Croisement des mondes, hasards de l’incarnation : un songe anonyme transmis par l’un de nos lecteurs

Jessica est une enfant calme, qui aime beaucoup ses parents. En cette fin d'après midi, elle est assise dans la voiture familiale, à la place du passager. C'est une voiture à double conduite, un peu comme dans les auto-écoles et qui roule lentement, sur une route de campagne. Au volant, le père de Jessica. Un homme calme, sans âge. Une barbe en collier et un air de notable de petite ville de province. Sur la droite un lac. Ils sont partis tous deux pour une après-midi de pêche dans une campagne calme et solitaire.

La voiture est arrêtée au milieu de la route. Jessica est seule dans la voiture. La voiture est arrêtée ? Non, pas vraiment. Au début, elle ne s'en était pas rendue compte. Son père, en train de pêcher la carpe au bord du lac l'avait laissée aller tout doucement, centimètre par centimètre, sachant que au moment de partir, la voiture finirait par le rejoindre, portée par l'inertie de la pente. Soudain, un virage. Papa n'avait pas prévu ça. Jessica, réalise que le véhicule est en mouvement. Sans s'affoler elle prend le second volant et doucement, fait tourner la voiture.

Ils sont partis tous deux ? Ah non. Pas vraiment. Sur la banquette arrière, à la place de l'enfant, une femme. C'est la mère de Jessica. Elle voulait que sa fille profite pleinement de cette après-midi de pêche en compagnie de son papa. Observatrice silencieuse et discrète, pleine de tendresse, elle observe la scène sans mot dire, sans se faire remarquer.

Papa rejoint la voiture à pied,  son matériel de pêche à la main. Il monte à l'avant de la voiture, fière de sa fille qui à dix ans a su prendre les commandes du véhicule sans s'affoler. Il décide donc de poursuivre l'expérience et remet le moteur en marche. Il n'a pas allumé les phares. C'est la fin de la journée. A cette heure entre chien et loup, sur le lac, une brume descend lentement. On y voit très peu sur la route. On devine à peine les virages qui se profilent et qui arrivent trop vite pour qu'on puisse anticiper. Cette fois, Jessica a peur. Elle parle fort, se contrôlant mal. "Papa, allume les phares". Le père réagit, met les feux de croisement... mal réglés, qui permettent à peine d'y voir à deux mètres au devant. "Papa, met les feux de route, je n'y vois rien", crie la petite qui perd le contrôle de son véhicule. Le papa réagit. Trop tard. A la faveur d'un mauvais virage, mal anticipé, la voiture finit dans le fossé, écrasée contre un arbre.

Précipitée dans un monde parallèle, virtuel presque, au moment du choc, Jessica n'a pas peur. Ses parents sont là. "Papa, maman, où sommes-nous ? Ce n'est plus la vie, n'est-ce pas" ? Ce n'est pas grave. Jessica n'est pas seule. Ses parents sont là. Ensemble, ils cheminent.

Dans un monde virtuel, parallèle, situé physiquement nettement au-dessus de celui qu'ils viennent de quitter, ils cherchent un lieu pour se reposer, recommencer ensemble une nouvelle vie. Ce n'est proprement pas ce qu'ils pourraient appeler le paradis, non. C'est réellement un monde parallèle, comme semi-matériel. Ni bon ni mauvais. Ici règne une atmosphère quelque peu mélancolique. Non, le vrai bonheur, ensemble, ils ne peuvent le trouver. Quelque chose manque à leur harmonie.

Errant dans une campagne grise et mélancolique de champs labourés à l'automne, Jessica pense à Léonie. Léonie, sa chérie, son amour, sa soeur, son double, sa jumelle adorée.

Sur terre, dans un appartement bourgeois triste et endeuillé, Léonie erre. Qu'adviendra-t-il de sa vie, elle qui a tout perdu ? Que fait-on à dix ans lorsqu'on a perdu ses parents ? Son père n'est pas inquiet. Juste un peu triste pour elle. Dans sa campagne mélancolique, sur le chemin de non retour sur lequel il s'est engagé, il pense à elle.  Il sait. Il savait qu'en cas de décès, ce couple d'amis la prendrait en charge. Lui, c'est un ancien militaire, un peu rigide. Elle une femme au foyer, un peu triste, stricte et rigide elle aussi. Bref, une femme de militaire pré-retraité.

Dans cette ambiance froide comme la pierre et en demi-teinte, Léonie grandit. Ce n'est pas que la vie soit particulièrement joyeuse pour elle, mais la force de sa jeunesse et la gaieté de son caractère aidant, elle devient rapidement une belle jeune-fille, équilibrée et sportive. Léonie a dix-neuf ans.

