Vous trouverez ci-dessous la Lettre du Crocodile, revue ésotérique et littéraire que nous transmet le CIREM, Centre International de Recherche et d’Etudes Martinistes

Cette revue de publications littéraires et initiatiques explore toutes les traditions, de la Franc-Maçonnerie au Martinisme,en passant par le Rosicrucianisme, le Bouddhisme et les différentes voies d’éveil.

 

La Lettre du Crocodile 2011

 

N°2/4 – Second Trimestre 2011
CIRER BP 8, 58130 GUERIGNY, FRANCE

Les choix du Crocodile

 

Grâce et courage. Spiritualité et guérison dans la vie et la mort de Treya Killam Wilber, par Ken Wilber, Editions Almora

Il faut saluer les Editions Almora qui mettent enfin à la disposition des lecteurs francophones ce best-seller de Ken Wilber, son ouvrage le plus personnel qui restitue, presque heure par heure, l’histoire d’amour qui l’unie à sa femme, Treya qui devait mourir d’un cancer cinq années après leur rencontre.

Une histoire d’amour qui est aussi une géographie sacrée de la conscience amoureuse, entre vie et mort, mort et vie. Ce témoignage à deux voix, puisque le livre rassemble nombre de pages du journal intime de Treya, rassemble plusieurs livres en un seul, l’histoire d’un amour inconditionnel, le drame du combat contre la maladie et la transformation spirituelle qui l’accompagne, une réflexion sur la thérapie, un essai philosophique sur la mort et son dépassement.

Au croisement de deux pensées, celle d’un grand philosophe, celle d’une femme admirable qui éveille par sa présence au-delà de la maladie, le lecteur, souvent ému, est conduit à interroger sa propre intimité, de la peur de la peur à la plénitude de ce qui est.

Tout individu confronté à la maladie ou au soin trouvera dans ces pages une matière considérable faite des résistances, des petites lâchetés, des projections multiples, des solutions à vendre, des terribles simplifications, des multiples irrespects de l’être que les acteurs de la vie mettent en œuvre insidieusement mais aussi des créations, des beautés, des plénitudes, des dépassements, des grâces et des courages que les mêmes acteurs réalisent dès lors que maladie et soin deviennent vecteurs d’une voie d’éveil. Non que la maladie soit une voie spirituelle, mais l’esprit libéré de ses préjugés, disponible dans l’immédiateté, peut faire de tout ce qui se présente une voie.

Ken Wilber est un spécialiste des voies spirituelles et des voies d’éveil. Treya est une pratiquante exigeante. Leurs pensées sont imprégnées des enseignements traditionnels et des fruits de la pratique. L’un et l’autre ont dû, chacun en leur style particulier, mais aussi ensemble, inventer de nouvelles alliances entre l’esprit et le corps.

« « Abandonne-toi à Dieu » continue à être le mantra qui m’aide à me souvenir, explique Treya. Ramana Maharshi  dit : « Abandonne-toi à Lui et accepte Sa volonté qu’Il apparaisse ou disparaisse. Attends son plaisir. Si tu attends de Lui qu’il fasse ce que tu veux, alors il ne s’agit pas d’un abandon, mais d’un ordre. Tu ne peux pas Lui demander de t’obéir et prétendre t’être abandonné à Lui … Laisse tout dépendre complètement de Lui… » Je remarque que plus j’explore cette qualité d’abandon en moi, que j’ai dans le passé considérée comme une faiblesse plus je m’aperçois qu’elle me mène aux mêmes réalisations que la pratique de l’équanimité, en acceptant les choses telles qu’elles sont, sans essayer de les contrôler ni de les changer. Là encore, le bouddhisme m’a aidée à me libérer d’une partie de ma réactivité à l’égard de la terminologie chrétienne, et m’a permis d’en reconnaître l’unité dans leur vérité et leurs enseignements.

J’aime beaucoup cette qualité de « toujours déjà » dans les enseignements de Ramana Maharshi. Cette idée que nous sommes toujours déjà éveillés, toujours déjà « un » avec le Soi, toujours déjà un avec Tout l’Espace. »

Quelques jours plus tard, Treya écrit :

« J’ai récemment  effectué mon second « grand nettoyage » et « lavage du foie ». C’est très intéressant d’évacuer toutes ces vilaines choses qui se cachent dans mon côlon et dans ma vésicule biliaire ! (…) la fois suivante, j’ai augmenté ma dose d’insuline durant les cinq jours de façon à pouvoir manger beaucoup de pommes, et finalement j’ai évacué une trentaine de gros calculs biliaires (d’une taille entre le petit pois et le gros pois chiche) et bien davantage de petits. Eh oui ! Ils sont notablement verts comme on me l’a toujours dit, mais je n’en avais jamais vu ! De nombreuses personnes pensent que tout le monde devrait effectuer ces lavages une fois par an pour préserver la santé de leur côlon. A la fin de ce processus, j’ai dit à Ken en  plaisantant : « Ma vie en est réduite à examiner mes selles ! »

C’est ce jeu de miroir entre le corps sourd et l’esprit qui entend qui va engendrer chez Treya comme chez Ken une rare ouverture, une communion subtile : « Nous avions l’impression, commente Ken Wilber, qu’il n’y avait qu’un esprit et un cœur uniques dans cette maison. », pour finalement renverser le drame en félicité et en lumière :

« Je ne suis plus très sûr de ce que veut dire exactement le mot « éveil ». je préfère penser en termes de « compréhension éveillée, de « présence éveillée » ou de « conscience éveillée ». je sais ce que ces choses-là veulent dire, et je pense être capable de les reconnaître. Et tout cela était immanquable chez Treya. Je ne dis pas simplement cela parce qu’elle est partie. C’est exactement ce que je commençais à ressentir durant ces derniers mois, lorsqu’elle répondait à la souffrance et à la mort avec une présence simple et pure, une présence qui éclipsa sa souffrance, une présence qui annonçait clairement ce qu’elle était. J’ai vu une présence éveillée, on ne pouvait pas s’y tromper. »

Il n’est pas possible de saisir toutes les dimensions de l’œuvre philosophique immense de Ken Wilber en faisant l’impasse sur ce livre saisissant, sur la manière dont l’un et l’autre, comme individus et comme couple, ont su franchir les frontières pour atteindre les rives de l’esprit infini. Si ce livre est une leçon de vie où courage et grâce s’inscrivent dans la douleur quotidienne pour nourrir la beauté de l’esprit, c’est aussi un enseignement traditionnel au cœur de la modernité.

Editions Almora, 51 rue Orfila, 75020 Paris, France.

www.almora.fr

 

Hadewijch d’Anvers ou la voie glorieuse par Jacqueline Kelen, Editions Albin Michel

Ce nouveau livre de Jacqueline Kelen est un magnifique hommage aux béguines et à la liberté des femmes. A travers cette rencontre magnifique avec Hadewijch d’Anvers, c’est la tradition des esprits libres, la sagesse de la folie contrôlée, présentes dans tous les courants initiatiques et religieux, qui nous sont contées :

« Hadewijch, comme toujours visionnaire et par là même pionnière, distingue trois modes de sanctification. Dans un ordre croissant : les plus nombreux sont les saints de la fidélité ; au-dessus et en plus petit nombre se trouvent les saints de l’humilité ; et enfin, bien plus rares, les saints du défi – ces insoumis, ces âmes intransigeantes autant qu’ardentes qui « veulent tout », qui provoquent l’Amour et se mesurent à lui, franchissent avec joie les frontières humaines pour se perdre dans l’abîme d’En Haut. »

Hadewijch et Jacqueline Kelen révèlent la continuité de l’extase de la chair en celle de l’esprit et la plongée de l’extase de l’esprit dans le corps :

« Nourrie et inspirée par le Cantique des cantiques, la béguine ne cherche pas à l’édulcorer ni à faire de cette passion amoureuse très sensuelle une allégorie abstraite de la relation tissée entre Dieu et la créature humaine. Ce qu’elle propose en modèle aux âmes contemplatives, c’est l’image des Amants. Non des Epoux, ni des Amis. Vivre en amants, c’est être épris passionnément et respirer un amour de liberté. C’est l’étreinte jointe à l’adoration. »

Elle s’attarde sur le « baiser pénétrant », précise Jacqueline Kelen, sur le « total embrassement » et autres merveilles, et elle dénombre les effets de l’union : « tendresse, douceur, joie et jubilation ». Souvent elle parle d’un amour qui dévore et engloutit, en reprenant le thème du « cœur mangé » des récits courtois. Amour ne laisse rien après soi, hormis lui-même.

Pourquoi est-elle si désirable et si précieuse cette fruition ? Non parce qu’elle procure plaisir et volupté à la mystique, mais parce qu’elle fait entrer dans le Grand Mystère : « Dans la jouissance d’amour, nous devenons Dieu Tout Puissant et juste ». Tel est le désir ou le défi suprême de Hadewijch ; « Devenir Dieu avec Dieu. » Une audace spirituelle inouïe que reprendront avec elle Maître Eckhart et le Flamand Ruysbroeck, mais en prenant bien soin d’en écarter toute dimension érotique. »

La voie des Béguines est l’une des très rares voies non-duelles d’Occident, ce que saura reconnaître Maître Eckhart. Seul l’Un, dans la « coïncidence parfaite – entre corps et âme, amour et Amour, et entre Dieu et amour. ».

D’une rare lucidité sur les cristallisations de la rumeur dualiste qui figent la voie dans des diversions multiples, Hadewijch incarne une voie directe, immédiate, inconditionnelle, absolument libertaire.

« L’Amour est un, tel est le message essentiel que Hadewijch veut transmettre à son interlocuteur demeuré anonyme. Il est le visage rayonnant, insoutenable, de la Divinité, il est aussi dans la ferveur qui porte l’homme et la femme l’un vers l’autre et qui les fait s’élever vers lui. Minne est à la fois l’Essence (l’Amour) et sa manifestation (l’amour). Or, le privilège suprême accordé à la mystique, durant trois jours et trois nuits « perdue dans la jouissance de Dieu », consiste à « Le goûter comme homme et comme Dieu ». »

« Il est une manière d’aimer, poursuit Jacqueline Kelen, qui lève toute séparation entre le charnel et le spirituel, qui embrase l’être en une seule lumière. Telle est la fureur (orewoet) qui emporte Hadewijch jusqu’à un « ciel nouveau » où il lui est donné de vivre l’union indissoluble du divin et de l’humain dans l’Amour. »

Au cœur du collier de perles précieuses que constituent les écrits de Jacqueline Kelen, qui assure ainsi la permanence de la Tradition d’Amour, ce livre est un joyau tout particulier, par son intransigeance avec le « trop humain », sa beauté et sa puissance. Jacqueline Kelen allie la célébration de la liberté et de l’Amour à une pensée impertinente et pénétrante.

Editions Albin Michel, 22 rue Huyghens, 75014 Paris.

 

Hergé et l’énigme du Pôle de Paul-Georges Sansonetti, Editions Le Mercure Dauphinois

Un ouvrage de Paul-Georges Sansonetti est toujours un événement dans le monde de la pensée traditionnelle. On se souviendra notamment de Graal et alchimie, Chevaliers et Dragons, Chevalerie du Graal et Lumière de Gloire. Ce spécialiste du cinéma, il a entre autres écrit sur Matrix, sait tisser ou révéler les liens, éclairer ce qui fait signe, traquer et trouver les accords.

Sans doute, à un moment ou un autre de la lecture de cet essai, le lecteur se demandera s’il ne va pas un peu loin, si, vraiment, Hergé, pseudonyme de Georges Rémi, a voulu coder tant d’éléments traditionnels dans son œuvre désormais planétaire. Paul-Georges Sansonetti n’est pas le premier à mettre en évidence l’ésotérisme de Tintin mais il livre ici, en 500 pages, un ensemble très fouillé, rassemblant tellement d’indications concordantes qu’il valide l’hypothèse du « long chemin initiatique arpenté par Tintin » qui commence avec Les Cigares du Pharaon.

La modalité privilégiée de codage utilisée par Hergé semble bien être la guématrie, science traditionnelle sur laquelle il s’est appuyé pour développer un ensemble symbolique autour du thème essentiel du Pôle, entendu comme « focalisation spirituelle de la connaissance », qui évoque bien sûr le « Centre suprême » cher à René Guénon. La référence à la Tradition primordiale sur laquelle a tellement insisté et à juste titre René Guénon, sans être nécessairement toujours compris, est au cœur de l’étude de Paul-Georges Sansonetti, véritable quête du 111, un triple 1. Ce nombre, aussi important peut-être que le 515 de Dante, « résume à lui seul ce qu’il convient de nommer l’énigme du Pôle ».

Nul ne sera surpris de commencer cette aventure par l’Ordre du Temple et la Société Angélique, deux sociétés qui s’inscrivent dans une lignée, tantôt en queste, tantôt gardienne, d’une tradition de l’Axis Mundi.

Tintin, comme œuvre ésotérique, a pour l’auteur une fonction semblable aux grands écrits traditionnels, on pense aux écrits de Rabelais ou de Cervantès, véritables corpus. D’ailleurs, Tintin et Milou évoque pour lui, toujours en terme de fonctions initiatiques, Don Quichotte et Sancho Pança. On notera d’ailleurs, d’une manière générale que la question de la traversée du jeu duel, jusqu’à l’interrogation des gémellités, sens même de la queste, est mise en scène de manière récurrente au fil des albums.

Le lecteur est rapidement emporté dans un tourbillon de symboles et de signes dont il devra toujours chercher l’œil, le centre immuable. En revisitant les célèbres albums, Paul-Georges Sansonetti l’invite à acquérir une science du symbole qui tend aujourd’hui à se perdre y compris dans les ordres initiatiques qui résistent difficilement à la quantité et à la mondanité.

L’ouvrage est non seulement une aventure passionnante pour les tintinophiles mais il regorge d’indices traditionnels, d’enseignements discrets et de pistes hermétistes qui en font une instruction traditionnelle subtile, parfois déconcertante, comme il se doit.

Hergé apparaît comme un fils d’Hermès :

« Notre auteur et ses inspirateurs éventuels firent en sorte que rien de ce qui concernait les composantes essentielles de la Tradition primordiale ne soit ouvertement exposé aux lecteurs. Cependant, de par leur subtile et parfois fort savante occultation, ces composantes nécessitent, si l’on souhaite les voir apparaître, une extrême attention portée aux images. (…) Aux images, certes, mais aussi aux noms de personnages, de lieux et d’objets et c’est en cela que la guématrie se révèle incontournable ; notre étude n’a cessé de le montrer. (…)

Hergé et le cercle très fermé des personnes chargées de l’assister dans son travail s’appliquèrent à réaliser ce qu’il y a d’essentiel et disons même de vital pour un peuple : transmettre les données fondamentales permettant d’appréhender la Tradition primordiale et sa centralité polaire. On peut considérer comme véritablement extraordinaire le fait que la plus célèbre bande dessinée – d’où sa traduction dans des dizaines de langues – se fasse précisément la gardienne du secret des origines transmis en Occident, durant deux mille ans, par le Johannisme et les organisations qu’il devait générer. (…)

L’œuvre d’Hergé, redisons-le, s’inscrit indéniablement comme l’une des plus importantes de l’histoire du roman graphique et, sans doute, doit-on lui attribuer la première place d’un genre enfin reconnu par nos académiciens. Mais son rôle essentiel réside ailleurs : dans ce qu’elle contient de caché et qui, faisant directement référence aux travaux de René Guénon et d’autres exégètes de la Tradition, reconduit au Pôle en annonçant le retour d’un éclairement spirituel conférant jadis à des civilisations le sentiment souverain d’exister d’une façon tangentielle à l’éternité. »

Le Mercure Dauphinois, 4 rue de Paris, 38000 Grenoble, France.


Paysages de l’Esprit de Jean Biès, Editions Arma Artis

Ce livre relève de l’alternative nomade A Plus Haut Sens, une alternative qui réenchante. Jean Biès guide le lecteur, devenu itinérant, dans un voyage contemplatif où les paysages se font miroirs, la nature, théophanie.

