peut jamais être la même, et qu’ainsi ce n’est pas dans cette classe qu’il faut chercher cette uniformité de mesuré qui règne dans la Musique et dans les choses sensibles.

Dans la Nature périssable, tout est dans la dépendance, et n’annonce qu’une exécution aveugle, qui n’est autre chose que l’assemblage forcé de plusieurs agents soumis à la même loi, lesquels concourant toujours au même but et de la même manière, ne peuvent produire qu’un résultat uniforme, quand ils n’éprouvent point de dérangement ni d’obstacles à l’accomplissement de leur action.

[250] Des œuvres de l’Homme

Dans la Nature impérissable, au contraire, tout est vivant, tout est simple, et dès lors chaque action porte toutes ses Lois avec elle. C’est-à-dire, que l’action supérieure règle elle-même sa mesure, au lieu que c’est la mesure qui règle l’action inférieure, ou celle de la Matière et de toute la Nature passive.

Il ne faut rien de plus pour sentir la différence infinie qu’il doit y avoir entre la Musique artificielle, et l’expression vivante de cette Langue vraie que nous annonçons aux hommes comme le plus puissant des moyens destinés à les rétablir dans leurs droits.

Qu’ils apprennent donc ici à distinguer cette Langue unique et invariable, de toutes les productions factices qu’ils mettent continuellement à sa place : l’une portant ses Lois avec elle-même, n’en a jamais que de justes et de conformes au Principe qui les emploie ; les autres sont enfantées par l’homme pendant qu’il est dans les ténèbres, et qu’il ne sait si ce qu’il fait convient ou non à ce Principe supérieur dont il est séparé et qu’il ne connaît plus.

Alors quand il verra varier les ouvrages de ses mains, et se multiplier à l’infini les abus qu’il fait des Langues, tant dans l’usage de la Parole que dans celui de l’écriture et de la Musique ; quand il verra naître et périr successivement toutes les Langues humaines ; quand il verra qu’ici-bas nous ne connaissons que le nombre des choses, et que nous mourons presque tous sans en avoir jamais su les noms, il ne croira pas pour cela que le Principe, d’après lequel il donne le jour à ses productions, soit sujet à la même vicissitude et à la même obscurité.

Au contraire, il avouera que ne pouvant rien faire aujourd’hui que par imitation, ses ouvrages n’auront jamais la même solidité que des ouvrages réels. Observant ensuite s’il est possible que chacun envisage le modèle de la même place, il reconnaîtra pourquoi les copies en sont toutes différentes ; mais il n’en sentira pas moins que ce modèle étant au centre, demeure toujours le même, comme le Principe dont il exprime les Lois et la Volonté, et que si les hommes étaient assez courageux pour s’en rapprocher davantage, ils verraient évanouir toutes ces différences qui n’ont lieu que parce qu’ils en sont éloignés.

Il n’attribuera donc plus les propriétés du germe inappréciable qui est en lui-même, à des habitudes et à l’exemple ; mais il conviendra au contraire que ce sont les habitudes et l’exemple qui dégradent et obscurcissent les propriétés de ce germe vrai, simple et indestructible ; en un mot, que si l’homme avait su prévenir tous ces obstacles, ou qu’il eût eu assez de force pour les surmonter, il aurait une Langue commune à  tous ses semblables comme l’essence qui les constitue et qui établie entre eux une ressemblance universelle.

Droits de la vraie langue

C’est, en effet, l’unité du Principe et de l’essence des hommes qui fait le mieux sentir la possibilité de l’unité de leur langage, puisque si par les droits de leur [251] nature, ils peuvent avoir tous les mêmes notions sur les Lois des Etres, sur les véritables règles de la justice, sur leur Religion et sur leur Culte ; s’ils peuvent, dis-je, espérer de recouvrer l’usage de toutes leurs facultés intellectuelles, enfin s’ils tendent tous au même but, s’ils ont tous le même œuvre à faire, et que cependant ils ne puissent y parvenir sans le secours des Langues, il faut que cet attribut puisse agir par une Loi uniforme, analogue à l’universalité, et à l’intime unité de toutes leurs connaissances.

Aussi, sans rappeler tout ce que nous avons dit de la supériorité de cette Langue vraie, nous croirons faire concevoir assez clairement combien elle doit être une et puissante, en répétant que c’est la seule voie qui peut conduire l’homme à l’Unité, et à la source de toutes les Puissances ; c’est-à-dire, à la racine de ce carré dont l’homme a pour tâche de parcourir tous les côtés, et dont je vais ici, selon ma professe, exposer les propriétés et les vertus.

