Interview de Leili Anvar réalisée par Dominique Huret

Leili Anvar, Maître de conférences à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales, chroniqueuse sur Radio France, évoque la notion de bonheur dans les traditions spirituelles occidentales et orientales, liée à la qualité d’être plutôt qu’au matérialisme. Leili Anvar évoque la proposition de vie du poète Ostad Elahi menant au vrai bonheur. 

Propos de Leili Anvar

Toute la tradition spirituelle, sur laquelle j’ai beaucoup travaillé, que ce soit d’ailleurs en Orient ou en Occident, nous dit très clairement que le bonheur ne peut exister que si c’est le bonheur dans une qualité d’être, que jamais la possession ou l’avoir ne peuvent créer les conditions du bonheur. Parce que, en réalité, tout ce qui est avoir ou bonheur matériel, ou plaisir de ce monde, est voué à disparaître, est par essence éphémère et par essence, n’est jamais satisfait. C’est à dire que c’est toujours plus. On est toujours dans le toujours plus, et au bout du compte on se vide de soi-même en essayant de se remplir de possessions matérielles.

Toute la tradition spirituelle nous dit que le seul bonheur possible est un bonheur qui vient de l’intérieur, d’une qualité d’être. C’est à dire être heureux chaque jour un peu plus, c’est s’approcher chaque jour un peu plus à la fois de la vérité, de sa propre essence et de la justice… justice dans le sens socratique du terme, ça veut dire dans le bien agir… bien agir avec les autres.

Et d’ailleurs il y a un penseur spirituel sur lequel j’ai beaucoup travaillé qui s’appelle Ostad Elahi, qui a vécu au XXème siècle, en Iran. Et lui synthétise au fond toute cette tradition spirituelle à la fois d’Orient et d’Occident, en créant une proposition de vie, dans laquelle il explique bien qu’il ne s’agit pas, pour être heureux spirituellement de se retirer du monde, mais de vivre dans le monde en maîtrisant ses pulsions et ses passions.

Vivre dans le monde en ayant un regard sur le monde qui soit juste, c’est à dire voir les choses exactement telles qu’elles sont et non pas telles que je les imagine ou telles que je voudrais qu’elles soient. Et enfin vivre au monde, parce que ce n’est que dans le monde que l’on peut donner aux autres. Donc les conditions du bonheur, le vrai bonheur, celui qui dure, celui qui accompagne l’âme dans son immortalité, c’est donc la maîtrise de soi et l’altruisme et les actes altruistes.

Et il n’aura de cesse, à la fois dans sa propre vie et dans son enseignement spirituel, de montrer comment le bonheur se construit… pas après pas, jour après jour. Dans quelque chose qui peut être parfois perçu comme une forme de souffrance, parce que c’est difficile de se faire violence, de se dépasser, d’aller au-delà finalement de nos aspirations ordinaires et de nos plaisirs éphémères. C’est difficile, mais en même temps, la félicité que cela produit c’est justement beaucoup plus que du bonheur. Parce que à ce moment là, l’être humain qui est en nous, cette étincelle divine qui fait que l’être humain est un humain et non pas une bête, irradie de ce bonheur d’avoir bien agi.

Il parlera d’ailleurs de la voix de la conscience en disant – c’est très intéressant car il y a plusieurs façons dont la voix de la conscience s’exprime, et l’une des façons qu’elle a de s’exprimer, au-delà du fait qu’elle nous dit quand on a mal fait, c’est au contraire qu’elle nous donne la certitude que ce qu’on a fait était bien, était juste, qu’on a accompli son devoir, et même plus : qu’on a accompli son humanité. Et je crois que ça c’est une chose extrêmement intéressante, de dire que finalement les conditions du vrai bonheur, c’est de devenir un être humain, c’est à dire d’aller vers soi-même. Et… aller vers soi-même est impossible sans aller vers les autres. Donc se fondre dans ce Tout que certains appelle Dieu, d’autres l’appellent la Nature, en réalité c’est arriver à soi-même. Parce que nous sommes tous les gouttelettes de cet océan infini. C’est pourquoi il dira finalement que l’Amour, c’est la racine de tout et qu’il s’agit de transformer sa nature jusqu’à avoir un goût sucré, dont on bénéficie soi-même mais dont bénéficient aussi les autres.