L’ouvrage commence par un hommage à René Guénon, ce « dérangeur considérable » que l’auteur a rencontré dans sa jeunesse et qui en quelque sorte actualisa sa démarche spirituelle et philosophique. Guénon toujours actuel, toujours nécessaire, selon Jean Biès, mais qui a délaissé des thèmes importants, comme la nature, l’esthétique, les implications initiatiques du christianisme oriental… et écarté l’émotion. « On ne le voit pas davantage s’émerveiller, souligne l’auteur, alors que les sages même engagés dans les voies dites sèches, savent se montrer sensible à la poésie du monde. ».

D’où l’intention de l’auteur :

« Ainsi avons-nous assez tôt compris que tout en restant fidèle et reconnaissant à Guénon pour son honnêteté intellectuelle, la profondeur de sa pensée et une rigueur sans faille, il convenait de s’émanciper de son influence d’une part, en tâchant de suppléer à quelques-uns de ses manques, d’autre part, en recourant à une autre sorte de formulation. Deux attitudes permettant de déceler dans la nuit de l’ « Âge sombre » des réminiscences du paradis perdu, des enclaves rayonnantes, des ouvertures sur l’espoir. »

La démarche rappelle celle d’un Henry Corbin.

Les paysages se succèdent, cosmologiques ou cycliques, axiocratiques et centraux, de la métaphysique à la poésie. L’art s’y impose, comme rappel de soi, rappel du Soi. Le Fil d’Ariane de cette déambulation dans la beauté et la sagesse est peut-être la capacité à l’étonnement, qui caractérise la présence ici et maintenant, l’absence de comparaison, le silence et donc l’initiation. L’étonnement qui annonce l’émerveillement.

Deux extraits permettent de saisir cette double liberté :

« L’étonnement est rupture, déchirure dans le tissu de l’habituel, dévoilement de l’insoupçonné, syncope miniature de l’esprit ; à l’origine d’un élargissement soudain, aux suites parfois imprévisibles. Il procède d’une dissymétrie par rapport à l’ordre établi : celle des dalles du jardin menant au pavillon de thé. Rejetant le conventionnel, le systématique, l’organisé, le rassurant, l’étonnement s’apparente toujours un peu à l’hérésie ; d’où le prudent et léger recul devant ce qu’on vient de découvrir. L’étonnement est saisie directe, et non plus tortueuse ; il fait l’événement, il est retournement. C’est le bruit que fait la grenouille en sautent dans la mare qui laisse s’aviser de l’existence du silence ; c’est le signe tracé sur le blanc de la page qui crée le vide : celui-ci accourt de toute sparts, rassemble sa candeur autour du trait.

L’étonnement ramène au présent, y oblige… »

En quelques mots, se dessine une voie d’éveil. Et encore :

« Si s’étonner, c’est déquantifier la vision des choses, s’émerveiller sera la qualifier.

L’étonnement peut rester froid ; doublé d’amour, il devient émerveillement. Celui-ci est ouverture. Il ne crée pas seulement un instant, il déploie une durée, une intense perception ; il est suscité par l’admiration, et, dit Louis Claude de Saint-Martin, « l’homme ne vit que d’admiration ». Il y a dans l’émerveillement comme une indiscrétion, un viol involontaire de ce qui est, surprenant la nature dans sa nudité, dans l’élément irrationnel ou divin qui se cache en elle. Sous le regard émerveillé, la nature se livre dans son intériorité, car l’homme, cessant de la penser et de l’explorer, se contente de l’aimer, de la contempler. Il se donne un regard nouveau, et point seulement renouvelé comme il le fait dans l’étonnement ; un regard sans convoitise, attentif, percevant chaque être, chaque chose en son évidence native, et non pas dans son apparence, percevant l’évident en ce qu’il garde encore de secret. »

Cet ultime retour à notre nature originelle, absolument libre, révèle sa permanence, reconnaissable dans les signes et accords que nous livre le monde. Jean Biès prolonge ce libre mouvement jusqu’à sa réalisation :

« Si s’émerveiller, c’est qualifier la vision des choses, être stupéfait sera la quintessencier. (…)

La stupeur des stupeurs réside dans la découverte que ce n’est pas le moi duel et rétréci auquel nous nous étions identifiés qui est le siège de la stupeur, mais que c’est un autre que nous qui s’étonne, s’émerveille et se trouve stupéfait, s’est substitué à nous en nous faisant imaginer qu’il nous était étranger, alors qu’il est notre essence même. A la cime de la stupeur, dépossédé de ce qui était nôtre, dépossédé de nos stupeurs antérieures, réduit à l’état d’ascète qui, pour tout avoir, n’a que son souffle, celui qui s’étonne en nous n’est autre que le Nous véritable. »

Jean Biès est là en pleine Gnose, proche aussi des voies non-duelles de la Reconnaissance de soi-même comme identique au Seigneur.

Les paysages traversés par le lecteur constituent les diverses modalités d’une expérience de l’intime, de ce qui demeure. Le chemin parcouru devient alors un chemin de l’individuation. Plus qu’un livre, une expérience et un procès.

Editions Arma Artis, BP 3, 26160 La Bégude de Mazenc, France.


Les livres : Franc-maçonnerie

Le Rite opératif de Salomon, 3 volumes : Apprenti, des Ténèbres à la Lumière – Compagnon, du spéculatif à l’opératif – Maître, de la Mort à la Vie, par Monique Amiot, Xavier Tacchella, Maison de Vie Editeur

Le Rite Opératif de Salomon, R :. O :. S :., est l’un des plus jeunes rites maçonniques. Pour cette raison, il demeure mal connu et ces trois volumes qui lui sont consacrés constituent une opportunité de découvrir et mieux comprendre un rite à la fois traditionnel et original dans lequel le symbolisme tient une place prépondérante.

Le Rite Opératif de Salomon est né il y a plus de trente ans au sein d’une Loge parisienne, dans le cadre du Grand Orient de France, dont il se détacha assez rapidement, notamment en raison de sa mixité, pour essaimer et fonder l’ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal, O :. I :. T :. A :. R :. Qui regroupe aujourd’hui les nombreuses Loges pratiquant ce  rite. La volonté des fondateurs était de revenir à la Tradition et à la fonction initiatique des rites, de se changer soi-même pour changer le monde et non l’inverse.

Sept principes président le R :. O :. S :. : Le respect des autres et la dignité de soi ; La liberté de conscience et l’égalité parfaite ; La compréhension réciproque et la tolérance mutuelle ; L’amour fraternelle et l’amitié fidèle ; la confiance absolue et le dévouement exemplaire ; La justice pour chacun et l’équité pour tous ; Le perfectionnement individuel et l’amélioration collective. On notera que cette présentation en deux segments oblige à une dialectique qui évite de figer un processus en sentence. Les principes s’interrogent et se mettent en œuvre au quotidien.

Les auteurs traitent les principaux termes maçonniques à travers des axes bien précis, raison, espace, décors, temps, auxquels s’ajoutent des remarques complémentaires. Cela permet de structurer aussi bien la Galerie aux manœuvres choisis, la Carrière, le Triangle, le Chantier, le cercle du Bon Savoir, le Cercle de Recherches Thématiques et la Loge, à la fois comme lieu et comme fonction d’appel ou d’initiation.

Aux trois grades d’Apprenti, Compagnon, Maître, les auteurs s’efforcent de dégager l’essence des outils, leur force symbolique et d’indiquer ou suggérer leur dimension opérative. Ils n’hésitent pas à emprunter une démarche comparative entre les rites, chacun éclairant une facette d’un même outil. D’une manière générale, le R :. O :. S :. cherche à renouer avec l’esprit vivifiant du compagnonnage, à s’enrichir de la rencontre avec d’autres rites, d’autres loges, d’autres Francs-maçons. Le grade de Compagnon, si important, est trop souvent négligé. Il est pourtant la clef d’une maîtrise réussie. De manière similaire, le R :. O :. S :. insiste sur la Géométrie et demande au Compagnon d’exécuter effectivement des tracés, dont celui de la section dorée. Cette préparation rigoureuse permettra au Compagnon, après la réalisation de son chef d’œuvre et la présentation d’un travail d’augmentation de salaire, de répondre aux questions posées lors de l’Audition du Compagnon fini, questions qui visent à vérifier la réalité de ses connaissances.

Le volume consacré au grade de Maître commence par une indispensable exploration de la Chambre du Milieu et du sens même de l’élévation :

« Conformément à la doctrine alchimique, Hiram est trouvé putréfié par les Maîtres qui le cherchent, et bien que la chair se détachât des os, il est relevé ! De même Osiris, fait des morceaux retrouvés par Isis, sera relevé. De même Jésus, après trois jours passés dans le monde des morts ressort vivant de son tombeau.

Dans cette résurrection hiramique comme christique, il faut donner le sens d’Anagogia, c’est-à-dire, élévation, signifiant par là l’élévation de l’homme au divin, le passage de la nature humaine à la nature divine : c’est ce qui confirme le passage de l’équerre au compas. Compas qui sert à tracer le cercle symbolique du serpent qui se mord la queue, l’ouroboros symbole d’éternité et d’immortalité.

C’est la réintégration de l’être cher à Martines de Pasqually, le retour à l’Adam Kadmon, l’homme originel d’avant la faute, celui à qui Yahvé dit : « Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, tu deviendras mortel. » (Genèse 2, 17). »

Les composants du grade sont analysés, souvent en référence à la tradition de la langue hébraïque : les cinq points parfaits de la Maîtrise, le mot sacré, les nombres du Maître…

Les trois volumes proposent beaucoup de documents anciens. Le troisième volume, consacré au grade de Maître rassemble plusieurs expressions de la légende d’Hiram, selon la Bible, dans la littérature, chez Gérard de Nerval, et selon divers rites, du R :. E :. A :. A :. au Rituel du Duc de Chartres de 1784, en passant par le R :.E :.R :. ou le Rite Standard d’Ecosse, entre autres. Chacune de ses lectures délivre dans la conscience des processus différents qui tous convergent cependant vers une structure absolue.

Nous voyons que ces trois volumes, très pédagogiques,  ne sont pas seulement destinés à nous faire mieux comprendre le R :. O :. S :., ses spécificités, ses richesses, ils intéresseront tout Franc-maçon désireux de se perfectionner en interrogeant une fois de plus ses propres travaux.

Maison de Vie Editeur, 16 boulevard Saint-Germain, 75005 Paris, France.

La Franc-maçonnerie clarifiée pour ses initiés. L’Apprenti par Irène Mainguy, Editions Dervy

A la suite d’Oswald Wirth, Irène Mainguy poursuit son inlassable et remarquable œuvre de modernisation, rectification dirait Robert Amadou, de la propédeutique, de la symbolique, et des procès de connaissance maçonniques.

Elle ne fait pas que moderniser, elle redonne de l’axialité et de la profondeur à une Franc-maçonnerie tellement éparpillée qu’elle va chercher du sens jusque dans la psychanalyse freudienne, pourtant orientée à l’exact opposé de toute Tradition. Nous ne dirons jamais assez combien son travail est d’importance et constitue une opportunité pour l’avenir initiatique de la Franc-maçonnerie, quelque peu compromis. La tradition maçonnique, qui devrait se suffire à elle-même, peut être ainsi ressaisie et retrouver son sens opératif.

Irène Mainguy conserve la structure des livres d’Oswald Wirth en la clarifiant. Les premiers chapitres traitant des aperçus philosophiques sur l’histoire générale de la Franc-maçonnerie, des premières données historiques, de quelques personnalités marquantes, des débuts de la Franc-maçonnerie en France posent un nécessaire cadre temporel avant d’aborder la dimension initiatique.

« Parmi les éléments essentiels de l’initiation maçonnique, il faut noter son caractère indélébile. Elle ne peut être, insiste-t-elle, qu’une transmission de personne à personne, d’un initiant à un récipiendaire. »

Ce point est d’importance. Trop souvent, la responsabilité initiatique de l’initiateur est diluée dans le collectif de la loge. Le caractère traditionnel est ainsi perdu. La loge n’est pas un collectif mais une unité qui soutient l’initiateur et se manifeste à travers le Vénérable de la loge.

Irène Mainguy rappelle à l’ordre, c’est à dire à la présence à soi-même, à la pleine conscience de ce qui est là, substance, énergie, essence, à ce qui se joue par la dynamique initiatique, à la congruence initiatique :

« Tout acte, tout geste rituel produit, à un moment ou à un autre, un effet proportionnel à l’acte lui-même.

D’un point de vue traditionnel, il y a une étroite corrélation entre gestes, rites et symboles.

Tous les signes d’ordre s’effectuent en position debout. C’est une posture d’attention, de respect et de dignité.

Tout geste rituel est significatif en Franc-maçonnerie. Il donne un maintien physique solennel, il favorise l’ouverture de l’entendement. Il ouvre par là des possibilités de réalisation spirituelle. Si le geste est juste, il favorise la perception de la transcendance. Les mots qui accompagnent la gestuelle donnent un rythme au corps, lequel s’accorde à celui de la parole. »

L’initiation exige un ésotérisme, y compris en Franc-maçonnerie où il fait parfois défaut. Le mot même est parfois banni.

« L’ésotérisme, rappelle Irène Mainguy, permet d’éviter de se laisser emprisonner dans les limites étroites et restrictives de l’exotérisme. Ce dernier est davantage attaché au formel et à la lettre, par le respect de ses préceptes, plus qu’à l’esprit des choses. Le respect des dogmes religieux par exemple restreint la compréhension de l’univers et maintient sa lecture dans une grille de valeurs binaires. Ce chemin d’intériorité bien vécu, parce que bien compris, permet par la distanciation de savoir adopter une position ternaire qui réconcilie les oppositions nécessaires et fécondes. »

L’initiation est bien un procès qui conduit de la conscience duelle à la conscience non-duelle.

« La Franc-maçonnerie propose une démarche visant à éveiller ou réveiller l’intériorité de l’être, à favoriser l’ouverture de sa conscience dont la principale constante symbolique sera le cheminement dans l’obscurité vers la Lumière qui se dévoilera progressivement, degré après degré, pour transcender et unifier avec clarté toute forme de dualité. »

Voici un ouvrage de référence pour tous les francs-maçons, un manuel nécessaire qui ramène au centre, au cœur même de l’initiation maçonnique.

Editions Dervy, 22 rue Huyghens, 75014 Paris.

 

Les Trois Grandes Lumières ou le chemin de la création par Jean Onofrio, collection Les symboles maçonniques, Maison de Vie Editeur

Voici un livre précieux pour l’instruction maçonnique comme pour la méditation.

L’auteur remarque l’importance des « ternarités en cascade qui dirigent la pensée créatrice d’une loge de la Franc-maçonnerie initiatique ». Cette insistance trouve peut-être son paroxysme dans les trois Grandes Lumières, Règle, Compas, Equerre, la règle étant parfois remplacée par la Bible ou un autre volume sacré, ce qui pose la question essentielle de la croyance et de la connaissance. La Règle, en effet, affirme la primauté de l’ajustement sur la forme.

Par ailleurs, nous rencontrons une autre série de trois Grandes Lumières, ce sont le Soleil, la Lune et le Vénérable Maître, parfois qualifiée de série « cosmique » par distinction avec la série « opérative »  des outils :

La tradition enseigne, nous dit l’auteur, qu’une lumière venue de l’Orient, symbolisée par le delta, a pu être vénérée par, quelques êtres qui ont eu accès à la connaissance des mystères. Cette lumière vénérable a créé le Soleil et la Lune, et ces deux luminaires ont eu besoin d’outils de création pour la transmettre. ils ont donc établi la règle, le compas et l’Equerre. »

L’auteur traite ensuite une série de questions que nombre de Francs-maçons oublient de se poser alors même qu’elles fondent et marquent la démarche maçonnique : Pourquoi ces objets sont-ils qualifiés de Lumières ? – La disposition des trois Grandes Lumières aux trois grades – Les trois naissances selon les trois Grandes Lumières – Les trois grandes lumières, le banquet et l’accomplissement du mythe osirien – Quel type d’Être font naître les trois Grandes Lumières ? – Les mutations que déclenchent les trois Grandes Lumières – L’œuvre du Grand Architecte de l’Univers en fonction des trois Grandes Lumières – Comment les trois Grandes Lumières permettent à l’initié d’agir ?