Propriétés du chiffre universel

On a vu précédemment des détails assez amples sur les rapports de ce carré, ou de ce nombre quaternaire, avec les causes extérieures à l’homme et avec les Lois qui règlent le cours de tous les Etres de la Nature ; mais on est assez instruit par tout ce qui a précédé, pour ne pouvoir plus douter que cet emblème universel doit avoir des rapports encore plus intéressants pour l’homme, en ce qu’ils sont plus directs avec lui-même, et qu’ils le concernent personnellement.

Il n’y a donc personne qui n’y puisse reconnaître une très grande affinité avec la quatrième des dix feuilles de ce Livre, qui avant la réprobation de l’homme, était toujours ouvert et intelligible pour lui, mais qu’il ne peut plus aujourd’hui ni lire, ni comprendre, que par la succession du temps. On y verra même avec autant de facilité, une similitude frappante avec cette arme puissante dont l’homme avait été mis en possession lors de sa première naissance, et dont la recherche pénible est le seul objet de son cours temporel, et la première loi de sa condamnation.

Bien plus encore y trouvera-t-on de l’analogie avec ce centre fécond que l’homme occupait pendant sa gloire, et qu’il ne connaîtra jamais pleinement sans y rentrer.

Et vraiment, qui peut mieux que ce carré nous rappeler le rang éminent où l’homme fut placé dans son origine ? Ce carré est seul et unique, ainsi que la racine dont il est le produit et l’image ; le lieu que l’homme a habité est tel qu’on ne pourra jamais lui en comparer aucun autre. Ce carré mesure toute la circonférence ; l’homme au sein de son empire embrassait toutes les régions de l’Univers. Ce carré est formé de quatre lignes ; le poste de l’homme était marqué par quatre lignes de communication qui s’étendaient jusqu’aux quatre points cardinaux de l’horizon. Ce carré provient du centre et nous est clairement indiqué par les [252] quatre consonances musicales qui occupent précisément le milieu de la gamme, et sont les principaux agents de toutes les beautés de l’harmonie ; le trône de l’homme était au centre même des Pays de sa domination, et de là il gouvernait les sept instruments de sa gloire, que j’ai désignés précédemment sous le nom de sept arbres, et qu’un grand nombre sera tenté de prendre pour les sept planètes, mais qui cependant ne sont ni des arbres, ni des planètes.

On ne peut donc plus douter que le carré en question en soit le vrai signe de ce lieu de délices, connu dans nos Régions sous le nom de Paradis terrestre ; c’est-à-dire, de ce lieu dont toutes les Nations ont eu l’idée, qu’elles ont représenté chacune sous des fables et sous des allégories différentes, selon leur sagesse, leurs lumières, ou leur aveuglement ; et que les ingénus Géographes ont cherché bonnement sur la Terre.

Il ne faut donc plus être étonné de l’immensité des privilèges, que nous lui avons attribués dans les différents endroits de cet Ouvrage où nous en avons parlé ; il ne faut plus être étonné, dis-je, que si c’est d’un seul Principe que descendent toutes les Vérités et toutes les lumières, et que l’emblème quaternaire en soit la plus parfaite image, cet emblème puisse éclairer l’homme sur la science de toutes les Natures, c’est-à-dire, sur les Lois de l’ordre immatériel, de l’ordre temporel, de l’ordre corporel et de l’ordre mixte, qui sont les quatre colonnes de l’édifice ; en un mot, il faut convenir que celui qui pourra posséder la clef de ce chiffre universel, ne trouvera plus rien de caché pour lui dans tout ce qui existe, puisque ce chiffre est celui même de l’Etre qui produit tout, qui opère tout et qui embrasse tout.

Mais quelque innombrables que soient les avantages qui y sont attachés, et quelque puissante que soit cette langue vraie et unique qui y conduit, tel est, on le sait, l’état malheureux de l’homme actuel, qu’il ne peut, non seulement arriver au terme, mais même faire un seul pas dans cette voie, sans qu’une autre main que la sienne lui en ouvre l’entrée, et le soutienne dans toute l’étendue de la carrière.

On sait aussi que cette main puissante est cette même Cause physique, à la fois intelligente et active, dont l’œil voit tout, et dont le pouvoir soutient tout dans le temps ; or, si ses droits sont exclusifs, comment l’homme dans sa faiblesse et dans la privation la plus absolue, pourrait-il, dans la Nature, se passer seul d’un pareil appui ?

