Retranscription des propos d’Alain Pozarnik, ancien Grand Maître de la Grande Loge de France, sur Baglis TV

La grande question en maçonnerie ou en initiation d’une façon générale, c’est Pourquoi ? Pourquoi voulons-nous nous initier ? En fait je crois que l’homme a cette particularité de d’aspirer à une grandeur, à une noblesse, à des qualités de vie, à un bonheur qui est tout à fait légitime et qu’en fait il est absolument incapable de vivre.

Devenir un homme véritable

Il est incapable de vivre ce bonheur auquel il aspire, parce qu’il est toujours pris par une mécanique, la mécanique de ses pensées, de ses émotions, la mécanique de son corps physique. Il est toujours pris, comme tous les mammifères sont pris par leur vie. Et son intelligence, son esprit, qui pourrait faire la différence avec les autres mammifères, il les met au service de sa mécanicité animale, de ses désirs, de ses pulsions. Et il ne progresse pas de cette animalité vers son humanité véritable qu’il sent en lui. C’est une question que les hommes se sont posés, toujours. Comment réussir à vivre et à devenir un homme véritable ? Alors qu’est-ce que ça veut dire, devenir un homme véritable ?

L’initiation et Néandertal

En fait je crois que cette première question a été posée à la Préhistoire, par les néandertaliens. Les néandertaliens étaient les premiers à enterrer les morts dans des espèces de ventres de la terre, des tumulus. Ils mettaient leurs morts en position fœtale, orientés vers la sortie du tumulus, comme s’ils allaient renaître à quelque chose, et aussi quelque chose d’eux-mêmes allait renaître et poursuivre leur vie. C’est assez exceptionnel parce qu’on ne trouve jamais dans la nature, une renaissance, à part les cycles annuels. On ne retrouve pas de renaissance d’un corps d’un animal qui serait mort.

Alors est-ce que les néandertaliens étaient en contact, avaient une conscience qui leur permettait de ressentir ce qu’il y avait au-delà de la mort ? Et donc de ce fait ils ont poursuivi, enterré les morts et créé des rituels ?… C’est possible. En tous cas, ils ont vécu avec l’homo-sapiens pendant 35.000 ans. Et ils ont disparu de façon assez mystérieuse.

L’homo sapiens était un homme plus intelligent, plus souple, plus mentalement structuré. Et probablement l’homo-sapiens n’avait-il plus cette sensibilité de l’au-delà. Mais il avait appris des néandertaliens que cet au-delà pouvait exister… qu’il y avait une espèce de magie, une espèce de communication avec l’invisible. Et l’homo-sapiens a cherché comment entrer en communication avec cet invisible.

A partir de là il y a eu probablement deux branches :

  • Une branche religieuse, où il suffisait de croire en l’invisible,
  • Et une branche initiatique, où l’homme, tel qu’il était avec son incapacité d’avoir une conscience plus ouverte, apprenait comment acquérir cette connaissance.

L’initiation existe depuis toujours

Et ça c’est toute la voie initiatique que l’on retrouve à travers toute l’histoire de notre humanité. On la retrouve à Babylone, on la retrouve chez les Perses, on la retrouve chez les Egyptiens… on la retrouve chez les grecs bien sûr ou l’initiation était tout-à-fait officielle. Chaque ville-cité, chaque état-cité avait son initiation, qui formait les intellectuels, qui formait les magistrats, qui ouvrait l’esprit de ceux qui s’y intéressaient. A Rome, avec certaines déviances, on commençait à arriver à la croyance et à la superstition plus qu’à l’initiation. Et petit-à-petit avec le Moyen-âge nous avons sombré dans la superstition et dans la croyance pure.

Malgré tout, le chemin initiatique s’est propagé à travers les constructeurs de cathédrales qui étaient au service de cet invisible justement. Et les constructeurs de cathédrales, au moment où ils se sont éteints vers les 13ème, 14ème et 15ème siècles, ont retransmis leur savoir au reste de la population avec la maçonnerie moderne qui est née en 1717.

Donc il y a une filiation continuelle de cette connaissance initiatique. On pourra éventuellement revenir sur ce problème des initiations à travers l’histoire, car elles sont passionnantes. On les retrouve encore actuellement. Dans l’initiation mithriaque, Mithra est né d’une étincelle jaillie d’une pierre. Et on voit bien que  les franc-maçons recherchent la lumière et se considèrent eux-mêmes comme la pierre. Donc il ya vraiment cette continuité.

Dominer ses pulsions

Mais Mithra avait ceci d’extraordinaire, c’est qu’il était capable à mains nues, de maîtriser un taureau. Or on retrouve chez les Japonais et chez les Chinois, le désir de chevaucher le tigre ou de maîtriser l’animal. C’est bien sûr déjà un langage symbolique : ce qu’il convient de maîtriser, c’est notre animalité, le taureau qui est en nous, la force brute qui est en nous, pour laisser s’exprimer le fond de l’âme humaine, qui fait notre différence justement avec l’animal. Et pour arriver à devenir des hommes, il faut maîtriser notre animalité. Et on retrouve cela comme fondement de toutes les initiations. A tous les initiés, il proposé de commencer par maîtriser son animalité, ou tout au moins sa mécanique animale. Quand je dis maîtriser, c’est à dire qu’il ne s’agit pas de la détruire, ou de détruire l’ego. Il s’agit simplement d’en être conscient, et de ne pas suivre ses pulsions.

De l’orient à l’Occident !

On retrouve ça d’ailleurs dans le bouddhisme, on retrouve ça dans l’hindouisme, on retrouve ça dans le confucianisme. Il est partout et de tous temps, question de cette maîtrise et de se guider soi-même. Epictète disait très bien nous sommes responsables du choix que nous faisons. Tout le reste ne nous appartient pas. Tout le reste est neutre. Dans la nature il advient ce qu’il peut advenir. Par contre l’homme en tant que responsable et en tant que sage doit faire son choix. Et le bien et le mal dépendent de ce choix que nous faisons.