Le chapitre consacré au Banquet et au mythe osirien est particulièrement intéressant. En effet la fonction opérative du Banquet est souvent négligée voire ignorée :

« Lorsque l’on assemble les trois Grandes Lumières, on se situe à l’origine des temps, au moment où elles étaient en pleine création, en pleine effervescence, en pleine puissance. Or, c’est bien ce qui est fait lors d’une tenue principielle, qui n’est pas une tenue d’Apprenti, mais une tenue au-delà même du grade de maître, incluant tous les grades. N’est-il pas extraordinaire que cet univers des dieux puisse être perçu et contemplé ? (…)

Par bonheur, la Tenue ne s’achève pas avec la dissociation des trois Grandes Lumières et l’effacement du tableau de loge, car le mystère se réalise alchimiquement à la table du banquet, la renaissance et la résurrection peuvent être vécues. Les êtres humains ont une énergie qui est variable et qui a besoin d’être reconstituée. Or, le banquet est ce moment où l’énergie, qui était éparse, est reconstituée et où toutes les nourritures sont offertes. Aller à la table du banquet conduit à remembrer, à rassembler ce qui est épars afin que les nourritures célestes et terrestres ne fassent qu’une. Pour que le mythe soit pleinement vécu, le passage par la table du banquet est donc indispensable. La lumière y est transportée et on reconstitue, on réanime les lumières de cette table, on partage le pain et le vin, corps osirien, repris par le rite chrétien de la communion. Mangeant son corps, buvant son sang, toutes les énergies se trouvent rassemblées. »

En conclusion, Jean Onofrio nous rappelle la belle formule, opérative s’il en est, « ce que tu fais te fait », convoquant le sens et la puissance de l’acte.

Maison de Vie Editeur, 16 boulevard Saint-Germain, 75005 Paris, France.

 

Ernst et Falk. Causeries pour Francs-maçons de Gotthold Ephraim Lessing, traduction et présentation de Lionel Duvoy, collection Petite bibliothèque de la Franc-maçonnerie, Editions Dervy.

Ce document rédigé par Lessing (1729-1781) est un témoignage très intéressant sur un moment de l’histoire de la Franc-maçonnerie allemande et notamment de la Stricte Observance Templière et du Régime Ecossais Rectifié. Il se présente sous la forme de cinq dialogues entre un profane, Ernst, qui sera reçu Apprenti maçon entre la troisième causerie et la quatrième et Falk, Franc-maçon.

Les dialogues interrogent les buts, les fonctions et les réalités d’une Franc-maçonnerie allemande qui, à cette époque, traverse une crise importante.

L’auteur est à l’époque bibliothécaire personnel du Duc Karl Wilhelm Ferdinand von Brunswick (1735-1806), alors Grand Maître de la Stricte Observance Templière. La Franc-maçonnerie allemande est le centre d’une lutte d’influence entre les Illuminés de Bavière de Weishaupt (1748-1830), propagateur des idées révolutionnaires, et les néo-templiers de la S :.O :.T :..

Le Duc Karl Wilhelm Ferdinand von Brunswick craignant les idées révolutionnaires opte pour les propositions du Baron von Hund (1722-1776). En 1782, le Convent de Wilhelmsbad (1782), en signant l’acte de fondation du Régime Ecossais Rectifié allait mettre un terme à ce que Lionel Duvoy désigne avec raison comme une dérive de l’Ordre maçonnique en général. Lionel Duvoy pense que la critique de Lessing, développée dans les « Causeries » et dans les échanges avec le Duc, renforça l’analyse du Duc Karl Wilhelm Ferdinand von Brunswick et contribua aux résultats du Convent. C’était un an après la mort de Lessing.

Les deux dernières causeries révèlent un Ernst fraîchement initié et déjà déçu. Les critiques sont de deux ordres, l’un contextuel, particulier à la situation allemande, l’autre général, propre à la démarche maçonnique.

En effet, Lionel Duvoy signale que « la crise de conscience que tout Franc-maçon un tant soit peu impliqué dans la démarche initiatique vit à un moment ou à un autre de son cheminement, apparaît ici en formules claires dans la bouche du nouvel initié. ». Lessing déplore notamment « qu’une organisation universaliste engendre des clans idéologiques ».

Outre l’intérêt historique du document, nous partageons la proposition de Lionel Duvoy quant à ce texte :

« Considérons alors ces cinq dialogues comme un vade-mecum à l’usage des frères qui, un jour, ont à se dévoiler ou qui, dans leur for intérieur, vivent une crise de conscience maçonnique. La fierté d’être le chaînon d’une tradition immémoriale, aussi ancienne, comme l’écrit Lessing, que la société humaine, ne doit pas faire oublier que les travaux maçonniques obéissent à un impératif catégorique commun à tous les Francs-maçons : poursuivre hors du temple l’œuvre qui y a été commencée. »

Editions Dervy, 22 rue Huyghens, 75014 Paris.

 

L’initiation maçonnique. Les ressorts cachés de Pierre Audureau, collection Témoignages maçonniques, Maison de Vie Editeur.

L’idée d’une collection proposant au lecteur, profane ou initié, des témoignages personnels sur l’initiation maçonnique, sur un vécu maçonnique particulier, nécessairement unique puisque chacun construit son propre temple, est excellente. Malheureusement, le témoignage de Pierre Audureau reste décevant. On attend plus, on attend mieux de la part de ce normalien devenu Franc-maçon dont la vie profane est riche de multiples expériences. Si le lecteur ne se départira pas au fil du livre d’une vraie sympathie pour l’auteur, il retrouvera un certain nombre de confusions courantes en ce début de siècle maçonnique comme le recours au profane pour expliciter l’initiatique. On retrouve dans les pages de Pierre Audureau la tentation du psychologisme pour donner sens au traditionnel. Certes, il cherche bien à distinguer psychothérapie et initiation, ce qui est la moindre des choses, mais la distinction demeure latérale et l’initiation, qui commence quand la psychologie s’arrête, ne cesse pas, dans son propos, de se trouver en parallèle avec la démarche analytique. Il aura aussi étudié la tenue à travers le prisme de l’analyse transactionnelle…

Mais, plus inquiétante est l’invocation récurrente de la morale en initiation. Cette question resurgit de chapitre en chapitre, alors que, une nouvelle fois, l’initiation commence au-delà de la morale. Si la question de la morale se pose encore, si l’inconditionnalité éthique et l’éthique inconditionnelle ne vont pas de soi, alors oui, un travail psychologique est encore nécessaire mais le temple maçonnique n’et pas le lieu de ce travail.

Entre projections de critères, survols de thèmes traditionnels et raccourcis informatifs, malgré la bonne volonté de l’auteur et quelques passages qui montrent que nous sommes en droit d’attendre plus, il n’est pas certain que ce témoignage donne envie de Franc-maçonnerie.

Maison de Vie Editeur, 16 boulevard Saint-Germain, 75005 Paris, France.

Mahhabone  ou la porte de la Grande Loge ouverte afin de révéler les secrets des « Ancients » et des « Moderns », présentation, traduction et commentaires de Joël Jacques, Maison de Vie Editeur

L’édition de Mahhabone, un document du XVIIIème siècle, injustement oublié, présentant surtout la pratique des maçons irlandais, inédit en France, constitue une opportunité pour saisir la dialectique entre « Anciens Maçons » et « Nouveaux Maçons » et s’approcher du sens interne de l’initiation maçonnique quelque peu perdu. Si le texte est très londonien, parfois déséquilibré, parfois naïf,  l’affaire particulièrement contextuée, les commentaires précieux de Joël Jacques, permettent à la fois de lui donner son sens historique et de dégager les dimensions et enjeux philosophiques que la confrontation, pas toujours fraternelle, exacerbe parfois.

Joël Jacques nous éclaire tout d’abord sur ce que sont ces Ancients et comment s’amorça le glissement spéculatif en réponse à l’évolution de la société et plus particulièrement du monde du travail :

« Nous pouvons à présent regrouper l’ensemble afin d’obtenir une image de la mouvance maçonnique la plus archaïque, c’est-à-dire celle revendiquée par les Ancients.

Il s’agit d’un regroupement de Frères artisans, praticiens d’un métier et qui disposaient d’une certaine liberté de réunion et de déplacement d’un chantier à l’autre sans avoir les contraintes d’un contrat restrictif.

Ils sont rejoints par d’autres compagnons, étrangers au métier et reçus dans la corporation pour leurs qualités et leurs savoirs afin de gérer les intérêts des chantiers, des Loges et de leurs membres dans un environnement économique et juridique de plus en plus complexe.

Il s’agit donc bien d’un groupe de maçons Anciens, Libres (Franchisés) et Acceptés (Ancients, Free and Accepted Masons). »

Les Loges de Francs-maçons symboliques ou spéculatifs « n’ont pas été nécessairement constituées autour des métiers de bâtisseur. Ces maçons ne sont pas des constructeurs, pas plus, et c’est leur grande différence avec les « acceptés », qu’ils ne sont systématiquement gestionnaires des intérêts de l’Ordre. » A l’époque, les Loges ne sont pas aussi structurées et formalisées qu’aujourd’hui. Toutefois,  nous reconnaissons dans les rituels de l’époque, les traits caractéristiques de ceux d’aujourd’hui.

La Franc-maçonnerie dite « spéculative » se trouve à la croisée de nombreuses influences, celles des Ancients, parfois par adhérence, parfois par distance, celle de la pensée philosophique des libertins et des sceptiques, des premiers regroupements de scientifiques, la pensée rosicrucienne rhénane… Elle bénéficie d’un terreau fertile et d’interrogations fondamentales, de remises en question sociétales inédites. Pour l’auteur, « la Franc-maçonnerie continentale issue des Moderns ne trouve pas directement ses origines chez les bâtisseurs. Sur ce point, à notre avis, la meilleure piste serait l’illuminisme élisabéthain et le rosicrucianisme. » Mais l’auteur reste conscient de l’hyper complexité des interactions humaines et sociétales. Il ne tombe pas dans le piège de chercher une vérité unique. Mahhabone donne à penser et son principal intérêt reste peut-être dans l’approfondissement de la pratique des rituels maçonniques.

Maison de Vie Editeur, 16 boulevard Saint-Germain, 75005 Paris, France.

 

Le Maître Secret de Percy John Harvey, Tome I, collection Les Symboles Maçonniques, Maison de Vie Editeur

Nous retrouvons dans cette première monographie d’une trilogie dédiée au grade de Maître Secret, l’un des grades les plus intéressants et les plus mal connus de la Franc-maçonnerie, les qualités des travaux de Percy John Harvey, clarté, pédagogie, pertinence initiatique, et cette entrée caractéristique qu’est le traitement du symbolisme par l’image, d’où la richesse de l’iconographie.

Ce premier tome est consacré au Symbolisme du grade. Le tome II à paraître traitera pour de L’Elévation au 4e degré tandis que le tome III abordera  Le Cartouche du 4e degré et l’emblème du Maître secret. Trois parties permettent de poser le cadre du symbolisme de ce grade, particulièrement riche : la carte du Tuileur – le signe du secret – la clef ésotérique.

La partie consacrée au signe du secret, notamment au signe du silence ésotérique, ici traité en lien avec le signe pénal, intéressera au-delà de la Franc-maçonnerie, tout particulièrement les martinistes.

« Le silence, précise l’auteur, concerne le secret ésotérique. La parole est du domaine du sacré, faisant référence à la vérité divine.

Le silence et la parole sont en apparente opposition, mais se rejoignent par le secret et le sacré qui partagent une signification élémentaire voisine : la séparation.

Le secret, du latin secretum = « lieu écarté » et secretus = « séparé, à part, caché ».

Le sacré résulte de la séparation établie par la consécration, qui est une opération rituelle vouant à l’ordre du sacré ce qui appartient au monde profane.

Dans l’attente de retrouver la Parole perdue, le nouveau Maître maçon a reçu les mots M.B., substitués au véritable Mot sacré, qui appartiennent aux secrets du grade. »

Traitant de la clef ésotérique, Percy John Harvey insiste sur la richesse de la lettre Z, présente sur la clef d’ivoire, ésotérique, intérieure, lettre doublée dans le mot de passe du grade, Ziza, qui signifie «  la resplendeur », mot qui n’est pas sans évoquer, le ressouvenir, la réintégration ou encore la reconnaissance…

Cette dialectique entre silence et parole ne doit pas être entendue seulement dans le contexte des interactions entre profane et sacré, elle peut s’inscrire avec force dans la seule dimension de l’interne. Il y a un silence externe et une parole externe. il y a aussi un silence interne et une parole interne.

Maison de Vie Editeur, 16 boulevard Saint Germain, 75005 Paris.

 

Livres : Martinisme & Martinézisme

 

Les sept sceaux des Elus Coëns de Serge Caillet, Editions du Mercure Dauphinois

Voici le fruit de plusieurs années d’un travail approfondi consacré à la science sacerdotale des Elus Coëns.

L’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l’Univers transmettait des initiations et des ordinations spécifiques, de forme maçonnique, quoique très différentes des grades maçonniques classiques. Ces initiations et ces ordinations habilitaient à la pratique d’opérations théurgiques, en quoi consistait le culte primitif, propre au sacerdoce adamique restauré par Martines de Pasqually (XVIIIème siècle). Cette école de théurgie fut celle de Louis-Claude de Saint-Martin, de Jean-Baptiste Willermoz et de quelques autres «émules», qui y recevront aussi de Martines, leur maître commun, la doctrine, apparentée au judéochristianisme, qu’ils transmettront à leur tour, l’un dans son oeuvre littéraire, l’autre dans le Régime écossais rectifié.

L’étude et, plus encore, la pratique de l’enseignement de l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l’Univers sont d’une très grande exigence.

Serge Caillet, prolongeant et complétant avec rigueur le travail de Robert Amadou, analyse minutieusement ici, pour la première fois, grade par grade, les rites de réception et d’ordination des Elus Coëns, à partir des documents originaux qui nous sont parvenus.  Il ouvre ainsi, pas à pas, les sept «sceaux» que représentent les sept classes de l’Ordre. Il met ainsi en perspective le cheminement initiatique d’un membre opératif de l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l’Univers. Les détails et les liens présentés apportent tant à la compréhension, particulière, de la doctrine, qu’à la pratique opérative.

Cette nouvelle pierre à l’édifice de l’Ordre est d’importance. Plus que jamais, il est possible, à qui possède le vouloir, la tempérance et le cœur, d’accomplir l’œuvre opérative si difficile des Elus Coëns. Mais le travail de Serge Caillet permettra aussi aux martinistes, dans toutes les acceptions du terme, et aux membres du Régime Ecossais Rectifié, de mieux saisir l’intention de leurs courants initiatiques propres. Un livre indispensable.

Le Mercure Dauphinois, 4 rue de Paris, 38000 Grenoble, France.

 

La SEPP propose à son catalogue le tapis du Maître Coën. Ce tapis en lin et imprimé intéressera ceux qui développent une pratique quotidienne.

Vous y trouverez également tous les décors coëns, martinistes et maçonniques. SEPP, 108 rue Truffaut, 75017 Paris.

 

Nouveauté

L’Esprit des Choses, Nouvelle Série, en langue italienne, n°4

L’Esprit des Choses est de nouveau disponible en langue italienne dans une formule totalement nouvelle, sous la direction de Giancarlo Tumiati et Ennio Junior Pedrini.

Sommaire du n°4 : Ce numéro est tout entier consacré à L’Homme-Dieu : Traité des deux natures, suivi de “Le Mystère de la Trinité” selon Louis-Claude de Saint-Martin de Jean-Baptiste Willermoz. Vous y trouverez la traduction intégrale du texte en italien, accompagné d’une présentation par le comité de rédaction.

Ass. Esprit des Choses, via Vittorio Emanuele 69, 11020 Bard (Ao) Italia.

Espritdeschoses@gmail.com

 

Hermétisme

L’Odyssée du Bateleur de Fabienne E. Esquivillon, Edidions Dervy

Les penseurs les plus familiers du Tarot demeurent étonnés par les possibilités offertes par ce livre venu de l’Imaginal. Carl G. Jung, notamment, aura su démontrer toute la puissance de changement contenue dans ces 22 images archétypales, en vue de construire et parcourir le chemin de l’individuation.

Ce travail, d’une grande profondeur, soutenu par une subtile érudition du lien, raconte une histoire de renversement et d’axialisation. L’odyssée du bateleur conduit à un royaume central, le royaume des coïncidences parfaites inscrites dans notre nature originelle et ultime, une traversée des dualités jusqu’au non-duel, comme le suggère à la fois l’étymologie grecque du mot « symbole » et celle, arabe, du mot « arcane » qui évoque le pilier, l’axe.

