La Franc-Maçonnerie comme voie d'éveil

Nous publions aujourd’hui des extraits d’une lettre qui a été adressée par une initiée anonyme à M. Rémi Boyer à la suite de la lecture de son ouvrage « La Franc-Maçonnerie comme voie d’éveil » paru aux Editions Rafaël de Surtis en 2006. Cette lettre a été publiée dans la revue l’Esprit des choses  au premier trimestre 2007.

Elle a ceci de frappant qu’elle jette un pont entre la lumière initiatique et l’expérience de Claire Lumière,  pour plonger au cœur du sens de la démarche initiatique.

 

Cher Monsieur,

Comme promis, je souhaite vous communiquer de façon informelle quelques-unes de mes réflexions à l’issue de la lecture de votre ouvrage, ” La Franc-maçonnerie comme voie d’éveil “. Il ne s’agit pas, loin s’en faut, d’un commentaire structuré de votre ouvrage, mais plutôt de quelques impressions ” à chaud “, nécessairement subjectives, que je vous livre ici, étayées par quelques considérations issues essentiellement de mon expérience personnelle.

Vous évoquez les différentes étapes du processus initiatique. Je trouve particulièrement intéressante la théorie des trois personnes dans le processus initiatique et cette séparation qu’elle induit entre la personne profane et la personne sacrée réconciliées par le témoin qui leur permet d’échapper à la dualité. La voie est une voie progressive, qui aboutit à l’unification des trois personnes qui disparaissent pour se fondre dans l’Un et renaître au cœur de la Lumière.

Recevoir la Lumière

transmutationIl me semble cependant que l’initiation est accessible à qui a reçu la lumière. Je parle de l’initiation effective, de cet état d’être qui rend palpable la densité lumineuse du silence. Je ne parle pas des êtres qui ont reçu la lumière après avoir été reçus en maçonnerie. Je parle de la vraie lumière, de ceux qui ont été illuminés et se sont fondus en elle. La lumière peut être génératrice de force ou de confusion, selon la capacité dont dispose celui qui l’a reçue à appréhender ce don du ciel qui nous amène à recevoir l’Amour en partage. Mais ce qui est au-delà du silence, au-delà des mots est-il descriptible ? Est-il nécessaire d’utiliser le langage et son incontournable fonction meta-linguistique qui introduit sans cesse de la confusion et de la complexité dans l’expression de l’essentiel, pour décrire ce qui est au-delà du langage ? La question reste ouverte et le restera sans doute aussi longtemps qu’il y aura des hommes pour tenter d’y répondre.

Un frère de ma loge estime que, sur le chemin sur lequel nous sommes engagés nous ne sommes plus des êtres de Foi mais de plus en plus des êtres de Connaissance. Cela est vrai dans une certaine mesure. Je ne puis cependant adhérer totalement à ce postulat. Qui appréhende le silence avec sagesse ne peut guère s’affranchir de la passion, car la croyance consécutive à la grâce Est passion. Que serait en effet la grâce sans l’Amour, que serait l’Amour sans la Sagesse, et que serait la Sagesse sans la Connaissance ? Pouvons-nous demeurer longtemps des êtres de Connaissance lorsque celle-ci n’est pas alimentée par l’Amour ? Or l’Amour est à la fois feu et plénitude. Il Est l’Etre. Comment se passer de ce moteur qu’est la Foi, au sens noble du terme… un fil d’Amour qui permet au mystique de s’orienter au-delà des mots ?

Qu’est-ce que l’éveil ?

Qu’est-ce réellement que l’Eveil ? Y a-t-il un seul et unique Eveil que l’on pourrait contempler comme but ultime et unique de l’accomplissement du Grand Œuvre ? Jevitruve vais tenter de vous livrer mon sentiment à ce propos à partir de mon expérience personnelle. Je puis dire sans ostentation que le contact répété avec la réalité immatérielle et les beautés cachées de ce monde m’est une qualité naturelle et un bonheur permanent. L’illumination violente, forte, magnifique et envahissante de l’expérience mystique est du reste, un phénomène parfaitement naturel, nécessairement solitaire, individuel et absolument inattendu.
Est-ce cela l’Eveil ? Je ne le crois pas pour autant. Sans doute est-ce un avant goût d’Eveil, je dirais plutôt un épisode – ou une série d’épisodes, d’éveil de la conscience. Il me semble que ce que recouvre la notion d’Eveil renvoie à un état plus stable que cela. L’être éveillé s’est définitivement affranchi des apparences. Tel une âme vivant dans l’un ou l’autre monde il s’est totalement libéré des voiles de la matière, ce qui le rend capable de se revêtir à volonté d’une apparence ou d’une autre, tout en demeurant en permanence dans la Lumière, dans la nature de l’esprit et la fusion des possibles. L’être véritablement éveillé sait qu’il n’y a pas plus de frontières entre les mondes, pas plus que de dimension spatiale et que tout se joue ici et maintenant, dans la Lumière et dans une communion incessante avec l’Absolu.