Il faut donc qu’il reconnaisse ici de nouveau et l’existence de cette Cause, et le besoin indispensable qu’il a de son secours pour se rétablir dans ses droits. Il sera également obligé d’avouer que si elle peut seule satisfaire pleinement ses désirs sur les difficultés qui l’inquiètent, le premier et le plus utile de ses devoirs [253] est d’abjurer sa fragile volonté, ainsi que les fausses lueurs dont il cherche à en colorer les abus, et de ne se reposer absolument que sur cette Cause puissante, qui aujourd’hui est l’unique guide qu’il ait à prendre.

Et vraiment c’est celle qui est préposée pour réparer non seulement les maux que l’homme a laissé faire, mais encore ceux qu’il s’est fait à lui-même ; c’est celle qui a continuellement les yeux ouverts sur lui, comme sur tous les autres Etres de l’Univers, mais pour laquelle cet homme est infiniment plus précieux, puisqu’il est de la même Essence qu’elle, et également indestructible ; puisqu’en un mot, de tous les Etres qui sont en correspondance avec le carré, ils sont seuls revêtus du privilège de la pensée, pendant que cette Nature périssable est à leurs yeux, comme un néant et comme un songe.

Combien sa confiance n’augmentera-t-elle pas dans cette Cause, en qui résident tous les pouvoirs, quand il apprendra qu’elle possède éminemment cette langue vraie et unique qu’il a oublié, et qu’il est obligé aujourd’hui de rappeler péniblement à sa mémoire ; quand il saura qu’il ne peut sans cette Cause en connaître le premier élément, et surtout quand il verra qu’elle habite et gouverne souverainement ce carré fécond, hors duquel l’homme ne trouvera jamais ni le repos ni la Vérité.

Alors il ne doutera plus qu’en s’approchant d’elle, il ne s’approche de la seule et vraie lumière qu’il ait à attendre, et qu’il ne trouve avec elle non seulement toutes les connaissances dont nous avons traité, mais bien plus encore la science de lui-même, puisque cette Cause, quoique tenant à la source de tous les nombres, s’annonce néanmoins partout spécialement par le nombre de ce carré, qui est en même temps le nombre de l’homme.

Que ne puis-je déposer ici le voile dont je me couvre, et prononcer le Nom de cette Cause bienfaisante, la force et l’excellence même, sur laquelle je voudrais pouvoir fixer les yeux de tout l’Univers ! mais, quoique cet Etre ineffable, la clef de la Nature, l’amour et la joie des simples, le flambeau des Sages, et même le secret appui des aveugles, ne cesse de soutenir l’homme dans tous ses pas, comme il soutient et dirige tous les actes de l’Univers, cependant le Nom qui le ferait le mieux connaître, suffirait, si je le proférais, pour que le plus grand nombre dédaignât d’ajouter foi à ses vertus et se défiât de toute ma doctrine ; ainsi le désigner plus clairement, ce serait éloigner le but que j’aurais de le faire honorer.

Je préfère donc de m’en reposer sur la pénétration de mes Lecteurs. Très persuadé que malgré les enveloppes dont j’ai couvert la Vérité, les hommes intelligents pourront la comprendre, que les hommes vrais pourront la goûter, et même que les hommes corrompus ne pourront au moins s’empêcher de la sentir, parce que tous les hommes sont des G-H-R.

[254] Conclusion

Tel est le précis des réflexions que je me suis proposé de présenter aux hommes. Si mes engagements ne m’eussent retenu, j’aurais pu sans doute parcourir un champ bien plus étendu. Néanmoins, dans le peu que j’ai osé leur dire, je me flatte de ne leur avoir offert que ce qu’ils sentiront tous en eux-mêmes, lorsqu’ils voudront y chercher avec courage, et se défendre à la fois d’une crédulité aveugle et de la précipitation dans leurs jugements, deux vices qui mènent également à l’ignorance et à l’erreur.

Dès lors, quand je n’aurais pas ma propre conviction pour preuve, je croirais toujours les avoir rappelé à leur Principe et à la Vérité.

En effet, ce ne sera jamais tromper l’homme, que de lui représenter avec force, quelle est sa privation et sa misère, tant qu’il est lié aux choses passagères et sensibles ; et de lui montrer que parmi cette multitude d’Etres qui l’environnent, il n’y a que lui et son guide qui jouissent du privilège de la pensée.