La recherche de Fabienne E. Esquivillon présente une double dimension qui, en se croisant, en constitue une troisième. La première est psychologique, de cette psychologie jungienne malheureusement trop méconnue qui reste le fleuron de la psychologie occidentale. La deuxième est métaphysique (ce qui sous-entend une physique) inscrite dans le jeu des archétypes. A leur croisée apparaît une dimension initiatique à la fois en théorie et en pratique qui permet de faire une lecture initiatique de la vie, de donner sens, de relier, d’élargir les choix, de générer, c’est là l’essentiel, de la liberté.

Pour connaître la valeur d’un travail sur le Tarot, il convient de s’intéresser à ce qui est saisi du Mat en sa diagonale. C’est là que nombre de chercheurs achoppent. Ce n’est pas le cas ici. Déjà cette pertinence qui ouvre le chapitre : « le Fou précède le sage et lui ouvre la porte. Un vrai Sage est toujours précédé d’un Fou. ». Puis :

« Le Mat, dont la marche est dénuée de toute intention préalable, la tête tournée vers le côté, scrutant son ombre attend un signe de Dieu… Il sait que les seuls mauvais pas sont les pas inachevés. De ce fait, son évaluation des limites n’est plus soumise qu’à un seul critère : ne pas être un frein au processus évolutif et à l’expression du Soi. A ce degré de connaissance, Le Mat s’autorise à entrer sans frapper à ce qu’il reconnaît être son nouveau terrain de jeu. (…)

Porteur de tout le savoir du monde dans son petit baluchon de chair portant cuillère et suspendu au bâton hors polarités, Le Mat sait que la matière sublimée et ordonnancée peut désormais œuvrer seule selon le rythme qui lui a été donné. A l’éveil de sa virginité nouvelle, la matière se met à l’œuvre dans la nidification d’un nouveau champ d’expérience. (…)

Dans un moment de confiance absolue, du domaine de la folie pour le profane, en toute conscience pour le chercheur en Dieu s’abandonnant corps et âme au souffle de l’Esprit, le Bateleur s’engage sur le pont Cinvat, celui qui unit les deux univers, large pour les justes, étroit comme une lame de rasoir pour les impies, là où la rencontre de Daêna signifie le revirement du temps limité en Temps éternel, l’atteinte de la Destinée propre et la plénitude de la Lumière de Gloire.

Jusqu’à l’Être, dans l’alignement des trois plans et dans l’instant différencié, « Je suis » et déjà « Je serai ». »

Et encore :

« Le Mat est l’espace entre chaque fenêtre nous poussant vers la suivante, il pourrait symboliser le Bardo dans le livre des morts tibétain. Sans nombre, échappant à la succession ordonnancée des arcanes, il est la part de nous-même assez sage pour considérer avec effroi le mystère de la création, et assez fou pour se mettre à l’explorer. »

Science et art de l’intervalle, la folie contrôlée du Mat est indispensable à l’Eveil.

Le travail de Fabienne E. Esquivillon exige sans doute plusieurs lectures et une étude rigoureuse pour en exploiter toutes la richesse. Il intéressera, voir passionnera aussi bien le néophyte que le vieux compagnon des arcanes.

Editions Dervy, 22 rue Huyghens, 75014 Paris.

 

Le Livre de Chou. Traité égyptien de la lumière par André Fermat, collection Egypte ancienne, Maison de Vie Editeur

Spécialiste de l’Egypte antique, André Fermat nous propose d’étudier les Textes des sarcophages, chapitres 75 à 83, consacrés au dieu Chou, dieu de la lumière.

Les Textes des sarcophages apparurent après les textes des Pyramides. Gravés à l’intérieur des sarcophages (mot qui en langue égyptienne peut se traduire par « le possesseur de vie » ou « le maître de vie »), ils accompagnent et servent le défunt « pour qu’il franchisse une épreuve redoutable, la mort, mais surtout pour qu’il connaisse les règles de vie de l’autre monde et devienne un compagnon fidèle de la lumière, expression de la divinité cachée et mystérieuse. ».

André Fermat nous alerte sur divers points essentiels qui fondent l’opérativité de ces textes. Par exemple, à propos des noms des dieux :

« Les noms des dieux sont d’une importance capitale pour tenter de percevoir le message des scribes. Il s’agit de formules de connaissance, de symboles liés à un champ d’investigation mais qui ne s’enferment pas dans une définition et, au contraire, ouvrent des chemins de connaissance. Chaque nom divin est une idée clé qui permet de percevoir l’ensemble des puissances de vie, ici-bas et dans l’au-delà. »

Les textes rassemblés ne sont pas spécifiques à l’hermétisme égyptien. Ils présentent une dimension universelle. Ils indiquent une possibilité de « création par la lumière à laquelle une conscience, dotée de connaissance peut s’incorporer ».

L’auteur nous propose d’abord une lecture continue du texte qui permet d’en percevoir la portée alchimique et d’en goûter la poésie :

« J’ai éteint la flamme alors que je calmais le feu secret de la flamme qui ouvre le trône (la Brûlante).

« J’ai réduit au silence Celle qui est au cœur de sa colère, celle qui est enflammée et que les dieux séparent et réunissent.

« Je suis le brûlant et la flamme du feu.

« L’ardeur de sa bouche ne peut me brûler.

« Je fais naviguer le feu secret de la Flamme qui ouvre le trône (la Brûlante),

« et je fais que la flamme de celle qui est au cœur de sa colère s’adoucisse,

« Celle qui est enflammée et que les dieux séparent et réunissent.

« Vos coeurs, dieux, m’ont parlé avant que ce ne fut sorti de vos bouches… »

La dimension technique du texte s’allie à la beauté des représentations.

André Fermat propose ensuite au lecteur le texte hiéroglyphique avec sa translittération et la traduction littérale. Les notes permettent de préciser les choix de traduction ou de les interroger en énonçant des hypothèses diverses.

Le Livre de Chou contribue largement à la compréhension de l’Osiris ressuscité. Il intéressera tous ceux qui sont concernés par les voies osiriennes et plus largement par les alchimies internes.

Maison de Vie Editeur, 16 boulevard Saint-Germain, 75005 Paris, France.


La Voie hermétique de Françoise Bonardel, Dervy poche

Nous retrouvons en poche l’édition du presque classique et en tout cas nécessaire travail de Françoise Bonardel sur l’hermétisme. Si le livre obéit aux règles de l’académisme, le souffle d’Hermès n’en est pas absent comme en témoignent les dernières lignes du livre :

« Que ne fut pas en effet l’hermétisme ? Une révélation prophétique, une tradition magico-religieuse, une pratique de la transmutation, une Science intégrale supposée synthétique, un art de l’interprétation… Est-ce à dire que « le vieil Hermès, père de toutes les voies hérétiques détournées, a toujours raison »[1] ? Hermès ne serait qu’un génie pervers s’il s’était ingénié à conjuguer détournement hérétique et rationalité dogmatique ! C’est à sa manière qu’il a toujours « raison », par son art de dissoudre et de coaguler ; par sa maîtrise des pondérations et son habileté, en effet inimitable, à faire soudain renaître du sens, tel le Phénix émergeant de ses cendres. »

L’intuition poétique n’est pas absente de ce travail rigoureux qui vise à mettre un peu d’ordre et de rationalité dans l’empirisme hermétiste, d’abord en en précisant le langage et en évitant l’emphase souvent présente dans les écrits comme les réductions courantes à ce sujet.

La première partie de l’ouvrage est intitulée La révélation d’Hermès. Elle traite des origines, mythiques et historiques, de la révélation hermétique elle-même et de ses paradoxes, de la « compréhension » hermésienne. La seconde partie aborde la question de La tradition hermétique, la renaissance hermétiste, l’art d’Hermès, l’équivoque occulto-hermétiste, l’hermétisme et les herméneutiques. Médiation, révélation, occultation, sont au cœur de ce parcours.

La lecture de l’essai permet de se repérer dans le dédale des détours hermétistes, de s’appuyer sur des grands auteurs de référence, et d’appréhender peu à peu ce qui n’est pas un modèle du monde parmi d’autres mais une vision intemporelle qui se veut opérative, trouvant, entre deux phases  d’occultation, dans la situation même, matière à se renouveler. Hermès est frappant dans sa compétence à inclure ce qui se présente dans le jeu permanent des miroirs de l’être sans jamais hypothéquer la possibilité de l’Un.

Françoise Bonardel pose des jalons historiques sans jamais tomber dans l’historicité qui englue tant de chercheurs. Elle clarifie les concepts qui permettent de penser l’hermétisme et fait donc œuvre utile. La question d’une épistémologie de l’hermétisme reste posée. Elle le restera, ceux étant en mesure de l’établir n’en voyant pas l’intérêt.

Editions Dervy, 22 rue Huyghens, 75014 Paris.

 

 

 

Livres : Christianisme

Et si vous écoutiez les vraies paroles du Christ ? de Johannes Brücke, Maison de Vie Editeur

C’est vraiment un excellent travail que celui proposé par Johannes Brücke, un retour à l’essentiel du christianisme, à sa dimension proprement initiatique. Le Christ, Roi-dieu, est avant tout initiateur. Et cette initiation n’est pas donnée, elle se conquiert.

« L’enseignement initiatique du Christ, insiste l’auteur, n’est pas destiné à la multitude et à la foule ; bien loin d’accueillir à bras ouverts les multiples candidats,, Jésus se présente lui-même comme une porte étroite que peu d’être parviennent à franchir, car il faut se dépouiller du « vieil homme », de tous les aspects profanes, pour se revêtir de l’ « homme nouveau ». Et c’est seulement au petit nombre d’adeptes jugés dignes d’accéder à ses mystères que le Christ dispensera son enseignement. »

Ce que Louis-Claude de Saint-Martin a si clairement identifié et développé dans son œuvre est ici condensé à travers une sélection d’enseignements brefs issus des Evangiles dits apocryphes, notamment ceux de Philippe et Thomas, mais aussi ceux de Marie, Marie-Madeleine, etc. sans laisser de côté les quatre Evangiles officiel et principalement celui de Jean. Le choix opéré est judicieux. Peu de mots pour induire un renversement. Quelques extraits :

« C’est par l’eau et par le feu que la totalité du lieu est purifiée, le visible par le visible, le caché par le caché.

Il y a des choses cachées par l’intermédiaire de celles qui sont visibles.

Il y a de l’eau dans l’eau, du feu dans l’huile sainte. » Evangile selon Philippe.

« Depuis toujours, les êtres authentiques assument leur vraie nature, et ce qui émane d’eux est l’authenticité, à savoir devenir l’être qu’on est. » Evangile selon Philippe.

« Quand vous ferez de deux un, vous deviendrez Fils de l’Homme. » Evangile selon Thomas.

« La vérité n’est pas venue dans le onde nue, mais sous la forme de symboles et d’images. Le monde ne pouvait pas la recevoir d’une autre manière. » Evangile selon Philippe.

« Lumière véritable, le Verbe a créé le monde. Et le monde ne l’a pas interrompue. » Evangile selon Jean.

« Là où se trouve l’esprit créateur,

Là se trouve le trésor. » Evangile selon Marie.

Nous avons bien là un christianisme comme voie d’éveil et non plus comme religion aliénante. L’auteur met en évidence l’axe primordial de la voie :

« Enseignement surprenant et essentiel : la véritable résurrection ne se produit pas après le décès, mais avant la mort, c’est-à-dire par l’initiation en conscience aux mystères ; et c’est ainsi que l’on vit de la vie divine (Evangile selon Philippe).

Un seul trésor, impérissable est à rechercher : le royaume de Dieu, qui consiste à faire ce qui est en haut comme ce qui est en bas, et à transformer la dualité en unité (Logia Agrapha). On s’éveille ainsi à l’authentique réalité qui n’ayant ni commencement ni fin, ne saurait mourir ; mais seuls les « fils de l’Homme accompli » ne meurent pas, puisqu’ils sont perpétuellement régénérés (Evangile selon Philippe). Et nul n’accède au ciel s’il ne provient du ciel (Evangile selon Jean). »

Les paroles du Christ, rassemblées dans ce livre, sont fondatrices d’une véritable démarche initiatique dans le cadre d’un christianisme rigoureux et non dogmatique. L’auteur fait non seulement œuvre utile mais s’inscrit dans un véritable travail d’éveil.

Maison de Vie Editeur, 16 boulevard Saint-Germain, 75005 Paris, France.

 

Maître Eckhart

Les Traités et le Poème de Maître Eckhart, traduits et présentés par Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière, collection Spiritualités vivantes, Editions Albin Michel

L’édition en poche des quatre traités Discours du discernement, Liber « Benedictus » qui rassemble Le livre de la consolation divine et De l’homme noble, Du détachement auxquels s’ajoute le Poème est une opportunité de s’imprégner d’une œuvre majeure d’un grand mystique qui fut l’un aussi l’un des grands et rares penseurs non-dualistes en Occident. Pour cela, et pour d’autres traits, l’œuvre de Maître Eckhart demeure profondément originale et non-temporelle.

Dans leur présentation, Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière insistent sur la grande cohérence de ces écrits et sur l’harmonie, la résonance, la non-séparation entre l’intériorité et l’extériorité que ne cesse d’approcher et de célébrer Maître Eckhart. Ils notent aussi la permanence d’une « volonté droite » qui évoque l’éthique ou l’impeccabilité.

« Rien ne saurait être obstacle, disent-ils, à qui garde la rectitude du cœur – ni circonstances, ni sécheresse, ni facilité ni difficultés, et pas même les insuffisances propres durement ressenties. En vérité, « l’homme ne doit jamais d’aucune manière s’appréhender loin de Dieu, ni en raison de fragilités, ni en raison de faiblesses, ni en raison d’aucune chose ». Être gereht – comme il faut, comme il convient, accompli dans la justice et la droiture -, c’est vivre en liberté, sans être déterminé par ceci ou par cela, abondance ou disette : oui, « celui-là serait comme il doit être qui recevrait aussi bien dans la privation que dans la possession ». »

Nous avons déjà évoqué, à propos de la proximité des oeuvres de Maître Eckhart et d’Abhinavagupta, le grand penseur du shivaïsme non-duel, que le Thuringien est pleinement philosophe de l’éveil, non seulement en ses écrits mais en sa vie. Maître Eckhart s’affranchit de la morale et de la contingence tout en les respectant, il s’affranchit même de Dieu, pour découvrir ou se laisser découvrir par « Dieu au delà de Dieu », au-delà donc de tout concept et de toute dualité.

« Or, écrit Maître Eckhart, le détachement est à ce point proche du néant qu’aucune chose n’est si ténue qu’elle puisse se loger dans le détachement si ce n’est Dieu seul. C’est lui qui est si simple et si ténu qu’il peut certes se loger dans le cœur détaché. C’est pourquoi le détachement n’est réceptif rien qu’à dieu. »

Il renvoie à l’intériorité, supérieure au « sortir de soi-même » qui caractérise l’humilité :

« Or nulle sortie ne saurait jamais devenir si noble que ne soit bien plus noble de demeurer en soi-même. (…) Le détachement parfait n’a aucun regard vers aucune courbure sous aucune créature ni au-dessus d’aucune créature ; il ne veut être ni en dessous ni au-dessus, il veut se tenir de lui-même, par amour ou par souffrance de personne, et ne veut voir ni égalité ni inégalité avec aucune créature, ni ceci, ni cela : il ne veut rien qu’être. Mais qu’il veuille être ceci ou cela, il ne le veut pas. Car celui qui veut être ceci ou cela, celui-là veut être quelque chose, alors que le détachement ne veut être rien. »

On ne saurait être plus explicite. Là se trouve une clé majeure du chemin de Maître Eckhart que précise Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière dans l’une de leurs précieuses notes :

« A nouveau, la « sortie » dont il est ici question est celle qui « incline vers la créature », fût-ce dans une relation d’amour, d’humilité, de miséricorde, – ce qui ajouterait quelque chose à la pureté du rien. Pour autant, ce n’est pas de mépris à l’encontre de la créature qu’il est ici question, mais de faire saisir ce qu’est le détachement dans sa portée ontologique. En fait, toute autre vertu, par rapport au détachement, est dans la même relation qu’un attribut par rapport à l’être de Dieu. En somme, il n’est point de « sortie » qu’il faille pratiquer, puisqu’elle est dès toujours réalisée dans l’être. »

La sortie des identifications, des attributions, des adhérences, même « bonnes », de la comparaison, de l’imitation, implique la sortie de la mémoire et de la temporalité pour saisir la nature du détachement immobile de Dieu, de la plénitude de ce rien qui est aussi liberté.