La Franc-Maçonnerie est-elle véritablement initiatique ?

escuadLa Franc-maçonnerie est-elle véritablement initiatique ? Encore convient-il de définir réellement ce qu’est l’initiation. Vous dites que la Franc-maçonnerie demeure un formidable outil potentiel de travail par le cadre qu’elle garantit. De ce point de vue là je suis d’accord avec vous dans la mesure où le processus initiatique est vu comme un chemin. Je crois en effet que le premier acte de fraternité consiste en le respect accordé à ceux qui cheminent, quel que soit le stade de leur quête. Ce respect est d’autant plus naturel que si d’autres ont cheminé avant nous, d’autres chemineront derrière nous et que, quel que soit le stade de leur évolution il ne nous faut jamais oublier, d’une part que nous sommes passés par où ils sont passés et que nous passerons un jour par là où en sont ceux qui nous ont précédés sur la voie. Et quand bien même nous aurions le sentiment d’être parvenus au bout du chemin, il ne fera jamais que commencer. Autant dire, après Socrate, que même si j’ai le sentiment d’une certaine forme d’accomplissement, je sais que je ne sais rien et c’est là toute ma force.

Une seule conviction devrait guider le maçon en route vers la Lumière : c’est celle d’être guidé et accompagné sur le chemin ainsi que la certitude absolue de l’accomplissement du Grand Œuvre et du retour vers la Lumière ; c’est-à-dire de l’épanouissement dans l’Amour, la source de toute vie et de toute Connaissance, le plein esprit de l’Eveil. Rien n’égale l’Amour divin, aucun mot ne saurait le décrire, ni le noyau de toute Connaissance, dans le lequel se trouve plongée l’âme qui reçoit Dieu comme un enfant reçoit la vie. L’Amour vécu et partagé devient alors le but de toute vie au coeur de cette flamme qui consume sans jamais détruire, irradie sans jamais brûler.

L’un des effets d’un réel Eveil de la conscience est que la prise de distance par rapport à un raisonnement affectif par impulsions est réelle. Cela ne supprime pas pour autant l’affection, mais les aspects nuisibles d’un affect trop développé ou d’un comportement qui serait basé sur les impulsions. C’est à partir de là me semble-t-il que peuvent commencer à tomber les frontières qui séparent l’être profane de l’être sacré et que s’efface alors le témoin dans la fusion au cœur de l’UN.

L’initiation consiste à proposer à autrui qui n’est autre qu’un autre soi-même, à proposer à nos frères humains qui en formulent la demande, d’entamer le chemin qui les mènera sur la voie de la libération.

Lorsque l’initiation ou la voie initiatique conduit, ne serait-ce que partiellement, sur la voie de la Lumière et de l’Amour, lorsqu’elle permet de sortir de la logique sans cesse reproduite du triangle luciférien propre à l’état d’incarnation, on peut alors se permettre d’avancer que la Franc-maçonnerie est un facteur sensible de progrès pour l’humanité et plus particulièrement pour les sociétés issues de notre culture occidentale… et aussi une école de liberté, au sens propre du terme.

Poser les fondations d’un monde de paix

Un autre aspect me semble particulièrement important. Je ne l’ai pas vu abordé dans ce livre, mais peut-être l’avez-vous abordé dans d’autres ouvrages. Au-delà de l’éveil il concerne la fraternité humaine dans laquelle s’inscrit l’égrégore d’une loge ou d’un ensemble d’obédiences ou traditions initiatiques, ainsi que la responsabilité unionde celles-ci en termes d’éveil collectif des consciences. Il ne s’agit naturellement pas de prosélytisme mais de la création des conditions énergétiques, nécessaires à l’éclosion d’un monde de paix et qui favorise l’épanouissement des consciences.

Il s’agit pour les initiés en route vers le chemin de l’Eveil, de mettre consciemment et collectivement en place une souche, un courant de paix et de sérénité qui établit un lien entre le tangible et l’intangible, contribuant ainsi de façon subtile et efficace à fédérer les forces de paix. C’est également notre rôle, à nous maçons, et notre engagement d’initiés de participer avec les autres ordres initiatiques et les maçons sans tablier, à la création de cette immense égrégore planétaire de paix et d’amour, dont notre monde a tant besoin.

La Franc-maçonnerie, nous dit Wirth en 1916, n’est est qu’à son adolescence. Jeune adulte aujourd’hui, elle pourra, si elle s’en donne les moyens et si chaque maçon, aidé de ses outils symboliques s’applique à réitérer chaque jour la lettre et l’esprit de son serment d’apprenti, devenir l’authentique ferment d’une émulation spirituelle comme intellectuelle, dans le monde dans lequel nous évoluons… car aujourd’hui, il me semble qu’il y a urgence.

Merci pour cet ouvrage, pour votre contribution active à l’accroissement de la lumière et à la création des conditions nécessaires à l’éveil d’une conscience, aussi bien individuelle que collective, qui contribue à poser pierre après pierre les fondations d’un monde de paix.