S’il veut s’en convaincre, qu’il consulte dans cette classe sensible, tout ce qu’il aperçoit autour de lui ; qu’il demande aux Eléments pourquoi, tout ennemis qu’ils sont, ils se trouvent ainsi rassemblés pour la formation et l’existence des Corps ; qu’il demande à la Plante pourquoi elle végète ; et à l’Animal, pourquoi il erre sur cette surface ; qu’il demande même aux Astres pourquoi ils éclairent et pourquoi, depuis leur existence, ils n’ont pas cessé un seul instant de suivre leur cours.

Tous ces Etres sourds à la voix qui les interrogera, continueront de faire chacun leur œuvre en silence, mais ils ne rendront aucune satisfaction aux désirs de l’homme, parce que leurs faits muets ne parlant qu’à ses yeux corporels, n’apprendront rien à son intelligence.

Bien plus, que l’homme demande à ce qui est infiniment plus voisin de lui-même, je veux dire, à cette enveloppe corporelle qu’il porte péniblement avec lui ; qu’il lui demande, dis-je, pourquoi elle se trouve jointe à un Etre avec lequel, suivant les Lois qui le constituent, elle est si incompatible. Cette aveugle forme n’éclaircira pas mieux ce nouveau doute ; et laissera encore l’homme dans l’incertitude.

Est-il donc un état plus à charge, et en même temps plus humiliant, que d’être relégué dans une Région où tous les Etres qui l’habitent, sont autant d’étrangers pour nous ? Où le langage que nous leur parlons ne peut pas en être entendu ; où enfin, l’homme étant enchaîné malgré lui à un corps qui n’a rien de plus que toutes les autres productions de la Nature, traîne partout un Etre avec lequel il ne peut pas converser ?

Ainsi, malgré la grandeur et la beauté de tous ces ouvrages de la Nature, parmi [255] lesquels nous sommes placés, dès qu’ils ne peuvent ni nous comprendre, ni nous parler, il est certain que nous sommes au milieu d’eux comme dans un désert.

Si les Observateurs eussent été persuadés de ces vérités, ils n’auraient donc pas cherché dans cette Nature corporelle, des explications et des solutions qu’elle ne peut jamais leur donner ; ils n’auraient pas non plus cherché dans l’homme actuel le vrai modèle de ce qu’il devrait être, puisqu’il est si horriblement défiguré ; ni à expliquer l’auteur des choses par ses productions matérielles dont l’existence et les Lois étant dépendantes, ne peuvent rien faire connaître de celui qui a tout en soi.

Leur annoncer alors que la voie qu’ils ont prise met elle-même le premier obstacle à leurs progrès, et les éloigne entièrement de la route des découvertes, c’est leur dire une vérité dont ils conviendront facilement, quand ils voudront la considérer.

En même temps, puisqu’ils ne peuvent nier qu’ils n’aient une faculté intelligente, n’est-ce pas leur parler le langage de leur raison même, que de leur dire qu’ils sont faits pour tout connaître et tout embrasser ; puisqu’une faculté de cette classe ne serait pas aussi noble que nous le sentons, si parmi les choses passagères, il y en avait qui fussent au-dessus d’elle ; et puisque les efforts continuels des hommes tendent comme par un mouvement naturel, à les délivrer des entraves importunes de l’ignorance, et à les rapprocher de la Science, comme d’un domaine qui leur est propre.

S’ils ont si peu à s’applaudir de leurs succès, ce n’est donc plus à la faiblesse de leur nature, ni à la borne de leurs facultés qu’ils doivent l’attribuer, mais uniquement à la fausse route qu’ils prennent pour arriver au but, et parce qu’ils n’observent pas avec assez d’attention que chaque classe ayant sa mesure et sa Loi, c’est aux sens à juger des choses sensibles, parce que tant qu’elles ne se font pas sentir au corps, elles ne sont rien ; mais que c’est à l’intelligence à juger des choses intellectuelles auxquelles les sens ne peuvent rien connaître ; et que vouloir ainsi appliquer à l’une de ces classes, les Lois, et la mesure de l’autre, c’est aller évidemment contre l’ordre dicté par la nature même des choses, et par conséquent s’écarter du seul moyen qu’il y eût pour en discerner la vérité.

J’ai donc pu croire n’offrir à mes semblables que des Vérités faciles à apercevoir, en leur disant que ce qu’ils cherchent n’est que dans le centre, que par cette raison, tant qu’ils ne feront que parcourir la circonférence, ils ne trouveront rien, et que ce centre qui doit être unique dans chaque Etre, nous était indiqué par ce carré universel qui se montre dans tout ce qui existe, et se trouve écrit partout en caractères ineffaçables.

