Il y a, nous le savons tous, divers types d’amour. Pour ma part, celui que j’éprouve pour mes enfants, mes parents, ma soeur, mon époux est si fort et si profondément lié à l’affectif, qu’on ne saurait imaginer espérer mieuxNUAGE009 pour combler une vie humaine. Pourtant, l’Amour ressenti lors de l’expérience mystique, la proximité de Dieu, est si englobant, si universel qu’au retour à la vie humaine tout cet amour qui nous avait semblé constituer ce qu’on pouvait espérer de mieux dans une vie, toutes les valeurs autour desquelles on organisait sa vie sont en quelque sorte revues, redimensionnées à l’aune de cet insuparssable Amour Divin qui les englobe toutes.
Cela ne veut pas dire que les valeurs incarnées par l’amour humain ont moins d’importance. Non, au contraire l’amour humain s’insère alors dans un grand tout qui lui confère sa véritable dimension. La prise de distance par rapport à un raisonnement affectif par impulsions est réelle. Cela ne supprime pas pour autant l’affection, mais les aspects nuisibles d’un affect trop développé ou d’un comportement qui serait basé sur les impulsions.
L’amour vécu et ressenti avec la puissance de l’Amour Divin englobe tous les êtres, il s’étend à l’ensemble de l’humanité, à la Création tout entière. La parcelle divine qui est en nous vient alors solliciter, rechercher sans relâche chez l’autre, chez l’être vivant, cette même étincelle, cette même parcelle d’Amour qui fait que nous procédons tous du même rayonnement, de la même nature céleste. Nous sommes tous parcelle du grand Tout, bien que soumis à semblable illusion qui nous voile la nature profonde de cette âme qui n’appartient qu’à Dieu, divine étincelle, rayonnement de poussière d’étoile.
De ce fait, le but essentiel de la vie s’articule autour du désir de solliciter sans cesse cette étincelle divine par la prière. Prière pour l’âme du monde, prière adressée à un Dieu universel et sans nom qui relie la grande fratrie de l’humanité à l’univers tout entier. Prière pour les âmes en détresse qui sont encore loin sur le chemin, prière pour les aider à trouver le chemin de la lumière, pour les aider à retrouver le chemin de l’éternité. La solitude est un mythe, une illusion. C’est une des illusions les plus tenaces inventées par les hommes pour assurer la survie de leur ego. Ce pauvre ego qui craint de se perdre, de mourir, de disparaître tout simplement en se fondant dans le creuset de l’Amour originel. Non, la solitude n’existe pas. C’est un leurre, un miroir aux alouettes, l’arme la plus efficace brandie par les âmes qui se nourrissent de leur propre détresse pour continuer à exister dans un monde instable basé sur les impulsions et la satisfaction du désir immédiat.
Voici ce qui m’est arrivé un jour. C’était un samedi, au mois de mai 2004. J’étais, depuis le lever, comme incapable de me réveiller. Portée par une espèce de demi-sommeil éveillé, j’étais ailleurs. Je marchais, je parlais, mais une bulle s’était en quelque sorte formée autour de moi, exactement comme si j’avais été explicitement sollicitée de l’extérieur. Au bout de quelques heures, mes yeux se fermaient tout seuls. J’avais pourtant passé une bonne nuit, bien dormi et ne me sentais pas fatiguée. Mais malgré moi, je ne pouvais plus les tenir ouverts. C’était exactement comme si une petite voix m’avait dit : “viens t’allonger, j’ai besoin de te parler, d’entrer en contact avec toi”.
J’avais beau me forcer à palper le matériel autour de moi, m’accrocher, toucher les chaises, la table, essayer de redescendre sur terre, j’étais clairement à moitié de l’autre côté, comme explicitement sollicitée à m’y consacrer pleinement.
N’y pouvant plus résister, j’ai donc fini par obtempérer. En début d’après-midi, je me suis allongée. Mon mari avait mis de la musique. Et au moment où je plongeai enfin dans un demi-sommeil conscient, il s’est passé une chose difficile à décrire. La musique était belle et douce. J’entendais la voix de Jessie Norman chanter un air classique, américain, je crois. Sur la puissance de sa voix je me suis laissée aller. En même temps que la longue sonorité de son chant, j’ai senti monter une prière, une prière d’une puissance fabuleuse. Le son portait mon âme, comme un navire. J’ai pensé, sans savoir pourquoi, aux soldats américains en Irak, sur le terrain, j’ai senti, ressenti profondément ensuite la souffrance des enfants irakiens portée par cette longue plainte. Et peu à peu ce fut comme si toute la souffrance des enfants du monde, toute la souffrance des âmes en détresse s’était exprimée au travers de ce chant, comme si toute cette souffrance s’était soudainement, progressivement purifiée, vidée de sa substance, au travers de cette prière dont la force dépassait l’entendement, dépassait les limites ce que pouvait concevoir ma pauvre âme sollicitée au coeur de ce mouvement sans rien avoir demandé, en ayant été en quelque sorte appelée, sollicitée.
Etait-ce un moment propice à cette prière ? Cette prière s’était-elle tout simplement imposée comme une absolue nécessité de l’équilibre universel pour laver et évacuer le trop plein de souffrance des êtres à un moment, donné ? Jamais je ne le saurai. J’ai l’impression que c’est un peu le principe de la goutte d’eau, dont on dit qu’elle fait déborder le vase. Cette goutte d’eau, il était devenu absolument indispensable à un moment donné, de l’éponger, de l’évacuer, de la vider de sa substance pour qu’une certaine forme d’équilibre puisse être restaurée. Cet état ne s’est estompé que très progressivement au fil des vingt-quatre heures suivantes. Toujours est-il que je me suis ensuite relevée avec sans savoir pourquoi, en quelque sorte le sentiment du devoir accompli, le sentiment d’une absolue nécessité à laquelle il fallait se plier, à laquelle mon âme, sans doute consciente de ce qui l’appelait, ne pouvait pas ne pas répondre. J’avoue que quand j’y repense, je suis encore perplexe de ce mouvement d’amour si puissant dont mon Etre s’est trouvé saisi presque malgré lui.
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