L’essence des traités, exemplaires, se trouve condenser dans la puissance non-duelle du Poème. Ainsi :

 

« Des deux un flux

d’amour le feu

des deux le lien

des deux connu

flue le très doux Esprit

tout identique

inséparable.

Les trois sont un.

Sais-tu quoi ? Non.

Lui se sait lui-même mieux que tout. »

 

Ou encore :

 

« Deviens tel un enfant

deviens sourd, deviens aveugle !

Ton être même

faut que néant devienne,

tout être, tout néant, bannis là de tout sens !

Laisse lieu, laisse temps

et l’image également !

Prends sans chemin

le sentier étroit

ainsi viendras-tu à l’empreinte du désert. »

 

Maître Eckhart. A pratiquer.

 

Editions Albin Michel, 22 rue Huyghens, 75014 Paris

Livres : Judaïsme

 

Introduction à la prière juive par Adin Steinsaltz et Josy Eisenberg, collection Spiritualités Vivantes, Editions Albin Michel

Nous devons à Alain Steinsaltz le très bel ouvrage consacré à la kabbale intitulé La Rose aux treize pétales. Avec ce livre, traditionnel quant au fond, moderne en sa forme, il nous initie, en compagnie de Josy Eisenberg aux subtilités de la prière juive.

La prière juive est organisée autour du Chema, profession de foi juive, et de la Amida, littéralement « être debout » la prière. Il s’agit bien de se relever, se rectifier, s’axialiser par la prière.

La Amaida est un ensemble de dix-neuf prières, de natures différentes allant de la louange à la requête particulière individuelle, embrassant l’ensemble des croyances juives, des plus populaires au plus métaphysiques. Les dix-neuf prières véhiculent à la fois des références bibliques et des choix théologiques qui structurent la pratique de la spiritualité juive.

Dans son introduction Josy Eisenberg nous rappelle que longtemps il ne fut de prière que spontanée. Ce n’est qu’après la destruction du temple par Babylone en 586 que s’imposèrent les trois prières quotidiennes. Josy Eisenberg le dit en une très belle formule : « Ainsi naquit l’idée des trois prières quotidiennes destinées à remplacer par « le service du cœur » l’antique cérémonial du temple. ». Cette codification de l’acte de la prière donna naissance à un rituel précis en quatre parties, correspondant à quatre états différents : « la prise de conscience de soi, au réveil ; la glorification du monde extérieur, à travers une série de psaumes ; la profession de foi ; la prière au sens courant du terme : une série de demandes adressées à Dieu. ».

Cette dernière partie, la Amida, postule que le fidèle est debout, face à Dieu. La Amida est organisée avec précision en « trois grands paliers : une introduction de trois bénédictions, une série de requêtes –treize bénédictions – et une conclusion. L’ensemble forme un chemin ascensionnel vers la plénitude, aux multiples dimensions, psychologiques, sociologiques, philosophiques et théologiques, structuré rituellement.

Pour chacune de ses dix-neuf prières, bénédictions ou supplications, le lecteur bénéficie des commentaires approfondis de Josy Eisenberg et Alain Steinsaltz sous la forme de dialogies extraits d’une série d’émissions de télévision diffusée sur France 2. Ces dialogues vivants mais d’une grande profondeur visent à rendre accessible la complexité et la richesse d’une pratique essentielle.

La lecture attentive de ce livre est riche d’enseignement, d’abord sur le sens de la prière, sur la métaphysique de la prière, en général et pas seulement dans le contexte judaïque, sur le rapport de la tradition juive au monde, à Dieu et à elle-même, sur l’histoire du peuple juif dont nombre d’actes découlent de l’application de la Amida au quotidien.

Editions Albin Michel, 22 rue Huyghens, 75014 Paris.

Livres : Soufisme

Moïse dans la tradition soufie de Faouzi Skali, collection Spiritualités Vivantes, Editions Albin Michel

Voici une contribution intéressante à la compréhension de la tradition mosaïque. Moïse, Moussa en arabe, Moché dans la tradition juive, a une place importante dans le Coran. Il est le prophète le plus cité dans le texte sacré, inscrit dans la chaîne essentielle des prophètes à la fois comme médiateur entre les trois grandes religions monothéistes, tout comme Abraham, et comme maître d’initiation à la voie dans la pure tradition soufie.

L’auteur reconstitue la vie de Moïse à partir du Coran mais aussi à partir d’un choix de textes d’In’Arabi, Rûmi ou encore Abd el-Kader, qui mettent en évidence la permanence du message mosaïque. Il note que « chacun des épisodes de l’histoire de Moïse constitue une histoire initiatique à part entière. Il s’agit toujours de situations où les tiraillements à l’intérieur de soi-même atteignent leur paroxysme et où diverses facettes de l’ego entrent en conflit avec la Volonté divine qui éclaire le chemin dès lors que les tendances égotiques renoncent à leur pouvoir tyrannique. »

Faouzi Skali a d’ailleurs choisi d’inaugurer son travail par cette citation de Rûmi :

« La mention de Moïse sert de paravent

mais la Lumière de Moïse est en fait

ce qui te concerne, ô mon ami.

Moïse et Pharaon sont dans ton propre être :

il te faut chercher ces deux adversaires en toi-même. »

Un chapitre particulièrement intéressant de l’ouvrage est consacré à Khadir, l’initié mystérieux, « l’homme vert », dont la fonction est proche de celle d’Elie, « initiateur des mystiques sans maître » : « Il s’agit de la rencontre de Moïse et du mystérieux et intemporel Khadir qui va lui enseigner certaines modalités particulières de la Connaissance divine. Cet épisode a souvent été médité par tous ceux qui abordent la religion à partir d’un questionnement intérieur profond, et notamment par les soufis, car la figure de Khadir incarne l’initiateur mystique par excellence. ».

Khadir incarne les voies directes, spontanées, immédiates, nécessairement non-duelles, présentes dans toutes les traditions.

Mais outre Khadir, le lecteur rencontrera dans ces pages nombres de marqueurs traditionnels dont l’interprétation ésotérique se révèle d’une grande richesse, le buisson ardent, l’illusion du veau d’or, la vision du Mont Sinaï. L’auteur insiste en conclusion sur le caractère universel de Moïse qui manifeste l’inconditionnalité de la queste spirituelle.

Editions Albin Michel, 22 rue Huyghens, 75014 Paris.

 

Albert : Chine

 

A hauteur des nuages. Chroniques de ma montagne taoïste de Bernard Besret, Editions Albin Michel

C’est un très beau livre aux multiples visages, un témoignage élégant sur les paradoxes de la Chine d’aujourd’hui, une immersion progressive dans le rapport taoïste au monde, une aventure spirituelle originale à la fois traditionnelle et contemporaine.

Bernard Besret fait partie de « ceux qui disent non », ces rebelles qui savent préserver la liberté de l’esprit face aux conforts et aux conformismes. Ce questeur inconditionnel qui fut moine cistercien, prieur de l’abbaye de Boquen, incarne l’alternative nomade. C’est finalement en Chine, dans la fondation inattendue d’une auberge taoïste à flanc de montagne sacrée, que sa queste s’épanouit et livre tous ses fruits.

L’alternative nomade se caractérise par la succession des improbables, la surprise au cœur du quotidien. Elle exige une grande disponibilité à ce qui se présente. Le témoignage de Bernard Besret restitue à la présence sa dimension naturelle. Pas de forçage mais un non-agir qui permet de jouer avec le courant.

Au passage, il fait tomber nombre d’idées préconçues sur le taoïsme, l’immortalité, les dieux et autres thèmes traditionnels souvent déformés.

« Taoïsme, confucianisme et bouddhisme forment comme les trois côtés d’un triangle équilatéral. Plusieurs empereurs ont convoqué des sortes de concile pour les rapprocher et les unir dans un même enseignement : Sanjiao, yijiao, « Trois enseignements, un enseignement ». C’est ce que Zhu Ping, qui s’intéresse beaucoup à cet aspect de l’histoire chinoise appelle la tri-religion. On en trouve un témoignage étonnant pour des Occidentaux, sur une stèle, près du monastère de Zhongyue. Dans la partie supérieure de la stèle, Lao Zi est gravé de profil sur un côté de la pierre et le profil de Confucius sur l’autre côté de telle façon que les deux profils imbriqués l’un dans l’autre forment un visage de Bouddha ! On n’imagine guère chez nous un portrait de Moïse s’imbriquant dans un profil de Jésus pour présenter le visage de Mahomet… Plus bas sur la stèle, trois textes, l’un taoïste, le deuxième confucéen et le troisième bouddhiste, viennent sceller cette unité que personne ici n’a l’idée d’attaquer comme étant « syncrétiste ». »

La dissolution des concepts et représentations pour un accès direct et immédiat au Réel, caractéristique du taoïsme, et présente en toutes les traditions, une fois écartés les oripeaux des croyances, apparaît comme un fil conducteur dans l’écrit à la fois profond et léger de Bernard Besret, davantage une calligraphie qu’un écrit, tant les chapitres se présentent comme les traits successifs nés sous des coups de pinceau alertes et précis, ne se révélant réellement en leur harmonie que par l’ultime trait.

L’ouvrage s’achève par un commencement : Chronique d’outre-tombe. Recours au poétique pour dire l’indicible, à la fois récapitulation, dissolution, exaltation et libération.

« Luminosité.

Lumière.

Deiwos, la lumière qui brille.

Dies, la lumière du jour.

Deus, la lumière de Dieu.

Même étymologie.

La lumière est ce qui exprime le mieux

ce que je vis.

Elle inonde tout.

Elle transfigure tout.

Elle purifie tout.

Oui, vraiment,

la mort comme le jour illumine ! »

Mais le lecteur ne sera pas seulement happé par la profondeur, il découvrira aussi une Chine insoupçonnée, au quotidien, à travers les relations de l’auteur avec sa famille chinoise. Quelques repères historiques et géographiques mais là encore, non pas un survol, plutôt un « sous-vol ». Les gestes, les paroles, les hésitations et les certitudes du jour en disent davantage sur le kaléidoscope chinois que les analyses géostratégiques ou macro-économiques.

A hauteur des nuages fait partie de ces livres qui deviennent des amis. Ils peuvent passer inaperçus dans la multitude mais on est très heureux de les connaître.

Editions Albin Michel, 22 rue Huyghens, 75014 Paris.

 

Société et démocraties

Il convient toujours d’interroger la démocratie, de se souvenir que la démocratie reste une utopie, soit un idéal toujours à construire, un combat de chaque instant, un combat incessant.

Voici deux livres pour questionner nos expériences démocratiques aujourd’hui et la démocratie comme ensemble conceptuel et comme accomplissement. Le premier est écrit dans une terre qui aspire à la réalisation de la démocratie, la Tunisie, le second dans l’une des plus vieilles et puissantes démocraties du monde, l’Inde. Deux expériences, deux aspirations, deux déceptions, deux regards différents qui, croisés, sont riches d’enseignement sur la nécessaire vigilance des peuples face aux détournements et aux glissements de sens qui tendent à faire de la démocratie une « demon crazy », pour reprendre le slogan d’un manifestant indien, qui a frappé Arundhana Roy.

 

Printemps de Tunis, la métamorphose de l’histoire par Abdelwahab Meddeb, Editions Albin Michel

Sommes-nous à l’aube d’un monde nouveau ? interroge Abdelwahab Meddeb à propos du printemps des peuples arabes.

Son témoignage, au cœur de la première révolution arabe, veut nous faire vivre à la fois le quotidien de la chute d’une dictature qui semblait inamovible, et l’espoir meurtri et mesuré des acteurs d’un mouvement exceptionnel.

« C’est arrivé par surprise, commence-t-il. Personne ne s’y attendait. Pourquoi d’un coup un peuple décide-t-il d’en finir avec l’oppression ? Et avec la peur ? Il est facile de trouver a posteriori les raisons qui ont conduit à la fin d’un régime et d’une manière d’être. Et ces raisons, nous aurons à les exposer. Elles sont patentes. Mais l’énigme demeure : pourquoi la fin est-elle arrivée à ce moment ? Sans prévenir, la révolution tunisienne s’est concrétisée le vendredi 14 janvier 2011, jour où les événements se sont précipités. Lorsque le temps s’emballe, il se condense et crée une rupture qui réoriente l’histoire. »

Abdelwahab Meddeb enseigne la littérature comparée à l’université de ParisX-Nanterre. Il travaille aussi à France Culture et est producteur de l’émission « Cultures d’islam ». Il voit, il veut voir, acte de foi, dans cet événement majeur, un acte fondateur. Comme être de culture, il sait l’importance de transformer l’événement en un mythe créateur, une expérience de référence suffisamment irrésistible pour s’opposer au moins partiellement aux multiples récupérations et détournements dont les révolutions sont l’objet.

Il pose les jalons de ce processus à travers plusieurs points puissants : la ruine bienvenue des théories de la fin de l’histoire ; le réveil imprévisible, même tardif, des peuples qui dépassent leurs peurs, peurs légitimes face à la dictature ; l’aspiration irréductible à la liberté, avertissement qui vaut pour tous les régimes de la planète ; l’appui des intellectuels aux plus démunis, impensable en France aujourd’hui ; la parole et la présence déterminantes des femmes ; le rôle d’internet ; une révolution sans leader mais avec son symbole, l’immolé de trop ; l’islamisme, menace ou force parmi d’autres dans un processus démocratique ; une transition qui doit être pensée ; etc.

Après l’euphorie, vient l’inquiétude. Abdelwahab Meddeb sait comment les révolutions avortent dans le pragmatisme cynique de la diplomatie feutrée. Il espère que les dialectiques nouvelles, ou renouvelées, mises en œuvre par la révolution ne soient pas étouffées dans une autre pensée unique. Il écrit aussi pour cela, pour prendre date, pour rappeler que l’humanisme n’a pas su empêcher l’horreur et parfois même l’a cautionné. Il rend hommage à « la génération digitale », qui fait peu de cas des lettres mais a su conduire cette révolution. Il laisse au peuple sa victoire là où d’autres se l’approprie opportunément par l’aisance orale ou la plume facile.

Et il conclut par une prière qui vaut aussi avertissement :

« J’ai peur que s’ouvre sous nos pieds le gouffre de l’aventure. Je voudrais que chacun réinvente sa prière pour lui donner l’intensité qu’exige le péril à conjurer. Que cette révolution demeure fidèle à l’esprit qui a éclairé son commencement. Qu’elle s’assigne la modeste mais ô combien glorieuse tâche d’apporter la liberté à un peuple qui n’en a jamais humé la fragrance. Et qu’elle lui épargne la promesse des lendemains qui chantent. L’histoire nous montre que telle promesse ouvre les trappes de l’enfer. »

Abdelwahab Meddeb après avoir joui de l’ivresse de cette révolution semble en craindre des conséquences bouleversantes. Il préférerait un processus contrôlable. Mais la révolution gagne-t-elle à être mesurée ? Arundhati Roy lui ferait sans doute remarqué qu’il faut s’alerter quand les puissances de ce monde, qui ne perdent jamais de vie leurs intérêts mercantiles particuliers, se réjouissent d’une révolution, comme c’est le cas avec les révolutions des peuples arabes.

La démocratie : notes de campagne par Arundhati Roy, Essais Gallimard

Nous connaissons tous son roman Le Dieu des Petits Riens, prix Booker Price, nous ignorons beaucoup des combats d’Arundhati Roy, notamment contre le nucléaire, la politique désastreuse des grands barrages ou la privatisation de l’eau et de l’électricité.

Dans cet essai, Arundhati Roy nous pose cette question :

« Alors que nous débattons toujours pour savoir s’il y a une vie après la mort, pouvons-nous ajouter une autre question au panier ? Existe-t-il une vie après la démocratie ? De quoi sera-t-elle faite ? Par « démocratie », j’entends non pas un idéal ni une aspiration mais bien le modèle actuellement en place : la démocratie libérale des pays occidentaux, et ses variantes, telles que nous les connaissons.