Si je ne leur ai fait connaître que quelques-uns des moyens de lire dans ce [256] centre fécond, qui est le seul Principe de la lumière, c’est qu’indépendamment de mes obligations, c’eût été leur nuire que de me dévoiler davantage ; car très certainement ils ne m’auraient pas cru ; c’est donc, comme je me le suis promis, à leur propre expérience que je les rappelle, et jamais, comme homme, je n’ai prétendu avoir d’autres droits.

Mais quelque peu nombreux que soient les moyens dont je leur ai donné des idées, et les pas que je leur ai fait faire dans la carrière, ils ne pourront manquer d’y prendre quelque confiance, en voyant l’étendue qu’elle a découvert à leurs yeux, et l’application que nous en avons faite sur un si grand nombre d’objets différents.

Car je ne présume pas que ce champ, par cette raison qu’il est infiniment vaste, puisse leur paraître impraticable, et il serait contraire à toutes les Lois de la Vérité, de prétendre que ce fût la multitude et la diversité des objets qui fût interdite à la connaissance de l’homme. Non, si l’homme est né dans le centre, il n’est rien qu’il ne puisse voir, rien qu’il ne puisse embrasser ; au contraire, la seule faute qu’il puisse commettre, c’est d’isoler et de démembrer quelques parties de la science, parce qu’alors c’est attaquer directement son Principe, en ce que c’est diviser l’Unité.

Et dans ce sens, que mes Lecteurs décident entre cette marche et la mienne ; puisque, malgré la variété prodigieuse des points qui m’ont occupés, j’unis tout et ne fais qu’une Science, au lieu que les Observateurs en font mille, et que chaque question parmi eux devient l’objet d’une doctrine et d’une étude à part.

Je n’ai pas besoin non plus de leur faire remarquer qu’après toutes les observations que je leur ai présentées sur les différentes sciences humaines, ils doivent m’en supposer au moins les premières notions ; ils peuvent en outre, d’après la réserve marquée qui règne dans cet écrit, et d’après les voiles qui y sont répandus, présumer que probablement j’aurais plus à leur dire que ce qu’ils y ont vu, et plus que ce qui est connu généralement parmi eux.

Cependant, loin de les mépriser, en considérant l’obscurité où ils sont encore, tous mes vœux tendent à les en voir sortir pour porter leurs pas vers des sentiers plus lumineux que ceux où ils rampent.

De même aussi, quoique j’aie eu le bonheur d’avoir été conduit plus loin qu’eux, dans la carrière de la vérité ; loin de m’en enorgueillir, et de croire que je sache quelque chose, je leur avoue hautement mon ignorance, et pour prévenir leurs soupçons sur la sincérité de cet aveu, j’ajouterai qu’il me serait impossible de m’abuser moi-même là-dessus, car j’ai la preuve que je ne sais rien.

Voilà pourquoi je me suis annoncé si souvent, comme ne prétendant pas les mener jusqu’au terme ; c’est assez pour moi de les avoir en quelque sorte forcés de [257] convenir que la marche aveugle des sciences humaines les approche bien moins encore du but auquel ils tendent, puisqu’elle les conduit à douter même qu’il y en ait un.

Je les oblige par-là à s’avouer qu’en destituant les sciences, du seul Principe qui les dirige, et dont par elles-mêmes elles sont inséparables, loin de s’éclairer, ils ne font que s’enfoncer dans la plus affreuse ignorance, et que c’est uniquement pour avoir éloigné ce Principe, que les Observateurs cherchent partout laborieusement, et qu’ils ne sont presque jamais d’accord.

C’est donc assez, je le répète, de leur avoir découvert aujourd’hui le nœud des difficultés qui les arrêtent : dans l’avenir la Vérité répandra plus abondamment ses rayons, et elle reprendra dans son temps, l’empire que les vaines sciences lui disputent aujourd’hui.

Pour moi, trop peu digne de la contempler, j’ai dû borner mes efforts à faire sentir qu’elle existe, et que l’homme, malgré sa misère, pourrait s’en convaincre tous les jours de sa vie, s’il réglait mieux sa volonté. Je croirais donc jouir de la récompense la plus délicieuse, si chacun, après m’avoir lu, se disait dans le secret de son cœur, il y a une Vérité, mais je peux m’adresser mieux qu’à des hommes, pour la connaître.

[Fin]

 

 

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