Vous avez voulu jouer avec le feu. Vous voilà brûlé au troisième degré. Qu’il est triste le gris de cette chambre d’hôpital de province. Qu’elle est effrayante, au dehors, l’ombre à peine perceptible de la faux se confondant avec le mouvement continuel des branches par cette fin de journée orageuse.

Soudain, un rayon de soleil. L’ombre s’étend, comme portée par la lumière que pourtant elle devrait fuir. Mais quand elle a choisi sa nouvelle proie, quand elle a choisi d’effleurer de la pointe tranchante de sa faux, les lèvres de son nouvel amant rien ne peut plus l’arrêter. La pointe de la faux traverse la vitre encore humide des larmes du ciel, pour venir effleurer les draps du jeune-homme endormi. Elle précède de peu le spectre effrayant de la grande dame, qui se présente au dehors portée par un dernier nuage noir avant le coucher du soleil.

En silence elle s’approche de lui. Il a piètre allure dans son lit d’hôpital. Pourtant la fraîcheur de sa jeunesse est encore visible entre les bribes de peau brûlée. Il rêve à ses amours déchues. Il rêve à ce qu’il aurait pû être et n’a jamais accepté de devenir. Il rêve à tout cet amour dont il aurait pu abreuver son âme en quête d’Éternité. Lorsqu’il a cherché à fuir sa dernière amante, la plus pure, celle qui lui était destiné, celle qui l’accompagnait en songe comme à l’état de veille, celle qui jamais ne le quittait, il a signé de son sang son passeport pour l’éternelle douleur.

L’éternel fourneau ne s’éteint jamais, l’éternel supplice ne se terminera jamais. Au feu infernal de l’inconstance, de l’éternelle indécision, de la frivolité, il s’est définitivement, inexorablement brûlé. C’est ce jour-là qu’il a décidé de se donner à elle, à la grande dame qui l’attend au pied de son triste lit d’hôpital de province. Sa décision hélas est sans appel, sans retour possible en arrière. Oh! il ne l’a pas fait volontairement, il n’en est même pas conscient. Il rêve encore à tout ce qu’il n’a pas eu, à toutes ces chances qu’il a refusé de saisir. A tout ce qu’il aurait pu faire, à celle qu’il aurait pu aimer, à tout ce qu’il aurait pu être et ne sera plus jamais.

Imperceptiblement, la pointe de la faux vient effleurer les lèvres de notre jeune inconstant au coeur pourtant pur. Une goutte de sang jaillit que la grande dame recueille sur son voile noir tâché du sang de tous ses amants. Une dernière goutte de sang volée sur un lit d’hôpital et tout est fini.

Tout est fini. Du moins le croit-elle. On ne l’a jamais bernée la grande dame. Aucun de ses amants, aucune de ses victimes n’a jamais protesté. Elle a le pouvoir de les faire taire, pour l’Éternité. Elle s’apprête à quitter les lieux, satisfaite de sa dernière conquête, emportant dans son triste manteau, l’âme du nouveau défunt sur la route grande ouverte de la douleur et de la repentance.

Mais elle a oublié un détail. Bien sûr, elle ne pouvait pas l’apercevoir dans la lumière du dernier rayon de soleil. Ses yeux ne sont pas faits pour la lumière. Elle ne l’a même pas regardée, la grande dame, elle ne l’a même pas vue.

Forte, animée d’un amour sans faille, elle se tenait là, lumière invisible et rayonnante, prête à le suivre jusque dans l’infernale chaleur des fourneaux de Satan. Prête à l’accompagner sur la route sinueuse de la douleur et de la repentance. Prête à éclairer son âme du dernier rayon de soleil de son amour, le plus pur, le plus lumineux. Prête à tout pour le sauver, pourvu qu’il l’aperçoive, pourvu qu’il se rende simplement compte de sa présence.

Sur la route infernale elle l’accompagne. Il lui suffit simplement de sentir, derrière lui, sa douce présence rassurante, pour savoir que jamais, au grand jamais, l’effrayante dame ne pourra plus s’emparer de lui. Dans son dernier cauchemar, il poursuit sa route, animé d’un nouvel espoir, si empli de la douce certitude d’être sauvé par son amour, qu’il n’a pas besoin de la voir. Pas besoin de s’assurer de sa présence, pas besoin de se retourner sur l’infernale route qui mène à l’éternelle repentance. Il a enfin compris.

Sur son lit d’hôpital il entr’ouvre les yeux se frottant les paupières d’un mouvement rapide de la main, comme pour chasser ses mauvaises pensées.

Elle est là, debout, près de lui.

Il n’aura plus jamais peur de rien.

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