Je repose donc ma question : existe-t-il une vie après la démocratie ?

Arundhati Roy écarte d’emblée les critiques de ceux qui comparent nos démocraties, ou prétendues telles aux nombreuses dictatures lourdes qui perdurent. Bien évidemment, les peuples soumis doivent aspirer à la démocratie comme  utopie. Elle pose cette question à ceux qui vivent, ou pensent vivre, dans une démocratie. Cette question « veut simplement dire que le système de démocratie représentative –trop de représentation, et trop peu de démocratie – a besoin de réaménagements structurels. »

Arundhati Roy développe sa question en une série d’interrogations redoutables, pour les décideurs, certes, mais également pour chaque citoyen : « Qu’avons-nous fait de la démocratie ? En quoi l’avons-nous transformée ? Que se passe-t-il quand le système est usé ? Evidé et privé de toute signification ? Que se passe-t-il quand chacune de ses institutions a dangereusement métastasé ? Que se passe-t-il maintenant que démocratie et économie de marché se sont liguées pour former un seul organisme prédateur doué d’une imagination pauvre et frileuse qui tourne presque entièrement autour de l’idée de profit maximal ? Est-il encore possible d’inverser le processus ? Un corps qui a muté peut-il revenir à un état antérieur ? »

Elle déplore, la pauvreté intellectuelle et, finalement, philosophique, des milieux politiques, financiers et économiques, leur absence de créativité, de vision globale et à long terme. « Se pourrait-il que la démocratie, cette réponse sacrée à nos espoirs et à nos prières pour demain, protectrice de nos libertés individuelles, nourricières de nos rêves cupides, se révèle être une fin de partie pour le genre humain ? »

Arundhati Roy ne cherche pas à répondre à ses questions, lucides et violentes pour nos illusions, par des démonstrations conceptuelles. Elle s’intéresse plutôt à rendre compte des conséquences terrifiantes des « petits riens » dramatiques qui font l’actualité avant de passer rapidement. Elle reprend, avec une certaine distance, ses interventions, faites dans l’urgence de moments critiques, souvent au sommet de sa juste et nécessaire colère comme le massacre de musulmans soutenu par l’Etat dans le Gujurat, l’attentat contre le parlement indien, scandales, injustices et manipulations divers, collusions toxiques des médias et du pouvoir politique et financier, médias qui surfent macabrement sur les audiences de « la mort en direct ».

Au fil de ses essais argumentés, brefs et tranchants, Arundhati Roy met en évidence des mécanismes auto-destructeurs de la démocratie. Elle démontre point par point les limites et les aliénations de la démocratie de représentation et désigne le premier antidote : une véritable démocratie participative, un autre étant peut-être l’art comme démultiplicateur de l’imagination : oser !

Son ouvrage se conclut par un appendice, un texte de fiction intitulé « Instructions », une métaphore subtile pour appeler à la subversion face à la forteresse de la bêtise au pouvoir, bêtise cristallisée ici dans « la guerre de la neige » : « Je me demande si cette forteresse bâtie pour résister aux assauts de l’artillerie lourde se défendra efficacement contre une armée de moustiques. »

Arundhati Roy conclut :

« Camarades, le lion de pierre de la montagne a commencé à faiblir, et la forteresse qui n’a jamais été attaquée a fait son propre siège. Le temps est venu pour nous d’entrer en scène, de remplacer les tirs bruyants et désordonnés des mitrailleuses par la froide précision des balles d’un tueur. Choisissez vos cibles avec soin.

Quand les os de pierre du lion de la montagne auront été enterrés dans cette terre, notre pauvre terre meurtrie et empoisonnée, quand la forteresse qui n’a jamais subi d’attaque sera réduite en cendres et que se sera dissipée la poussière des gravats, alors, qui sait, peut-être neigera-t-il à nouveau. »

Le livre laisse le lecteur assis entre pessimisme noir et optimisme de combat.

Pour nous, les moustiques, il est temps de passer à l’attaque des forteresses stupides. Il nous faudra beaucoup d’imagination.

 

Le souffle d’une vie de Guy Aurenche, Editions Albin Michel

Tous ceux qui ont eu l’opportunité de travailler avec Guy Aurenche reconnaissent la force et la permanence de son engagement dans le domaine des droits de l’homme, engagement sur le terrain mais aussi sa contribution à la pensée des droits de l’homme, leur évolution et leur application.

Dans ce livre, Guy Aurenche rend compte des modalités multiples de cet engagement comme avocat responsable de l’ACAT, Action des chrétiens pour l’abolition de la torture ou aujourd’hui du CCFD-Terre solidaire, le Comité catholique contre la faim, ONG bien connue.

Si l’ouvrage apparaît comme un bilan, une mise en perspective, il introduit aussi au futur. S’appuyant sur sa longue expérience, Guy Aurenche offre une matière à ceux qui veulent s’engager aujourd’hui pour davantage de justice dans le monde.

Il dégage ainsi de la problématique des droits de l’homme quelques axes pédagogiques fondamentaux :

–         une « transcendance », non religieuse, découle des droits de l’homme et de la reconnaissance de la dignité et de la valeur de la personne humaine. Il voit là un « mystère », là encore non religieux, que l’éducateur ne doit avoir de cesse de faire approfondir. « Tout pouvoir, quel qu’il soit – politique, militaire, religieux, économique, culturel…-, est limité par le service qu’il rend au respect de la dignité humaine. »

–         Une redécouverte de la règle et de l’organisation juridique, de la parole donnée, comme contributions à une société équilibrée. La réciprocité entre droits et devoirs, indispensable pour faire des idéaux des droits de l’homme, « minimum vital de la politique », une réalité sociétale.

–         L’élaboration d’une pédagogie du choix, prenant en compte la complexité des droits de l’homme, les processus et les ajustements qu’ils impliquent. Si les droits de l’homme ne sont pas universels, ajoute-t-il, ils ont vocation à le devenir.

–         « Le respect effectif des droits de l’homme se fera sous le regard des autres, Etats ou partenaires, qui ont signé les mêmes textes. ceux-ci nous invitent à la pédagogie du droit de regard et du devoir d’interpellation, qui veut réagir contre une neutralité passive. »

Dans sa préface, Stéphane Hessel rappelle d’ailleurs, inlassablement :

« Voici mon appel au jeune : ayez la capacité d’indignation, voyez ce qui vous scandalise dans le monde, et utilisez votre jeunesse et votre dynamisme pour lutter. Ne soyez ni indifférents ni découragés, engagez-vous ! Dans cette exigence, l’action nécessaire se doit d’être en lien avec la pensée, l’analyse et les convictions. Nous devons comprendre ce monde pour justement dépasser ce qui, en lui, fait scandale. »

Guy Aurenche fait prendre conscience au lecteur que les droits de l’homme, ni utopie, ni vérité, sont un outil, juridique certes, mais aussi politique, social, économique et culturel dont le citoyen peut et doit s’emparer pour édifier le monde qu’il veut.

« Les droits de l’homme sont l’un des signaux d’alarme de l’humanité. Ils ont donné une ligne directrice aux peuples du monde en proclamant comme valeur commune les mots « partage » et « coopération » et en les appliquant sur le plan économique, politique, agricole, financier ; en montrant que l’interculturel n’était pas simplement une élucubration de quelques philosophes ou religieux en mal de publicité, mais une vraie occasion de découverte mutuelle et d’enrichissement. les textes des droits de l’homme, par-delà leur rigoureuse froideur juridique, nous invitent, individuellement et collectivement, à trouver le chemin de notre dignité, dans les mots de nos cultures. »

Si Guy Aurenche fonde son travail sur son expérience de chrétien, il en appelle, de manière fort judicieuse, à une grande alliance des sources, de ce qui pousse des êtres humains à tendre vers un monde meilleur.

Editions Albin Michel, 22 rue Huyghens, 75014 Paris.

 

Atlantide

L’Atlantide de Jacques Gossart, collection Les Aventuriers de l’Etrange, Editions Dervy

Nouveau titre de cette collection excellente, qui traite avec rigueur de sujets généralement maltraités (NDE, rêves prémonitoires, fantômes et apparitions, voyance, etc), L’Atlantide de Jacques Gossart fait le point de manière très synthétique sur l’état de la recherche scientifique sur l’un des sujets les plus difficiles qui soient.

« Parmi tous les sujets qui fâchent, remarque l’auteur, l’Atlantide est sans conteste un des plus délicats à traiter, et ce en raison des deux risques majeurs qui guettent tous ceux qui abordent le sujet, à quelque titre que ce soit. En premier vient le danger de verser dans une sorte de fondamentalisme car, au simple énoncé du mot « Atlantide », on passe très aisément, et presque inconsciemment, de la raison à la passion : soit on est résolument « pour », soit on est définitivement « contre ». Pour ou contre le récit de Platon ; pour ou contre telle localisation ici ou là-bas… Le deuxième risque est celui de l’amalgame toujours possible, le thème de l’Atlantide débouchant très facilement sur d’autres énigmes. »

Jacques Gossart réussit à cantonner son sujet et à présenter les diverses approches ou hypothèses encore possibles aujourd’hui quand on prend en compte les dernières découvertes scientifiques.

L’auteur commence son enquête par les dialogues platoniciens avant de s’intéresser aux modèles catastrophistes. Il développe ensuite les différentes hypothèses en cours, l’hypothèse Santorin, l’hypothèse atlantique et d’autres moins connues comme Heliogoland, Gibraltar, la mer Noire… Un chapitre est consacré aux « peuples vestiges » dont le peuple étonnant des Guanches aux Canaries. Il conclut en proposant « une troisième voie ». Remarquant l’évolution de la recherche archéologique depuis un demi-siècle, qui a considérablement fait évoluer nos représentations et nos connaissances sur la fin du Paléolithique, Jacques Gossart considère que « les cultures paléolithiques de l’aire atlantique (européennes, nord-africaines, et pourquoi ne pas l’envisager ?- américaines) entretenaient des relations plus ou moins régulières. ».

Il poursuit :

« Si Atlantide atlantique il y eut, elle fut de ce type qui prospéra à la fin du Paléolithique, organisée et hiérarchisée, avec ses savants, ses prêtres et prêtresses, ses voyageurs, ses artisans et ses artistes. Avec ses commerçants aussi, qui entretenaient des contacts avec « l’étranger ». (…) C’est en ce sens que l’Atlantide fut, comme le dit Platon, « une grande et admirable puissance ». »

Editions Dervy, 22 rue Huyghens, 75014 Paris.

Littérature

Paroles de Joie recueillies et présentées par Michel Piquemal, Editions Albin Michel

Michel Piquemal constate notre déficit de joie. Pris dans l’accident de vitesse permanant de notre monde, dans cette fuite en avant qui nous éloigne de nous-mêmes, nous devenons incapables de ce lâcher prise, de cet abandon, qui autorise la joie. Il nous invite à trouver joie et sérénité dans la vie telle qu’elle est.

« Voilà aussi pourquoi, précise-t-il, certain sauteurs parlent de la joie comme d’une soudaine révélation mystique, une évidence qui nous saisit d’un coup devant un paysage, un moment de vie…

Les penseurs de la chrétienté vont même jusqu’à la définir comme une présence en dieu, une forme de béatitude procurée par le divin… Mais, rassurons-nous, il n’est nul besoin de devenir un saint pour ressentir la joie ! »

Walt Whitman, Alain, Arthur Rimbaud, André Gide, Simone Weil, Confucius, Maltatuli, Henri Bergson, Pierre Benoit, Serge Carfantan, sont quelques-uns des auteurs inscrits dans ces pages pour rappeler à la joie. Les citations, portées par les magnifiques illustrations de Gianpaolo Pagni, forment comme une douce ascèse du quotidien :

 

La joie est en tout ; il suffit de savoir l’extraire. Confucius

 

Toute beauté est joie éternelle. John Keats

 

Je dormais et je rêvais que la vie n’était que joie.

Je m’éveillais et je vis que la vie n’est que service.

Je servis et je compris que le service est joie. Tagore

 

Exister et rien d’autre, cela suffit !

Respirer suffit !

Joie, joie ! Joie partout ! Walt Whitman

 

Paroles de marche, textes présentés par Denis Boulbès. Photographies de Joseph Rottner. Collection Carnets de Sagesse, Editions Albin Michel

La marche, nécessité, peut aussi se faire ascèse, quête, plaisir, sagesse. Denis Boulbès  rappelle qu’ « Après Rousseau, nombre de grands écrivains l’ont célébrée, sur tous les registres de la sensualité et de l’accomplissement de soi, allant jusqu’à en faire parfois la métaphore d’un cheminement vers la lumière, d’un itinéraire initiatique.

« C’est à ce titre, poursuit-il, que se détache la figure emblématique de la marche : le pèlerin. Sa pérégrination est non seulement une fin en soi, mais elle donne en outre un sens à la pérégrination de la communauté de croyants toute entière ; assignant un but à l’errance, elle transforme ainsi l’effort en recherche spirituelle. »

Les textes choisis, brefs ou plus développés, illustré de photographies elles-mêmes en chemin, sont nés sous la plume d’auteurs les plus divers, Jules Renard, Jean-Jacques Rousseau, Alvina Levesque, Yves Paccalet, Nicolas Bouvier, Louis Charpentier, Jean Jaurès, Arthur Rimbaud, Victor Segalen, Jason Goodwin, Alix de Saint-André, Jacques Roubaud, Victor Hugo, Julien Gracq, Jacques Lacarrière, Charles Péguy, Guy de Maupassant, Antonio Machado, François Pétrarque, André Dhôtel, Christian Bobin, Joseph Jean Lanza del Vasto, Pierre Sansot, Jacques Bénigne Bossuet, qui tous ont, à leur manière, en leur cœur et en leur corps, en leur plaisir et parfois leur souffrance, célébrer la marche.

 

Marcher dans la nature,

c’est comme se trouver

dans une immense bibliothèque

où chaque livre ne contiendrait

que des phrases essentielles.

[…]

L’homme qui marche est ce fou

qui pense que l’on peut goûter

à une vie si abondante

qu’elle avale même la mort.

Christian Bobin

 

Editions Albin Michel, 22 rue Huyghens, 75014 Paris.

 

La Porte Mystérieuse du Mon-Saint-Michel. Le sentier de Daath de Bertrand Leroy, Editions Alphée

Voici un livre original dans lequel la marche tient une place essentielle à tel point que l’auteur donne en fin d’ouvrage tous les éléments pratiques, conseils, matériel, cartes et autres, pour revivre physiquement, et spirituellement,  le périple, initiatique, de son personnage central, Pierre.

Arthur, le guide de Pierre, lui donne dès le début de l’aventure une indication majeure :

« – La marche est une forme d’hypnose, Pierre. Elle est selon moi l’outil le plus accessible et le plus puissant pour entreprendre une ascension sur le pilier de l’Equilibre. Tous les grands mystiques d’Hermès à Jésus en passant par Gandhi, ont commencé leur chemin par une marche. Ils ont tracé une ligne… Tu connais Gilles Deleuze et son concept de Lignes de Fuite ?

– De nom… Un philosophe ?

– Oui, un grand même, du XXème siècle. Avec Félix Guattari, un psychanalyste branché par la philosophie, ils distinguèrent  au sein de nos vies trois types de ligne : la ligne dure, la ligne souple et la ligne de fuite. Les lignes dures sont celles des dispositifs de pouvoir et d’enfermement où nous nous contentons de passer d’un segment à l’autre : de la famille à l’école, puis l’université, le salariat ou le chômage et en fin la retraite. Les lignes dures nous promettent un avenir, une carrière, une famille, une destinée à accomplir, une vocation à réaliser. »

Convoquer Gilles Deleuze dans un thriller initiatique est une indication sur ce que veut l’auteur avec son roman. L’intrigue n’est certes pas un simple prétexte, le lecteur est au cœur d’une véritable aventure. Toutefois, l’auteur ne perd jamais de vie, ce qu’il veut confier au lecteur à travers le jeu des personnages, une possibilité autre, un rapport différent à la situation, à ce qui est situé.

L’aventure proposée est une métaphore, un véhicule aussi, d’une voie directe, centrale, représentée dans l’arbre séphirotique par le pilier du milieu qui passe par une sphère invisible, Daath.