Isolée dans son monde parallèle, Jessica n'a pas grandi. Animée d'une perpétuelle mélancolie, elle pense à sa soeur, sa chère soeur, sa vie, son âme. Se promenant dans sa campagne endeuillée, elle va s'asseoir toute seule dans la grange, sur une botte foin, une de ces bottes en forme de hutte, comme savent les faire les paysans du nord de la Loire. C'est le seul lieu qu'elle a trouvé pour trainer derrière elle sa mélancolie, à pas apesantis. Neuf ans déjà. Mais le temps, ici, ne compte pas. C'est une espèce d'éternité sans forme qui s'étire à n'en plus finir, comme figée sur un une fausse note, celle qui a scellé la fin de sa vie. Tout cela finira-t-il enfin un jour ?

Léonie, elle, Jessica le sait, a grandi. Elle la voit d'ailleurs, de temps à autre, descendre les pistes de ski, comme si  finalement rien ne séparait sa campagne, dont elle est pourtant prisonnière, de ce monde de forme et de vie qui par moments défile sous ses yeux, sans qu'elle puisse jamais rien faire pour pouvoir le rejoindre. A quoi bon d'ailleurs ? Pour laisser papa et maman ? Certainement pas. La douleur d'une seule séparation suffit. Seule dans sa campagne mélancolique, Jessica ne rêve que d'une chose, d'un seul rayon de soleil qui saura égayer sa vie, le jour où ils seront enfin tous, réunis.

Les flashs qui l'emmènent vers la terre sont fréquents. Jessica voit Léonie. Superbe jeune-fille en tenue de montagne, lunettes intégrales, bonnet et visage bronzé, championne incontestée dans sa discipline, en ce mois de février, elle trône comme une reine en haut de la piste de ski. Face au paysage enneigé qui s'étend sous ses yeux à l'infini, Léonie contemple les forêts de sapin qui masquent le précipice. Sure de son art, elle s'élance, à pleine vitesse, sur la piste. Un virage manqué et tout est fini. Elle dévale le précipice à toute allure. Entrainée par la force centrifuge, presque rien ne la freine dans sa chute. Au bas de la montagne, elle atterit violemment, accueillie, qui plus est, par un couteau, qu'un campeur insouciant a inconsidérément abandonné là dans sa randonnée vers les sommets, l'été précédent et qui se plante dans son ventre. Léonie cependant n'est pas morte. Enfin pas tout-à-fait. On la retrouve là, inanimée. Elle est transférée d'urgence à l'hôpital.

Du haut de sa campagne mélancolique, Jessica a tout vu. Bien sûr, c'est un terrible accident. Bien sûr elle est inquiète pour sa soeur, qui ne se réveille pas. Mais animée d'un secret espoir, elle attend. La force de son amour, de ce secret espoir, de cette longue attente qui leur permettra enfin de se retrouver, la projette de façon plus réaliste qu'auparavant, vers ce monde qu'inopinément elle avait quitté, neuf ans plus tôt.

De sa campagne mélancolique située très nettement au-dessus de cette terre sans concession, dans la chambre d'hôpital, elle voit sa soeur allongée. La paroi du mur trop fine projette son regard dans la chambre d'à-côté.

Dans cette autre chambre, sur un grand lit double, une femme est allongée. Une femme belle, corpulente, sans âge. Nue. Nue sur ce grand lit de couple, sur ce grand lit d'amour, qui n'a rien à faire dans un chambre d'hôpital, cette femme, dans la semi pénombre, ondule sur le lit, animée d'un violent désir. A son désir, rien ne peut résister. Elle engloberait la terre entière au sein de son ventre en attente de la vie. Les genoux serrés s'écartent lentement. Au fur et à mesure que ses genoux s'écartent le désir grandit... à tel point que Jessica, attirée comme un aimant ne peut y résister.

Un éclair et tout est fini. Dans la chambre d'hôpital tout est fini. Dans la chambre d'amour, sur le grand lit, tout va commencer. Un rayon de part et d'autre traverse le ciel. Au centre de ce rayon deux boules de feu en un éclair, fusionnent, furtivement. Laissant derrière elles un rai de lumière semblable à un rayon laser, l'un partant du ciel, l'autre venant de la terre, Jessica et Léonie sont enfin réunies. Une seconde pourtant. Une pauvre seconde, une éternité, et tout est fini. Pour Jessica, à cet instant, commence une nouvelle vie. Pour Léonie, une longue attente, animée d'un profond désespoir, mue pourtant par le secret espoir de ces retrouvailles, dont le temps les autorisera certainement un jour à pouvoir profiter.. Mais le destin, farceur, se joue de leur amour. Une seconde d'espoir, pour une vie de désespoir.

Assise sur sa botte de foin, Léonie attend.

Quand le destin leur permettra-t-il d'être enfin, pour toujours, réunies ?

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