Le lecteur et Pierre, prototype de l’initiable englué dans la modernité, sont emportés dans une déambulation aléatoire, une errance qui n’en est pas une, qui se révèle le chemin le plus court.

Références traditionnelles nombreuses, de la kabbale au chamanisme, croisements symboliques, clés dissimulées dans le clair-obscur des mots, liens audacieuses, questions dérangeantes émergent aux articulations de l’action, de ce vagabondage initiatique et amoureux, construit à partir d’une histoire vécue.

La bibliographie jointe dans laquelle nous retrouvons aussi bien René Guénon, Agamben, Badiou, Böhme que Sloterdijk ou, agréable surprise, Michel Lancelot, vient confirmer tout l’intérêt de ce livre, roman, oui, et davantage.

www.editions-alphee.com

Mange Monde n°1, février 2011. Editions Rafael de Surtis.

Car le mouvement des revues poétiques et particulièrement des revues d’avant-gardes est vital pour la littérature et la pensée, voici Mange Monde.

Paul Sanda, après l’expérience réussie de Pris de Peur, travaillait à un nouveau concept, un autre renversement. Longue attente pour un étonnement renouvelé des mots, indispensables mots sans qui le silence ne serait qu’un rien insignifiant tandis que par les mots, ce rien là est un tout dévorant le monde, le dégustant plutôt, s’en délectant.

Mange Monde est une aventure de poètes, de passeurs, de rebelles, d’êtres qui défient les probabilités, de grands vivants, immortels peut-être :

L’entretien, Jean-Paul Auxemery – Un inédit, Jean-Paul Auxemery – L’écriture. dossiers jeunes auteurs : Pierre Causse – Mickaël Still – Nicolas de Larquier – yann Miralles – Remy Soual – Second entretien, Gérard Truilhé – Ils nous parlent de…Gérard Truilhé : Jong N. Woo, Fabio Scotto, Christian Hubin – Lectures – Chroniques de Jehan.

Regards croisés, méta-regards, regards obscurs, regards hyperlucides, regards réenchanteurs. Un premier numéro déjà riche de sa complexité et complexe par sa richesse. Des morcellements, des incantations, des cris, des chants. De la pensée, ce qui manque le plus aujourd’hui, les feux de l’esprit libre.

Mange Monde est une revue pour ceux qui ont faim, faim de beauté, noire ou blanche, ni noire ni blanche, faim de liberté, faim d’invention.

A découvrir, aimer et détester, à offrir à ses amis pour les relever comme à ses ennemis pour les terrasser !

Rafael de Surtis, 7 rue Saint Michel, 81170 Cordes-sur-Ciel, France.

 

Poésie

Parler Feu de Danielle Thivolet, Editions Arma Artis

Très beau recueil de poèmes de Danielle Thivolet, artiste du trait et des mots, qui pose ici sa poésie épurée, cherchant l’essentiel dans le simple ou la juxtaposition inattendue.

 

Appel

le paysage se démembre

appel des chemins interdits

les rails incurvent la ligne d’avancée

rigueur d’un parcours sans but

le plus incertain pousse le portail

le seuil reconduit l’urgence

l’être se livre à la tornade

nul ne saurait être nommé

lèvres

lèvres scellées d’un sceau de terre

regard retourné geste de dérive

épinglé au revers du silence

il est entré dans l’aire du glissement

obstination du rameur à contre-courant

monnaies de jade rouleaux de soie

la voile se déploie

les rives s’estompent

Editions Arma Artis, BP 3, 26160 La Bégude de Mazenc, France.

 

AVEL IX n°25, poésie, art, littérature par Les Amis de la Tour du Vent

Belle livraison de cette revue bâtie autour de l’œuvre et de la personnalité exemplaires de Théophile Briant.

Sommaire : Le voyage intérieur de Christian Charrière – Chaque jour est un voyage par Béatrice Balteg – Il s’agit d’un voyage… à travers l’œuvre de Christian Charrière par Josée Geyres-Berthelet – Quelque spas avec Armand Robin par Jean-Louis Legros – Nomades et sédentaires, notes remarques et souvenirs par Lorand Gaspar – Le visible et l’invisible : 20 poèmes d’auteurs différentsLe voyage vu par Théophile Briant de Paul Cassard – Louise Vincent-Blandin par Louis Vincent – Du renouveau à Saint-Malo par Gérard Prémel – etc.

Il flotte bien entendu sur ces écrits l’air marin et l’envie de voyages lointains, intérieurs ou extérieurs, un appel sans concession à la liberté. Saisie au hasard, cette citation d’Armand Robin (1912-1961) qui rejette l’étiquette de « poète » pour y substituer celle de « travailleur anonyme » :

« Les poètes de ce siècle, on les reconnaîtra au fait qu’ils auront tout fait en toute circonstance pour être le plus mal possible avec tous les régimes successifs, avec toutes les polices, avec tous les partis (…). Sur tous les plans, une indépendance totale vis-à vis de tout. »

Lorand Gaspar poursuit, dans une étude tout à fait pertinente sur le nomadisme :

« Mais tandis que les derniers nomades (en compagnie de tous ceux qui n’arrivent pas à franchir le pas de la productivité industrielle) sont partout décimés par la faim, amputés de leurs étendues, de leur mobilité essentielles à leur survie, l’esprit nomade de l’homme est loin d’être mort.

Les errants, les migrateurs, les contestataires d’ordres et d’idées reçus, ont existé de tout temps à l’intérieur de toutes les grandes civilisations solidement organisées, contribuant, sans le savoir, à leur renouvellement.

Et tout à fait comme à l’époque à laquelle nous allons nous intéresser, il y eut et il y aura sans doute parmi eux des bandits, des assassins, des penseurs, des artistes, des savants et des saints.

L’esprit nomade peut se manifester dans la rapine et le crime, autant que dans la pensée et dans l’amour. »

Plus loin, il rappelle que « El Shaddaï, le Dieu du Père des Patriarches, n’a pas de sanctuaire fixe, il accompagne, oriente et protège la migration » avant de se souvenir de Dionysos :

« Réfléchissant à toute cette dynamique d’opposition et d’interaction entre nomades et sédentaires, désert et fertilité, de construction et de dévastation, de récompense et d’expiation, j’ai pensé tout à coup à Dionysos, divinité manifestement d’origine asiatique, faisant irruption dans la belle ordonnance et la clarté apollinienne.

N’est-ce pas un peu la turbulence de l’esprit nomade qui bouscule ainsi les rapports conformes, les lois de la proportion et de la lumière ? Les Olympiens avaient refoulé les Titans et autres divinités chtoniennes dans les profondeurs de la terre, Dionysos n’est-il pas un peu le retour de ce refoulé ? Tout en étant depuis les temps mycéniens un élément indispensable de la religion grecque, Dionysos n’est jamais entièrement intégré dans la Cité.

Ses sanctuaires sont plutôt devant que dedans, à la manière d’un campement nomade. Il a partie liée avec la nature non civilisée, il se meut parmi les forces sauvages. »

 

Il faut entretenir

un paradis perdu

dans son cœur et son âme,

s’en approcher sans cesse

sans l’atteindre jamais.

 

Ce début d’un poème de Gérard Le Gouic nous livre peut-être la clef de la quête poétique, nécessairement nomade. Et il conclut :

 

Notre nature est dans l’exil

du paradis perdu

il ne nous est pas plus

enviable situation.

Association des Amis de la Tour du Vent, 87 avenue Kennedy, 35400 Saint-Malo, France.

 

Poésie nordique

La rivière est un rai d’argent de Marie Takvam, édition bilingue, traduction du néo-norvégien par Eva Sauvegrain et Pierre Grouix, collection pour une Rivière de Vitrail, Editions Rafael de Surtis

Poétesse norvégienne s’exprimant en néo-norvégien, Marie Takvam (1926 – 2008) est une poétesse de l’amour. Dans ses poèmes l’homme et la femme sont l’un en face de l’autre. Le sentiment règne. Le monde féminin est dit comme rarement.

 

Pour moi tu es celui que tu es pour moi

Ne bouge pas.

laisse-moi m’emparer de tes traits, de ta bouche

avant que tu partes.

Laisse-moi bien te regarder, tel que tu es juste maintenant,

tel que tu te tiens encore.

Puis tu iras là où tu seras un autre

à la même seconde.

–         Dans une rue

entre mille rues

je puis peut-être rencontrer

un autre, celui que tu étais cette nuit. –

Mais celui que tu seras désormais

recevra tout mon poison dans sa coupe

Celui que tu seras désormais

Ne franchira jamais le seuil de ma maison.

L’amour mourra aussi de Inger Hagerup, édition bilingue, traduction du norvégien par Eva Sauvegrain et Pierre Grouix, collection pour une Rivière de Vitrail, Editions Rafael de Surtis

Inger Hagerup (1905 – 1985) est une poétesse norvégienne du XXème siècle. Depuis le recueil Je me suis perdue dans les bois (1939), sa poésie développe une recherche marquée par les thèmes de l’amour, du refus, de la lutte. Par la variété de son inspiration, elle est à l’image de son siècle dans son pays.

 

Deux langues

Mon cœur a deux langues.

Mon esprit a deux volontés.

Je t’aime sans cesse

et ne serai jamais tienne.

Loin dans l’obscurité rouge

la vie a pris forme double.

Ici roucoule un pigeon.

Là siffle un serpent.

Mon cœur a deux langues.

Entends-le quand même.

Reste avec moi, quitte-moi,

Libère-moi de moi-même.

Je suis le poème

Je suis le poème que personne n’a écrit.

Je suis la lettre qu’on brûle sans cesse.

Je suis le sentier jamais emprunté,

la note sans mélodie.

Je suis la prière de la lèvre muette.

Je suis le fils d’une femme non née,

Une corde qu’aucune main n’a encore tendue,

un brasier jamais encore allumé.

Réveille-moi ! Délivre-moi ! Soulève-moi

Des terres, des monts, de l’esprit et du corps !

Mais rien ne répond à mes prières.

Je suis les choses qui n’arrivent jamais.

 

Rafael de Surtis, 7 rue Saint Michel, 81170 Cordes-sur-Ciel, France.

 

 

Les revues

 

Conoscenza, rivista delle’Accademia di Studi Gonstici, anno XLVIII – n°1, Gennaio – Marzo 2011

Sommaire : Catechismo Gnostico – L’uomo di Tau Johannes – Discorso iniziatico di Marc Haven – Individualità, unitàe conoscenza : l’essenza del simbolo, a cur di Emmanuel – La Sezione Aurea di Gioni Chiochetti – Realtà nascoste di Tau Johannes – La legge di Dio di Pietro Ubaldi – Sulla morte e sulla sopravvivenza di Loris Carlesi – Tavola di Smeraldo di Ermete Trismegisto.

Accademia di Studi Gonstici, via San Zanobi, 89 – 50129 Firenze, Italie.

Hiram 4/2010, Erasmo Editore

Le sommaire de cette livraison de la revue du Grande Oriente d’Italia est encore consacré au 150ème anniversaire de l’unité italienne : Pensiero e libertà, il Grande Oriente per i 150 anni dell’Unità d’Italia, Gustavo Raffi – « Libertà e Responsabilità » nel saluto dui Ravenna al Presidente della Repubblica Italiana, Sauro Mattarelli – Guanti bianchi per Ipazia, Moreno Neri – I massoni : da rei di Stato a legislatori. Le leggi post-unitarie degli uomini della Massoneria, Carlo Petrone – Le invasioni, le immigrazioni e la civiltà occidentale, europea, italiana, Pietro F. Bayeli – Laicità dello Stato in economia tra liberismo e dirigismo, Corrado Savasta – Le diverse concezioni della verità : filosofica, metafisica e iniziatica, Luciano Gajà.

Soc. Erasmo s.r.l., C.P. 5096, 00153 Roma Ostiense, Italia.

Il Risveglio Iniziatico, Anno XXIII, Maggio 2011

Sommaire de la publication du Grand Sanctuaire Adriatique : La Massoneria nei nostri Giorni, S :.G :.H :.G :. – Qualche considerazione in grdo di Appendista, Andrea – Alcune considerazioni sul cammino iniziatico (pauci sunt electi), Francesco – Desiderio di conoscenza, simboli ed azioni nel tempio (appunti/promemoria), Renato.

 

Mouvements Religieux n° 367-368, jan-fév 2011 et 369-370, mars-avril 2011

Au sommaire du n°367-368, nous trouvons une étude des mutations occidentales du bouddhisme avec le cas particulier du Vipassana.

Au sommaire du n°369-370, une étude de la nouvelle tradition Kadampa permet de s’interroger sur les motivations de certaines actions discrimantes du Dalaï Lama.

AEIMR, BP 70733, F-57207 Sarreguemines cedex.

 

 

 

Les sites préférés du Crocodile

 

Le blog du CIREM : http://www.cirem-martinisme.blogspot.com/

 

L’Institut Eléazar : http://www.institut-eleazar.fr/

 

La télévision de la Tradition : http://www.baglis.tv/

 

Le blog du Croco : http://lettreducrocodile.over-blog.net/

 

Surréalisme : http://www.arcane-17.com

 

Alchimie : http://perso.orange.fr/chrysopee/

 

Société incohériste : http://www.sgdl-auteurs.org/remi-boyer

 

Aimaproject : http://www.aimaproject.it/

 

Religions et Nouveaux Mouvements Religieux : http://www.cesnur.org//

 

AEIMR et Mouvements Religieux : http://www.interassociation.org/aeimr.html

 

Ken Wilber en français : http://www.integralworld.net/fr.html

 

Le blog de L’Oeil du Sphinx : http://lebibliothecaire.blogspot.com/

 

Parution en Italie de Conversazioni sul Sacro, Editions Bonanno, collection Tipheret, ouvrage collectif sous la direction du Dr Salvatore Masimo Stella avec la collaboration de Antonio D’Alonzo, Vittorio Vanni, Alessandro Bertirotti, Alberto Samonà, Sergio Piane, Riccardo Roni, Paola Pisani Paganelli, Rémi Boyer.
L’asse portante del testo è il concetto di sacro e il suo rapporto con la parte più intima e profonda dell’uomo: l’immaginario. L’uomo ha entro sé questa scintilla. Lo sviluppo di questa traccia è stato più che mai libero, abbracciati molteplici campi dello scibile (scienze umanistiche, filosofia, storia delle religioni, antropologia, letteratura, simbolismo, scienze tradizionali) tenendo sempre ferma e presente la centralità del tema: l’uomo contiene in sè il divino e la manifestazione di questo, le varie rappresentazioni del sacro, sono invariabilmente generate nell’ uomo per appagare necessità di vita sostanziali. La sete del sacer è quindi una pulsione, un archetipo primigenio che è scolpito nelle profondità del nostro genoma le cui potenzialità mitopoietiche sono infinite e la cui inibizione può provocare scompensi devastanti.
Vous pouvez télécharger gratuitement l’ouvrage de Gene Sharp, De la dictature à la démocratie. Un cadre conceptuel pour la libération considéré par certains comme ayant contribué au printemps arabe sur le site de The Albert Einstein Institution, qu’il a fondé : http://www.aeinstein.org/fdtd_fr.html

Son approche pragmatique et non-violente est dans tous les cas intéressante pour les stratégies proposées qui ne sont pas réservées aux pays en voie de développement.

 

Pour ceux qui s’intéressent au sujet des NDE nous signalons aux Editions Alphée un livre de Jean Blum, intitulé La science devant la survie de l’âme. NDE Experience. Un livre personnel à la croisée de la spiritualité et de la science qui tente de croiser regards traditionnels et regards scientifiques sur ces expériences interprétées de bien des manières selon les modèles du monde.

 

En 2007, les Editions L’œil du Sphinx lançaient une nouvelle et remarquée collection intitulée Bibliothèque Heuvelmansienne du nom de Bernard Heuvelmans (1916 – 2001) l’un des pères d’une discipline aussi fascinante que méconnue, ou plutôt mal connue, la cryptozoologie.

A l’occasion de la sortie du 3ème tome de cette collection à ne pas manquer, eux livres, particulièrement soignés, nous rappelons ici les deux livres, particulièrement soignés qui ont inauguré ce projet éditorial aussi fou que courageux : Le premier est la biographie avisée de Jean-Jacques Barloy sur ce personnage hors du commun, intitulée Bernard Heuvelmans, un rebelle de la science. Le deuxième est un ouvrage passionnant de Bernard Heuvelmans, Les félins encore inconnus d’Afrique.

La collection-hommage comportera une quinzaine d’ouvrages et se terminera par un livre de souvenirs de sa compagne, Alika Lindbergh dont les peintures ornent les couvertures de la série.

Outre le sujet de la cryptozoologie, cette collection permettra au lecteur d’approcher un destin exceptionnel, celui d’un anticonformiste bouddhiste épris de liberté.

Célèbre zoologiste et principal penseur de la cryptozoologie, il fut reconnu et respecté de quelques-uns des plus grands scientifiques du siècle dernier, comme Bernard Monod, Rémy Chauvin, André Cabart, Phillip V. Tobias. Beaucoup d’autres.

Alika Lindbergh, dans la préface à cette biographie écrite par le disciple et l’ami de Bernard Heuvelmans, Jean-Jacques Barloy, tord le cou à une idée toute faite qui résiste aux faits :

« Une rumeur tenace, soigneusement entretenue de son vivant comme depuis sa mort, plutôt par des disciples affectant d’en être scandalisés que par des ennemis déclarés, veut que Bernard Heuvelmans et la Cryptozoologie aient été rejetés – ou du moins tenus à l’écart – par les pontifes de la science officielle. Non seulement cela fut – et cela reste – faux, mais la vérité est en faite surprenante. Tout au long de ces cinquante ans de recherches cryptozoologiques, Bernard fut encouragé et approuvé par de nombreux scientifiques de haut niveau, et en particulier par des hommes dont les compétences en zoologie ne faisaient aucun doute. Soutenu par quelques-uns des plus grands « mandarins » de son temps, il pouvait accepter avec philosophie l’inévitable hostilité que déclenche toute idée novatrice chez ceux qui, gelés dans leurs dogmes, craignent surtout de voir certaines découvertes cryptozoologiques leur infliger quelques démentis… »

La cryptozoologie ne souffrirait donc pas davantage que bien des domaines peu médiatiques et peu rentables commercialement de la science d’un certain isolement.

Mais revenons à l’homme. Il est bourré de talents. Artiste, scientifique, auteur, séducteur, amoureux de la Femme, et des femmes, bricoleur même. Il fait une rencontre déterminante, celle d’une femme exceptionnelle, Monique Watteau, artiste qui l’accompagnera sa vie durant, à tous les titres possibles, dans une aventure scientifique et amoureuse mouvementée, aux multiples facettes, qui est aussi une véritable quête initiatique.

Monique Watteau signera plus tard textes et peintures du nom d’Alika Lindbergh après son mariage avec Scott Lindbergh. Beaucoup de femmes jalonnent la vie agitée de Bernard Heuvelmans. Alika demeura toujours à ses côtés, d’abord comme amante, puis épouse, puis amie et collaboratrice, infirmière aussi. Elle lui tient la main quand il s’éteint en 2001.

Outre les femmes, Bernard Heuvelmans eut d’autres amours, les amis, les animaux et l’Ile du Levant.

C’est en 1955 que se scelle son destin scientifique. Il a déjà l’habitude de collectionner les articles consacrés à des curiosités zoologiques ou biologiques. En 1948, après un article d’un chercheur britannique de renom, Ivan T. Sanderson, qui envisage une possible survivance de dinosaure en Afrique, il décide de consacrer un ouvrage aux animaux inconnus de la science. Quatre années de travail pour publier Sur la piste des bêtes ignorées, deux volumes illustrés écrits dans un style vivant non dénué d’humour. La cryptozoologie était née, science des animaux cachés. C’est lui qui en forgea le nom. Suivirent des années de recherches historiques et scientifiques et de publications, toujours basées sur l’observation directe, d’émissions de télévision sur des sujets fort divers, non sans polémiques, allant du serpent-de-mer aux licornes en passant par les sirènes et l’abominable homme-des-neiges.

En 1967, il découvre l’Afrique, autre grand tournant de sa vie. Il y rencontra notamment deux grands chercheurs qui surent apprécier ses travaux, L.S.B. Leakey, anthropologue et J.L.B. Smith, découvreur du coelocanthe.

Il y eut ensuite une découverte bouleversante qui n’eut pas les conséquences scientifiques qu’elle aurait dû avoir, celle de l’homme pongoïde, découverte la plus importante de sa carrière boudée par les scientifiques car trop dérangeante pour le dogme établi.

Bernard Heuvelmans défendit aussi la thèse de la bipédie initiale, thèse qui soutient que l’homme se serait mis à quatre pattes pour donner le singe.

En 1982, est fondée autour de Bernard Heuvelmans une International Society of Cryptozoology qui le déçut par bien des aspects. Toutefois sa démarche fut reconnue. Des faits lui donnèrent raison en bien des points. De nouvelles formes animales furent ainsi découvertes. Des témoignages chimériques furent infirmés. Benoît Grison insiste sur la validité de la « procédure cyptozoologique canonique » définie par Heuvelmans, « collecte de témoignages de première main recoupés et d’indices matériels, définition progressive des zones de répartition les plus importantes, puis obtention d’un spécimen (vif, de préférence). »

Bien des questions demeurent toutefois. La cryptozoologie a un avenir.

 

Le troisième tome de la collection est justement consacré à la question si passionnante de l’homme pongoïde, sous le titre intrigant de L’homme de Néanderthal est toujours vivant. Il est signé de Bernard Heuvelmans & Boris F. Porchnev, grand chercheur qui accompagna Heuvelmans dans ses travaux, malgré des intérêts scientifiques différents. L’ouvrage est consacré aux hominoïdes velus signalés à travers les cinq continents. C’est en 1968 que Heuvelmans contemple aux Etats-Unis la dépouille congelée d’un hominoïde velu aux proportions étonnantes, tué récemment par balle. Il n’appartient pas à notre espèce ni à aucune espèce connue. Bernard Heuvelmans va débuter une enquête longue et difficile qui le conduira vers Boris Porchnev, historien russe qui postule que des hommes de Néanderthal survivent à travers l’Asie, du Caucase au Vietnam, en passant par le Pamir et la Mongolie. La thèse développée par Bernard Heuvelmans qui rattache cet être au type néanderthalien est tout à fait digne d’intérêt mais universités et académies s’empresseront de l’ignorer, ce serait remettre en question trop de préjugés scientifiques. Les recherches ne se limitent pas en effet à un « abominable homme des neiges », pour reprendre cette expression ridicule, sorte de monstruosité ou d’anomalie de la nature qui serait cantonné géographiquement. Les cas signalés, rares certes mais suffisants pour être pris en compte, concernent tous les continents.

Le lecteur découvrira avec passion la passion d’un autre, aventurier, scientifique épris de vérité, et pourra se forger sa propre idée sur l’une des plus grandes découvertes du XXème siècle.

 

LE VOYAGE EN INTELLIGENCE du CROCODILE

… ABELLIO, ANDRAU, AUBIER, AUGIÉRAS, BAKOUNINE, BASKINE, BATAILLE, BLAKE, BLOY, BRETON, BRAUNER, BRIANT, BURROUGHS, CERVANTES, CHAZAL, CRAVAN, DAUMAL, DEBORD, DE ROUX, DUCASSE, GOMBROWICZ, GURDJIEFF, DE ROUGEMONT, HELLO, KAZANTZAKI, KELEN, KLIMA, KROPOTKINE, MANSOUR, MARC, MARINETTI, PESSOA, PRATT, RABELAIS, SUARES… et les autres.

 

Chaque trimestre, le Crocodile rédige quelques pages incohéristes consacrées à des auteurs, penseurs, agitateurs, tous éveilleurs, qui n’ont qu’un point commun, celui d’appeler à l’intensité, à la verticalité, au réveil de l’être. Anciens ou contemporains, leurs écrits, leurs œuvres, leurs cris parfois, méritent d’être approchés, étudiés, médités, “imités” même, dans la perspective de l’Éveil. Dans le monde gris peuplé de robots et de zombis du “tout-correct” médiatique, le Crocodile veut vous proposer de l’Intelligence en intraveineuse!

 

Jacques Basse

 

La Courbe d’un Souffle de Jacques Basse, collection Pour une Terre Interdite, Editions Rafael de Surtis.

Très belle poésie que celle de Jacques Basse, à la fois classique et d’avant-garde, traditionnelle et décalée, délicatement nuancée, nacrée de mots. Ce recueil rassemble beaucoup de poèmes amoureux, amoureux de la femme, de la vie, de l’absence aussi.

 

parfum de femmes

fleur de sensualité

est ivresse qui inonde

 

effluve qui transporte

les ébats alanguis

et désaltère de l’amour

 

l’instant où tu sombres

la caresse convoitée

est l’amour réinventé

 

tu caresses la branche

et épanouis la fleur

 

celle désirée

et qui n’est plus

 

Nous connaissons Jacques Basse remarquable portraitiste (voir le site : http://www.jacques-basse.net/ ). Dans sa préface, Paul Sanda précise justement : « Dire alors que le trait de Jacques Basse poète est encore plus grand que celui de Jacques Basse artiste du portrait, car, après avoir décrit les visages, le voici qui explore le cœur. »

 

aux brumes de l’oubli

est destinée la vie

 

le plaisir de vivre

ne dure guère

 

où le pire et le meilleur

y sont partagés

 

s’abreuver de lambeaux

de plaisir

tant qu’il est temps

 

de peu d’ampleur est le sursis

les regrets les remords

s’accrochent aux souvenirs

tout s’effondre alors

qu’il est temps de partir

 

 

Ilarie Voronca et Christophe Dauphin

75 HP. C’est par cette audacieuse revue d’avant-garde qu’ Ilarie Voronca, déjà connu pour son premier recueil de poèmes, Restriti (1923), illustré par Victor Brauner, pénétra avec fracas sur la scène avant-gardiste roumaine. Il développa une approche intégrale remarquablement visionnaire et s’affirma ainsi comme un précurseur des précurseurs. En 1933, il s’installa avec Voronca, son épouse et muse, à Paris pour explorer un invisible où le désespoir et la joie sereine semblent inextricablement unis dans les profondeurs de l’esprit.

Christophe Dauphin, poète, critique littéraire, essayiste s’est déjà intéressé à nombre de figures comme James Douglas Morrison, Jean Breton, Verlaine, notre ami  regretté Sarane Alexandrian, et plus récemment Jacques Patin et Lucien Coutaud, peintre de l’éroticomagie.

La rencontre, hors temps, entre Ilarie Voronca et Christophe Dauphin semblait inévitable tant le livre du second sur le premier, Ilarie Voronca le poète intégral, publié chez Editinter et Rafael de Surtis, se révèle une alliance brillante. Davantage qu’un livre sur Voronca, Christophe Dauphin a laissé sa pensée jouer dans la pensée de Voronca, son art de la plume élégant et précis se marier avec la poésie tourmentée du roumain pour mieux la souligner, la libérer de représentations et de jugements trop rapides, trop vite satisfaits.

Christophe Dauphin nous révèle un grand poète, un grand aventurier de l’esprit, un être épris de liberté, qui veut inclure en lui la totalité de l’expérience humaine sans rien rejeter quitte à se détruire.

C’est peut-être dans son Petit Manuel du Parfait Bonheur (achevé en 1944) que Voronca livre la clé de son être, de sa sensibilité, de son mystère créatif.

Christophe Dauphin : « Le Petit Manuel que Voronca présente comme un essai de livre sur la félicité, un acte d’adhésion et de foi dans le bonheur de l’avenir, n’est pas une fiction mais  une prose éminemment poétique, un texte testamentaire, un manifeste qui pourrait très bien être celui de l’intégralisme. Partout l’air, le feu, la pierre, l’eau coopèrent. Ils ont peut-être l’air de se corroder, de s’attaquer mais au contraire, ils ne cherchent que la modalité de s’emboîter et s’intégrer les uns dans les autres. « Pourquoi les hommes n’en feraient-ils pas autant ? » interroge Voronca, avant d’en appeler à construire une harmonie et un bonheur en commun. « Je doute que le paradis terrestre ait jamais existé. Mais j’ai la conviction profonde qu’il est en train de s’édifier… Faisons donc un avec l’homme, dirent les choses, que l’outil s’intègre à l’homme tout comme la lyre prend racine dans la main du joueur. Le violon et celui qui en joue, font-ils deux choses distinctes ? (…) Ainsi selon Voronca, de chose en chose, la terre et l’univers entier font un avec l’homme qui gagne en immortalité : « Que m’importe donc que je disparaisse, puisque je sais maintenant que la flamme que m’a communiquée ton visage n’aura jamais de fin ? Peut-être aurais-je pu douter de la réalité du monde et de sa faculté de durer. Mais maintenant que j’ai la certitude que lorsque je ne serai plus, tu continueras de planer autour de ma non-existence comme un parfum autour de l’endroit où l’on a arraché une fleur, le monde m’apparaît tout entier réel, comme un arbre hors de son fourreau. Je sais qu’il me suffirait de tourner la tête pour te retrouver et reconstituer l’univers. »

Remarquable intuition du mécanisme de la conscience et du jeu de l’intervalle. Voronca perçoit la félicité de la totalité en même temps qu’il est déchiré par la séparation. La félicité semble l’emporter. Son suicide en 1946 voudrait démentir cette certitude mais il n’est pas certain qu’il en soit ainsi. Dans son infinie « annexion » de ce qui se présente comme de ce qui s’absente, cet acte a-t-il encore une signification désespérante ?

« Dans le vide universel, toute chose crie vers autre chose et cette autre chose reste sourde. Mai sil arrive aussi qu’elle réponde et que par d’invisibles antennes, elle rejoigne la chose qui l’appelle. La joie éclate à cette communion. Peut-être y a-t-il un désir (un désir fou, mais quel est le désir qui n’ait pas une nuance de folie) dans chaque chose aussi infime soit-elle de remplir, en union avec les autres choses, le vide, le néant de l’univers. Car toute chose prend en même temps conscience de sa propre existence et du gouffre sans limites qui l’entoure. »

Cet extrait du Petit Manuel du Parfait Bonheur exprime avec une grande justesse le jeu de la conscience se souvenant avec frémissement de sa nature non-duelle mais confrontée avec la dualité.

Le travail remarquable, hommage rigoureux et d’une grande lucidité, de Christophe Dauphin met en évidence la puissance ontologique et la dimension hautement philosophique de la poésie de Voronca.

La seconde partie de l’ouvrage propose un choix de textes et poèmes d’Ilarie Voronca s’étendant sur une longue période, 1924-1946, soit de sa naissance poétique à sa mort apparente. Mais la poésie persiste et aussi la force de sa pensée affranchie. Comme Voronca l’avait pressenti et annoncé, son parfum demeure.

 

 

Eric chassefière

Se rappeler pour être par Eric Chassefière, collection Pour une Terre Interdite, Editions Rafael de surtis

« Masque fauve de la tulipe

rouge griffé de jaune

se répand lumière d’ombre

roses grenats et noirs

pointe du sein soie d’abeille

vertiges de mes nuits

 

chaque pierre de l’ombre

qu’on enterre dans la couleur

est désir né de la bouche

ombre qui retourne à l’ombre

couleur effacée de la couleur

langue que les yeux oublient du corps

 

aveuglante pierre du soleil

le soir lancée dans l’arbre

et qui ne retombe pas

trace course du front

vierge lit de l’enjambée

poème écho du cri matinal »

 

C’est une symphonie sensorielle délicate qui porte le lecteur dans de puissantes perceptions de la vie. L’intensité n’émerge pas de la force mais de l’élégance. Le poème se fait corps, corps sans lourdeur, un corps plein des absences, en avance sur lui-même et par conséquent libre.

Il y a dans les textes d’Eric Chassefière comme une nostalgie d’un futur z absolument présent.

 

« il se peut que l’histoire s’arrête ici

d’un creusement de lumière oblique

dans la matière meuble de ce sol herbeux

qu’elle recouvre de la sensation de l’ocre

qu’il ne reste plus rien à écrire

que la litanie sans fin d’une absence

d’un désir incommensurable à soi

qu’on sent naître de l’arrachement futur »

 

Rafael de Surtis, 7 rue Saint Michel 81170 Cordes sur Ciel, France.

 

 

 


[1] C.G. Jung, « Ulysse », dans Problèmes de l’âme moderne, trad. Fr., Paris, Buchet-Chastel, 1976, p. 435.

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